Thèse : La terminologie crée-t-elle la pathologie ? La pose du diagnostic orthophonique | Thot Cursus

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Thèse : La terminologie crée-t-elle la pathologie ? La pose du diagnostic orthophonique

Pour une nouvelle classification, la Classification Orthophonique FOndée sur la Pratique clinique (COFOP)

Par Om El Khir Missaoui , le 29 janvier 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 06 mars 2018

Construite principalement au cours du XXe siècle, l’orthophonie (et/ou logopédie) est une discipline paramédicale dédiée à la prévention, au dépistage, à l’évaluation, au diagnostic et au traitement des troubles de la voix, de la parole, du langage oral et écrit dans son expression et sa compréhension, de la communication orale et écrite, et des troubles de la déglutition apparaissant chez les personnes tout au long de leur vie.

Recevant des patients adressés par des médecins de diverses spécialités, notamment des neurologues, pédopsychiatres, ORL,… l’orthophoniste fait une anamnèse et dispose de multiples évaluations standardisées pour dresser des bilans et proposer des programmes de rééducation. Il se réfère à des normes établies par les instances officielles de prise en charge où les objets de consultation sont standardisés et étiquetés répondant à des besoins législatifs et conventionnels tout autant qu’elles sont nécessaires sur un plan didactique pour décrire et identifier les troubles et pathologies.  

L’orthophoniste  est appelé à rédiger des compte-rendu de bilan initial, de renouvellement ainsi que des lettres de recommandations pour (entre autres) des établissements scolaires et universitaires.

Le compte-rendu orthophonique est un résultat écrit, dans un style et selon une présentation codifiée. Le compte-rendu orthophonique, rédigé à la suite d’un bilan et d’un entretien, paraît devenir la réalisation concrète de l’établissement de ce lien. Cette matérialisation, par une étape rédactionnelle, permet de considérer la phase diagnostique et l’utilisation des termes diagnostiques comme une réalisation experte de cette langue de spécialité.

Or, entre une expertise cadrée de la profession et la pratique de proximité de l’orthophoniste, il y a une marge d’expression du diagnostic par où filtre le libre arbitre du praticien qui peut étiqueter différemment et surtout plus précisément l’état du patient.

Par ailleurs la norme est quelque part réductrice ou n’est pas perçue comme telle dans certaines situations. Je connais un artiste qui bégaie dans la vie courante et ne le fait point quand il est sur les planches ou qu’il chante… En arabe, il y a 2 sons différents le /r/ grasseyé dont on connait par ailleurs les diverses modulations comme celles de Piaf ou Brassens en français, et le [r] roulé  que certains n’arrivent pas à réaliser. Une actrice et productrice d’émissions télé tunisienne cultive cette particularité comme une marque de fabrique faisant partie de son charme et originalité, ce qui lui va d’ailleurs à merveille.

En tentant de démontrer que les classifications des troubles du langage ne correspondent pas aux besoins des orthophonistes, Frédérique Brin-Henry, orthophoniste et linguiste, met en exergue dans sa thèse  « La terminologie crée-t-elle la pathologie ? Le cas de la pratique clinique de la pose du diagnostic orthophonique. »  que le praticien-chercheur peut être à la source d’un questionnement épistémologique de l’orthophonie dans le sens où il exprime des nuances qui ne sont pas déjà codifiées, des décalages éludés, et génère un lexique et des classifications que lui seul perçoit dans sa pratique avec ses patients, tous des individus particuliers même s’ils sont catalogués par esprit d’homogénéisation grâce à un jargon utilisé par les différents spécialistes qui interviennent sur un même cas.

La chercheure procède, à partir de 365 comptes rendus de bilan orthophonique, à une étude descriptive qui  met en évidence une terminologie propre, générée par les orthophonistes et qui se soldera par la proposition d’une nouvelle classification, la Classification Orthophonique FOndée sur la Pratique clinique (COFOP), qui au travers du traitement lexicosyntaxique des termes diagnostiques, illustre la pratique diagnostique orthophonique.

L’orthophonie est une discipline unique dans laquelle la langue, le langage et la communication sont à la fois l’objet de consultation, le moyen de traitement des troubles l’affectant et le support de description de ces troubles ; enfin la langue dans ses variations est également l’objet de la recherche en orthophonie.

Au lieu de l’approche descendante qui consiste à plaquer sur des patients des nomenclatures préétablies qui risquent d’influer et de déterminer le diagnostic, il s’agit de promouvoir en contrepoids une approche ascendante qui libère la pratique et le discours correspondant du praticien chercheur. On sait déjà qu'il y a une évolution constante mais peut-être non suivie d'officialisation de certains termes par glissement, qualifications supplémentaires...

Les pathologies sont exprimées sous deux volets possibles : 

  • une FORME qui sert à spécifier l’étiologie et les contours de la pathologie, et donc plutôt ce qu’il en est (aspects formels, mécanicistes) : bégaiement, dyslexie, retard de langage… Et des capacités et des habiletés, dans les fonctions motrices cognitives et linguistiques (mémoire, langage écrit, conscience phonologique…), dont un substrat quasi anatomique, objectivement évaluable. 
     
  • une NATURE servant à qualifier un processus en marche (ce qui ressort de l’atteinte). L’aspect dynamique de la pathologie, l’impact de la pathologie, sa persistance et sa durabilité, l’importance (quantifiée) en sont les critères  principaux : difficultés, troubles, déficit… Des compétences (structuration, organisation, gestion, manipulation, programmation) partant vers le métalinguistique et le métacognitif (habiletés discursives, métaphonologiques) donc favorisant plutôt une analyse individuelle des compétences du patient dans un contexte et une interaction spécifique avec son environnement.

C'est la nature des pathologies qui est explicitée par le praticien et qui précise les occurrences des formes et peut servir à renouveler leur classification. La terminologie orthophonique gagnerait ainsi à intégrer cette dichotomie Forme/Nature.

La chercheure propose sa Classification Orthophonique FOndée sur la Pratique clinique (COFOP), comme une ébauche qui servira de déclenchement d'études et réflexions plus approfondies pour éviter le risuqe que la terminologie soit réductrice et pour redonner la palce qui leur sied aux praticiens assistés certes par des nomenclatures mais créateurs et conceptualisateurs des réalités  des pathologies qu'ils côtoient au plus près.

Référence :

Thèse : La terminologie crée-t-elle la pathologie ? Le cas de la pratique clinique de la pose du diagnostic orthophonique
https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00655952/document

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