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Toutes les paroles se valent-elles sur Internet ?

En faisant disparaître la frontière entre le "sachant" et l'ignorant, Internet met à mal la posture d'autorité de certaines castes intellectuelles.

Par Christine Vaufrey B , le 17 février 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 09 mai 2012

Certains membres de la caste intellectuelle française, relayés par certains hommes politiques, n'ont pas de mots assez durs pour qualifier Internet : poubelle, égoûts, repaire de voleurs... Nicolas Vanbremeersch, blogueur bien connu sous le nom de Versac officiant désormais sous son nom propre, voit dans ce déchaînement verbal un avoeu d'impuissance face à la chute de l'autorité non discutable du "sachant" sur l'ignorant. Il signe sur son blog un billet brillant intitulé "Parce que la parole est abondante, est-elle égale ?" qui renvoie dos à dos les tenants de deux tendances extrêmes : ceux qui refusent Internet en bloc et ceux qui le transforme en espace démocratique idéal, dans lequel tout le monde enfin peut s'exprimer de manière égale.

L'expression populaire, vedette de nos médias

Internet a en effet ouvert les vannes à un torrent d'expressions diverses, qui semble engloutir dans un même flot la réelle expertise et la brève de comptoir, l'opinion personnelle et la démonstration rigoureuse. Vanbremeersch signale d'ailleurs que cette tendance à privilégier l'expression "de la rue" existait bien avant la généralisation des outils d'édition web; les séances de micro-trottoir qui tiennent lieu d'analyse dans nombre de journaux télévisés sont là pour conforter cette remarque.

Mais "l'égalité d'accès à l'expression (...) ne signifie pas l'égalité de toute parole" : les internautes dans leur majorité se contentent de relayer les avis autorisés, les écrits rédigés par ceux qu'ils considèrent comme des experts. 

La forme du dialogue a changé, bien plus que la valeur de la parole

La qualité d'expert est reconnue non seulement à ceux qui maîtrisent leur sujet, mais surtout à ceux qui acceptent les nouvelles règles de communication qui ont cours sur la toile : "le scientifique, pourvu qu'il respecte effectivement cette égalité de principe de parole, et les termes sociaux de ces échanges (capacité à remettre en cause, à transmettre librement, à demander des explications....) est considéré et valorisé". Les "chats" en direct entre des anonymes et des célébrités, qui fleurissent sur les sites de presse, en fournissent le plus bel exemple. Dans cet espace, les échanges obséquieux ou condescendants (selon l'endroit d'où on les regarde) n'ont pas de place, et la personnalité la plus respectée doit s'attendre à faire face à de vigoureuses interpellations, sans que son prestige ni son autorité n'en souffrent.

C'est donc la forme du dialogue et de la conversation générale qui a changé, pas la valeur de la parole. Et nombre de personnalités autrefois traitées avec le plus grand respect par leurs cercles étroits de relations, ne parviennent pas à s'y habituer : "Il y a une immense confusion, face à cette abondance, de nombreuses autorités anciennes, qui n’arrivent pas à réinventer leur rôle, et se sentent perdues dans cet espace immense. Cette confusion, ce sentiment de perte de monopole de médiation avec la vérité ne devrait pas leur autoriser des raccourcis, non renseignés, qui ne grandissent pas la crédibilité qu’ils cherchent à reconquérir".

Vanbremeersch défend en effet la valeur et la légitimité de l'expertise, à condition qu'elle se nourrisse aussi de la variété des opinions; il regrette la propension actuelle à une parodie de "débat public" dans lequel chacun exprime son opinion sans que personne ne soit capable de bâtir le consensus final. Et les décisions finissent par se prendre ailleurs.

La parole de l'enseignant fait-elle autorité ?

Les enseignants connaissent bien, eux aussi, la force de la conversation globale et la propension à croire que tout se vaut, qu'on a "bien le droit de s'exprimer", comme le disent les élèves. Il est d'autant plus nécessaire d'accompagner les jeunes dans la construction de leur esprit critique, de manière à ce qu'ils puissent distinguer l'opinion du fait avéré, le "petit joueur" du véritable expert. Les outils et méthodes d'évaluation des sites ne manquent pas, qu'il s'agissent des listes de questions à se poser, ou des outils en ligne qui permettent en quelques secondes de savoir à qui on a affaire. 

La parole de l'enseignant est, finalement, celle qui doit faire autorité dans le cercle de la classe, comme la parole de l'expert fait autotité sur la toile. Dans les deux cas, il ne s'agit pas d'une autorité excluante, basée sur le déni ou, pire, sur le mépris des autres; il s'agit d'une autorité que nombre d'enseignants préfèrent nomme respect, acquise et nourrie par la prise en compte des opinions diverses et apportant la peuve qu'il faut, en finale, renouer avec le juste ou le vrai, prendre la responsabilité de la construction qui emportera l'adhésion de tous. 

Parce que la parole est abondante, est-elle égale ? Meilcour.fr, blog de Nicolas Vanbremeersch, billet du 09 05 09.

Un exemple de diatribe contre Internet par un intellecutel français : Alain Finkielkraut à l'émission Arrêt sur image, sur Daily Motion, qui a inspiré le billet de Vanbremeersch.

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