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L'avenir de la lecture à l'âge numérique

Par Christine Vaufrey B , le 01 septembre 2009

En juillet 2008, Nicholas Carr, essayiste spécialisé dans l’étude de l’impact social et intellectuel des nouvelles technologies, publiait dans le mensuel américain The Atlantic un article qui depuis a fait le tour de la toile : Is Google Making Us Stupid ?

La perte des capacités de "lecture profonde"

N. Carr y décrivait le changement de ses propres pratiques de lecture. Selon lui, 10 ans de lecture intensive sur le web lui avaient fait perdre sa capacité de concentration et de réflexion, sa capacité de « lecture profonde » : « Auparavant, j’étais un plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski ».

Constatant que ses amis se trouvaient dans le même cas que lui, N. Carr a décidé de creuser le sujet. Regrettant l’absence d’études relevant du domaine des neurosciences pour étayer son constat subjectif, il trouva néanmoins plusieurs éléments pour apporter de l’eau à son moulin : telle étude, réalisée à partir des comportements de lecteurs de sites de recherche, montre que les utilisateurs ne lisent pas plus d’une ou deux pages d’article sur écran, sauvegardant les articles plus longs, sans que l’on sache s’ils y reviennent par la suite ; les journaux et magazines adoptent progressivement les formats des textes du web : courts, émaillés de photos, avec des encadrés et des résumés ; et surtout, il semble avéré que nos façons de lire et les outils avec lesquels nous lisons façonnent profondément nos circuits neuronaux. L’homme serait-il en train de changer, sous l’influence du web ?

Certainement, et voilà au moins un constat qui n’est pas nouveau : l’apparition de l’imprimerie et, beaucoup plus tard, de la machine à écrire ont transformé en profondeur nos façons de retenir et comprendre un texte, puis d’en écrire. Vous avez sans doute vous-même remarqué que depuis la généralisation du traitement de texte, nous ne prenons plus des notes comme avant, et privilégions par exemple les listes à puces plutôt que les paragraphes…

Mais l’essentiel des regrets de N. Carr ne tient pas à cette transformation neurologique ; à la fin de son long article, il s’émeut de la disparition d’une capacité, la lecture profonde, placée très haut sur l’échelle de nos valeurs culturelles : être capable de lire un texte long et d’en retirer les principales idées est encore considéré comme une preuve d’intelligence, de culture et d’humanisme. Ne plus savoir lire en profondeur est donc, d’une certaine façon, subir une perte symbolique importante.

A N. Carr, nous pouvons objecter que cette perte ne doit pas être totalement attribuée à Internet : dès le début des années 80 du siècle dernier, l'édition et les livres commençaient à changer; les ouvrages faisant alternet les textes courts et les riches illustrations se sont multipliés; notamment dans l'édition britanique (édition pour la jeunesse), reprise en France par des éditeurs tels que Gallimard, qui n'a pas la réputation d'être un éditeur "bas de gamme". Par ailleurs, la presse elle aussi n'a pas attendu Internet pour raccourcir ses articles et offrir des encadrés. On notera d'ailleurs que les quotidiens et magazines américains d'un certain prestige continuent de publier des articles longs, tel l'article de N. Carr, alors que la presse française a abandonné cette habitude depuis longtemps. Il s'agit donc plus d'un changement culturel global que d'une conséquence directe des pratiques d'édition du web, ces dernières pouvant alors être considérées comme des effets du changement culturel susmentionné.  

La distraction comme moteur de la réflexion

Mais avons-nous réellement perdu cette capacité de lecture profonde et surtout, s’agit-il d’un appauvrissement ? Ce n’est pas l’avis d’Hubert Guillaud, rédacteur en chef d’Internetactu et fin observateur de l’édition numérique ; pour lui, selon un article récemment publié dans La Croix, les pratiques de lecture doivent se compléter, car elles ont leurs avantages distincts. La lecture d’une page web est différente de la lecture d’une page papier : « La première stimule l’attention, alors que la seconde la fixe sur le support dans sa longueur. L’activité du cerveau est bien plus forte avec la page web ». À chacun de nous alors d’alterner les supports et de ne pas avoir honte de la modification de ses pratiques. Guillaud revient en outre sur l’idée reçue selon laquelle une lecture de texte papier est forcément concentrée : en effet, n’avez-vous jamais éprouvé le besoin de lire plusieurs fois une phrase de votre livre, parce que votre esprit s’est mis à vagabonder ? Combien de page avons-nous lues sans en retenir le moindre mot ?

H. Guillaud va plus loin encore : « Je me demande si la distraction n’est pas consubstantielle à la réflexion ». Il s’agit donc de ne pas se laisser enfermer dans l’espace du texte. S’y plonger avec délices certes, savourer la solitude intellectuelle que procure la lecture silencieuse d’un excellent livre, sans aucun doute, mais se sentir prisonnier du texte imprimé, certainement pas. H. Guillaud mentionne d’ailleurs le fait que le standard de la lecture concentrée sur un texte long commence à être ébranlé jusque dans l’institution scolaire. Les pratiques enseignantes se diversifient, adoptent le multimédia et surtout, la discussion.

Du livre aux lecteurs

Car il est temps de redonner la place qui leur revient aux lecteurs. Selon Clive Thompson, écrivain et journaliste, et l’article qu’il a publié en juin dernier sur le site web du magazine Wire, le livre trouvera sa place sur le web uniquement s’il laisse de l’espace à ses lecteurs. Il cite plusieurs exemples de la démarche qui consiste, pour un auteur, à mettre en ligne son livre avec accès gratuit au texte intégral, à inviter les lecteurs à réagir, tout en publiant une version papier traditionnelle. Dans tous les cas cités, l’auteur sort gagnant : il a vendu plus d’exemplaires papier de son livre, car ce dernier a été connu par bien plus de lecteurs potentiels que s’il ne l’avait pas mis en ligne.

Mais le texte en ligne n’agit pas seulement comme un hameçon : il permet que s’élaborent de véritables discussions autour de l’ouvrage, offrant ainsi aux lecteurs une expérience de lecture très enrichie. Cela va bien au-delà de la simple stratégie marketing. Nombre de sites sont ainsi supports d’importantes communautés de lecteurs et revalorisent l’activité du commentaire, voire de l’exégèse, qui a connu ses heures de gloire avec les textes de l’antiquité et les textes religieux. Plus simplement, on constate que les notes prises par un lecteur qualifié éclairent souvent le sens des textes. C’est de ce constat qu’est parti l’initiateur du projet The Golden Notebook, qui a engagé sept lectrice qualifiées pour commenter le roman de Doris Lessing Le Carnet d’Or. Le tout est en ligne, librement accessible, et les commentaires donnent incontestablement une dimension supplémentaire à la lecture de cette œuvre dense.

Clive Thompson voit encore une étape plus loin : il rêve d’un texte en ligne dans lequel chaque paragraphe aurait sa propre URL ; ce qui permettrait aux lecteurs d’y faire référence et de le commenter aisément sur les réseaux sociaux, et au texte lui-même de bénéficier du système des recommandations, dont on sait qu’il constitue un puissant incitatif à la lecture et à l’achat de l’ouvrage.

Selon C. Thompson, « nous devons cesser de penser à l’avenir de l’édition et plutôt penser à l’avenir de la lecture ». Le web n’est l’ennemi ni du livre, ni de la lecture ; mais sa maîtrise par les gens de lettres implique une profonde mutation des modèles culturels, et d’ouvrir la porte à ceux sans qui cette industrie culturelle n’existerait tout simplement pas : les lecteurs.

Is Google Making Us Stupid ? Article de N. Carr, The Atlantic, juillet-août 2008

Traduction française sur Framablog.

Hubert Guillaud : La lecture sur papier fixe l’attention, la lecture en ligne la stimule. La Croix, 28 août 2009

The future of reading in a digital world. Article de C. Thompson, Wired, 17 juin 2009


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