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Les jeunes et l'Internet : se montrer avant de s'informer

Par Christine Vaufrey B , le 21 avril 2009

Olivier Le Deuff est enseignant documentaliste. Actuellement employé à l’Université de Lyon 3, il a auparavant exercé en collège et connaît bien  les pratiques des jeunes sur Internet.

Sur son blog Le Guide des Egarés, il traite périodiquement de la compétence supposée des jeunes en matière d’utilisation du Web 2.0. Il s’élève contre l’opinion fréquente, défendue notamment par Marc Prensky, qui fait des jeunes générations des « experts » auto-formés, capables d’en remontrer à tous les adultes en matière d’appropriation des nouvelles technologies.

Dans un récent billet, il revient une fois encore sur le sujet, en affirmant que les jeunes surfent avant tout pour assouvir leur besoin d’affirmation, bien plus que pour s’informer ou se former.

Les jeunes s’affirment, s’exhibent… et les adultes aussi

O. Le Deuff constate que les jeunes investissent massivement les outils sociaux du web (blogs, réseaux de type Facebook…) pour se montrer, voire s’exhiber, affirmer leur appartenance à un groupe tout en mettant en avant leurs contributions individuelles. En cela, ils se construisent en s’opposant aux cultures légitimes et institutionnelles, parentales et scolaires. Rien de plus normal  à l’adolescence, dira t-on, et O. Le Deuff en convient. Mas il constate également que cette aspiration à l’auto-affirmation permanente dépasse désormais le cadre de cette tranche d’âge et que bon nombre d’adultes l’ont adoptée. La popularité a pris le pas sur l’autorité, et les Internautes, jeunes comme adultes, se lancent frénétiquement dans la collecte des commentaires, des liens, des références en miroir, comme s’ils devaient constamment se prouver (en même temps que prouver aux autres) qu’ils existent, qu’ils comptent, qu’ils sont là. Le fait même d’exister sur le web devient plus important que le fait de produire des ressources utiles, intéressantes, originales. Selon O. Le Deuff, sur le web, l’interaction ressemble à un « échange-combat où il faut toujours s’affirmer par rapport à l’autre ».

D’où vient ce besoin lancinant d’affirmer sa présence, son individualité en même temps que son appartenance ? Sans doute en partie, et O. Le Deuff ne le dit pas, de la  tendance lourde de l’institution scolaire à considérer systématiquement les élèves en groupes, en classes, en même temps qu’à les évaluer de manière exclusivement individuelle, sans égard pour ce que, précisément, le groupe pourrait permettre de construction des apprentissages. La contradiction entre les deux pratiques (« groupes » en phase d’apprentissage, « individu » en phase d’évaluation) n’est qu’apparente, permet l’économie de moyens tant financiers que pédagogiques, et  permet au système éducatif de perdurer.

Le besoin de formation avant le besoin d’information

Les jeunes ne semblent pas gênés par la surinformation. Selon O. Le Deuff, c’est essentiellement dû au fait qu’ils n’utilisent pas l’information disponible. Tout observateur des pratiques des jeunes sur Internet constate que ces derniers n’ont pas conscience de l’immensité de la toile. Ils effectuent leurs recherches quasi-exclusivement avec Google et Wikipedia ; leurs billets de blogs sont écrits pour leurs seuls amis (et ils sont d’ailleurs fort surpris lorsqu’un étranger à leur cercle vient contester leur propos) ; ils fréquentent inlassablement les mêmes sites pour écouter de la musique, regarder des vidéos, trouver de l’information sur leurs sujets favoris.

O. Le Deuff affirme donc la nécessité de former les jeunes à la recherche d’information, et d’abord de faire émerger chez eux la nécessité de s’informer de manière pertinente. Bref, d’élargir la gamme de leurs usages. Et nous sortons là de la pratique identitaire d’Internet, pour entrer dans son utilisation à des fins d’apprentissage… Utilisation qui n’est absolument pas spontanée : « Les jeunes générations ne conçoivent pas les objets techniques dans une perspective pédagogique ou d’acquisition d’informations et de connaissances. Ce n’est en aucun cas, l’objectif premier de l’usage des blogs, des réseaux sociaux, des messageries instantanées ou du portable chez beaucoup d’usagers ».

L’acquisition d’une culture informationnelle passe par l’élaboration d’une démarche structurée, et de réflexes aux différentes étapes de la recherche. Ce qui implique une prise de recul, la définition d’objectifs, la réflexion. O. Le Deuff rappelle fort à propos que c’est, précisément, le rôle de l’école (et également de l’éducation parentale) que d’arrêter le mouvement, et de nous sortir « le nez du guidon ».  Stop au règne sans partage de la vitesse, de l’immédiateté, stop à la tyrannie de la nouveauté.

Utiliser la compétence sociale à des fins d’apprentissage

Internet remplit donc, pour les jeunes, une fonction de socialisation, d’affirmation de soi dans le groupe. Une récente étude nord-américaine montre d’ailleurs qu’en cela, il permet d’accroître leur mobilité, fortement restreinte par nos modes de vie contemporains. Mais ils peuvent faire plus : grâce aux compétences sociales et à l’estime d’eux-mêmes acquises sur le web, ils peuvent s’engager dans des pratiques de construction de connaissances. Sommes-nous étonnés de constater qu’ils ne s’y engagent pas spontanément ? Ne sommes-nous pas là pour leur montrer le chemin ? Gardons-nous de leur confier les clés de la maison Internet sans les accompagner du mode d’emploi !

Sur Le Guide des Egarés, Besoin d’affirmation versus besoin d’information (et de formation)

Voir aussi de précédents billets :

L’Université de Google 

Facebook ou le miroir de nos masques 



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