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Avons-nous oublié l'art de la conversation ?

Par Christine Vaufrey B , le 29 avril 2009

Les technologies numériques nous fournissent de très nombreux outils de communication. Plus largement, on entend souvent dire que se tiennent sur le web des « conversations globales », dans la mesure où tout internaute a la possibilité de donner son avis sur les sujets qui l’intéresse, et que les interventions se répondent d’un blog à l’autre.

On remarquera que ces « conversations », publiques ou privées, passent principalement par du texte. Du courriel aux commentaires de blogs, des forums aux micro-messages de Twitter, nous écrivons de plus en plus pour communiquer.

Quel impact cette montée en puissance de l’écrit a t-elle sur nos capacités à tenir des conversations, sur les contenus et formats de ces dernières ?

Deux spécialistes de la grammaire anglaise ont écrit un excellent article intitulé Losing the art of conversation, qui répond précisément à ces questions.

Pour préparer la mise à jour de la fameuse Cambridge Grammar of English, les deux linguistes se sont basés sur un corpus d’un milliard d’occurrences, leur permettant de balayer l’ensemble des usages de tous les mots de la langue anglaise contemporaine en Grande Bretagne et en Irlande. Ce corpus a été élaboré à partir de conversations courantes, de fragments d’interventions radio et télévisées, en veillant bien à ce que toutes les régions, tous les groupes sociaux et classes d’âge soient représentés.

Grâce à cet impressionnant corpus, les chercheurs ont constaté que dans 25 % environ des conversations courantes, les interlocuteurs changeaient de sujet après deux ou trois tours de parole seulement. Ils voient là une tendance croissante, qui privilégie les conversations décousues et « touche à tout »,  plutôt que les conversations centrées sur un seul sujet. Les linguistes ont remarqué le même phénomène de changement fréquent de sujets dans les interactions verbales entre élèves dans les classes : le nombre croissant d’élèves par classe empêche selon eux les débats suivis sur un seul sujet.

La conversation pour vivre ensemble

Et nos linguistes se disent préoccupés de la perte de substance de ces conversations à bâtons rompus, qui constituent selon eux « la colle sociale qui nous maintient en contact les uns avec les autres ». Ils sont tout aussi préoccupés de notre difficulté croissante à soutenir de longues conversat
Les conversations longues et approfondies sur un sujet donné nous permettent de raffiner nos idées, ré-examiner nos points de vue, aller au-delà des évidences. Ceci, principalement grâce à notre capacité à écouter notre interlocuteur, et à saisir les signaux non-verbaux qu’il nous envoie (posture corporelle, sourires, clignements d’yeux…). 

Ces longues conversations sont manifestement en perte de vitesse. Même les débats télévisés, les entrevues avec un ou deux invités triés sur le volet, ont été relégués au fin fond des grilles de programmes, comme s’ils n’intéressaient plus personne.

La mode favorise donc les conversations courtes, changeant souvent de sujets, au détriment des échanges longs et approfondis. On reconnaîtra là les caractéristiques de nombre de « conversations » numériques, notamment celles qui se développent avec les pratiques de micro-blogging.

Cette tendance, selon les linguistes, présente un gros risque pour nous tous : « Si nous perdons l’art de la conversation, nos pensées risquent de devenir inflexibles et stéréotypées, et nous risquons de nous auto-justifier systématiquement. Si personne ne nous met au défi, nous allons finir par être d’accord uniquement avec nous-mêmes ».

Plus profondément, il est crucial que les individus conservent de bonnes capacités à discuter, notamment face à des sujets qui nécessitent une réflexion sophistiquée et menée sur le long terme, tels que les changements climatiques ou l’augmentation du nombre de catastrophes naturelles. Si nous ne sommes plus en capacité de discuter, nous ne pourrons pas participer à la recherche de solutions.

Ecouter avant de parler

L’article se termine par quelques recommandations aux amateurs de conversation. Ces conseils tournent principalement autour de la nécessité de prêter attention à son interlocuteur, de ne pas se mettre trop en avant.  Ce qui, dans une société tentée par l’exhibitionnisme telle que la nôtre, doit effectivement être rappelé régulièrement.

Les deux linguistes n’accusent pas les TIC de tous les maux, en matière de perte des compétences conversationnelles ; ils espèrent même qu’elles porteront une partie des solutions, notamment grâce à la visiophonie, qui réintroduit le non verbal dans les échanges à distance. Pour accroître leur optimisme, ajoutons que certaines conversations tenues sur des blogs connus témoignent brillamment du plaisir de débattre et d’approfondir les sujets.


Losing the art of conversation, article (en anglais) téléchargeable en pdf, sur le site des Cambridge University Press

Sur le même sujet mais d’un ton plus léger, un article publié dans le Daily Mail, (quotidien britannique) : We’re so addicted to text and email we’re losing the delicate art of conversation. So do we need to learn to talk again ?

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