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Écrire un récit collectif pour faire communauté

Le récit parce qu’il est langage, est porteur de vie de réalisation individuelle et collective.

Par Denis Cristol , le 23 avril 2018

Prolégomènes  (longue introduction)

Christian Salmon dénonce les fables construites à la façon hollywoodienne pour nous faire avaler des perspectives portées par une élite dirigeante (militaire, économique politique, etc.). Le récit d’une guerre par des généraux, le récit d’une crise par des dirigeants économiques, le récit des « bénéfices produits » par les grandes agences de communication, jusqu’à la construction quasi publicitaire des hommes politiques. Il y aurait un art du récit (story-telling) qui fascine, qui rassure qui reflète les intérêts exprimés.

La dynamique pédagogique est aussi touchée. Les formateurs seraient invités à raconter des histoires plutôt que d’étaler une succession de faits, pour garder captif l’auditoire. Les travaux de Cambell (1977) sur « Le héros au 1000 et 1 visages » donnent la structure de cours qui vise à inspirer tout autant qu’à instruire. Mais, nos yeux et nos oreilles sont parfaitement habitués aux discours travaillés. Ils repèrent le moindre signe d’incohérence entre la parole et les actes. L’usage des récits en organisation est bien documenté par les chercheurs en gestion (Mahy 2008, ou Revue Française de gestion 2005) qui ont compris l’importance de la communication orale, celle des images et des traces écrites pour accompagner les transformations en gestation et leur donner un sens. Ils ont observé comment l’histoire de l’entreprise s’écrit, sédimente une culture et mêle les petits gestes héroïques du quotidien et les grandes décisions stratégiques.

Les individus ne sont dupes d’aucune mise en scène. D’ailleurs ils  mettent aussi en scène le récit de soi, à l’occasion du passage d’un diplôme ou de la réalisation d’une validation des acquis de l’expérience. La valorisation de leur réputation en ligne sur les réseaux sociaux contribue à façonner une identité numérique professionnelle. Celle-ci est l’une des premières ressources pour agir.

Le récit et sa dynamique narrative qui nous tiennent en haleine sont ainsi utilisés au niveau macro social, méso social et micro-social.

La fin « du grand récit » (macro-social)

Le roman de l’histoire nationale de la geste des Gaulois, à celles des Francs, en passant par la belle succession des hauts faits des monarques par les troubadours jusqu’aux grandes fables actuelles concoctés par les maîtres publicitaires ne passent plus si bien. Jean-François Lyotard (1979) chantre de la post-modernité (dissolution de la raison comme totalité transcendante), démontre la fin du « Grand Récit Unificateur ».

La manipulation des grandes figures de rhétoriques telles que le « destin national »,  le « rôle du parti », « la place de la famille », « les valeurs de la république », « l’immanence de l’église », « la grandeur des armées », « l’honneur d’un homme », etc. mettent immédiatement en alerte les auditeurs. Ces derniers ont tendance à croire ce qu’ils vivent au quotidien plutôt que ce qu’on leur raconte.

La vérification qu’ils font par eux-mêmes de plus en plus facilement en ligne leur permet de juger plus surement. Il en résulte un affaiblissement des prises de parole publique n’émanant que d’une seule source. Voire une méfiance intuitive face aux autorités qui ont longtemps utilisé le langage (sans les actes associés) pour se projeter plus loin que le présent immédiat et faire rêver plus qu’il n’était possible de tenir. Il en résulte une grande flexibilité des identités un désir de se projeter. L’imaginaire dans la post-modernité a une place centrale.

L’accompagnement des transitions et les récits partagés (méso-social)

Au niveau méso-social se joue la façon dont les organisations se racontent et se saisissent d’elles-mêmes. Il y a bien sûr le rôle des directions de la communication qui fabriquent des « éléments de langage », vocabulaire choisi, véhiculant les orientations stratégiques et cherchant à ne froisser aucune partie prenante. Image de papier glacé qui finit par en être glaçant. Le niveau méso-social est aussi celui où des communautés humaines peuvent reprendre le fil de leur histoire.

Le sociologue Gaulejac promeut une sociologie clinique pour donner du sens au récit. Dans l’idée de Michael White des aborigènes australiens sont invités à prendre la parole pour dire leur propre histoire qui n’est pas celle de leur colonisateur, celui racontant ce qui l’arrange. L’histoire est parsemée de récits de colonisateurs apportant le bien à l’humanité. Le récit de la guerre des Gaules par César lui donne non seulement le beau rôle, mais occulte nombre de dimensions historiques que les chercheurs exhument des tombes, des bribes de textes (calendrier de Coligny), d’une statuaire ou de tradition orale. Qu’auraient raconté les gaulois de leur propre histoire ? Cette expression d’une communauté pour ses propres fins a des vertus restauratrices. Michael White évoque à son égard une véritable thérapie narrative qui est une aide pour les aborigènes à se projeter dans le récit commun. Ces récits préservent le passé et préparent l’avenir. Lorsqu’ils sont écrits en intelligence collective, ils possèdent un pouvoir de lien et de mobilisation de communautés.

Les histoires de vie : petites et grandes misères et constructions identitaires (micro-social)

Une branche de la sociologie réside dans l’invention des récits de vie. Elle a été particulièrement popularisée par les monographies de récits de paysans polonais en cours d’intégration à Chicago au début du XXème siècle. Dans « La misère du monde » (1993), Pierre Bourdieu donne la parole à ceux qui en sont privés. Il écoute ce que chacun a à dire et recueille une somme de récit. Il cherche à capter la singularité et mettre en valeur des points de vue sur des réalités vécues sans réécriture excessive sur la matière captée. Des auteurs francophones tels que Pierre Dominicié ou Gaston Pineau (2013) investissent de l’énergie à comprendre la force théorique du modèle des histoires ou récits de vie. C’est une pratique sociale à la fois de recherche en sciences humaines et de formation qu’ils élaborent bien plus puissante que la seule réflexivité du journal intime.  Elle ouvre à la puissance de soi, sa découverte, sa transformation et son apprentissage. Pineau et Legrand la définissent comme une "recherche et [une] construction de sens à partir de faits temporels personnels, elle engage un processus d'expression de l'expérience".

Agir avec les récits à l’ère numérique

L’usage des récits en formation à l’ère du papier ou des rencontres orales est bien documenté. Mais à l’heure numérique comment sont utilisés les récits ?

  • Quid de leurs mises en œuvre dans un contexte numérisée qui accélère leur circulation, propage des fausses nouvelles, déconstruit les schémas narratifs, autorise une multiplicité d’auteurs et une correction en continue et l’adjonction d’avis et de commentaire de lecteurs ?
  • Quid de leur lecture par bribe, par pop-up ou citation, extrait surgissant de leur contexte, expurgé de médiateur et de médiation? Synthèse ou détournement de sens ?
  • Quid des méthodes efficientes pour recréer du collectif par le langage quand celui-ci est en défiance ou sur la défensive ?

Le «digital stotytelligng» serait une nouvelle forme de  narration prenant corps par les moyens techniques digitaux. Le digital storytelling est un enrichissement multimédia de l’expression journalistique ou intime qui privilégie, l’immédiateté, l’intimité et la proximité. Le parcours de lecture est individualisé et requiert des interfaces dynamiques qui accentuent encore la vie du propos et l’envie d’y réagir de pair à pair et d’enrichir le contenu narratif.

La forme est celle du webzine ou webdocumentaire, du blog. Elle favorise les recommandations et la diffusion rapide sur les médias sociaux. Lorsque le digital storytelling est choisi comme média de reportage collaboratif, il nécessite un architecte de l’expérience collaborative d’enrichissement narratif, voire un « expérience designer » et un « community manager ». En effet la trame d’un texte est sujette à évolution le parti pris éditorial guide les lecteurs-auteurs mais nécessite un accompagnement pour que l’expérience transmédia vécue collectivement soit féconde.

La chute de l’histoire

Le récit parce qu’il est langage, est porteur de vie de réalisation individuelle et collective.

  • Au niveau individuel le numérique a suscité et encouragé de nouvelles formes d’écriture et de récit, c’est le cas des apprentis romanciers qui ont plus le loisir de trouver l’écho d’un public avec des plateformes sociales de diffusion et d’achat (Mon Bestseller), voire d’écriture collaborative de roman.
  • Au niveau organisationnel, l’abondance de courriels, de forum, de workflow constitue une source inépuisable de compréhension des dynamiques formelles et informelles à l’œuvre, ces microrécits mis en perspective enseignent les dynamiques des entreprises.
  • Au niveau macrosocial les récits sont toujours le fait des médias professionnels, mais également de toute une blogosphère, ou d’une variété de réseaux sociaux qui apportent plus de contradictions ou de nuances.

Le numérique peut aider par ses moyens d’écriture collaborative. Les biographies, carnet de voyage, histoires d’entreprise prennent une dimension pédagogique par un partage élargi. La mise en forme de soi devient plus facilement la mise en forme d’une communauté par le moyen d’une écriture qui se fait plus collaborative. Les récits s’ils deviennent de plus en plus partagés pourraient participer d’une intelligence collective grandissante.

Illustration : Abdulah_Shakoor - Pixabay

Sources

Bourdieu, P., Accardo, A., Balazs, G., & Beaud, S. (1993). La misère du monde (Vol. 476). Paris: Seuil.
https://www.decitre.fr/livres/la-misere-du-monde-9782757851524.html

Campbell, J., & Crès, H. (1977). Le héros aux mille et un visages.
https://www.decitre.fr/livres/le-heros-aux-mille-et-un-visages-9782290069011.html

La fabrique narrative  http://www.lafabriquenarrative.org/blog/

Lyotard, J. F. (1979). La condition post-moderne: rapport sur le savoir Paris: Les Éditions de minuit
https://www.decitre.fr/livres/la-condition-postmoderne-9782707302762.html

Mahy, I. (2008). «Il était une fois…» Ou la force du récit dans la conduite du changement. Communication & Organisation, (1), 50-60.

Management et avenir https://www.cairn.info/revue-management-et-avenir-2010-4-page-14.htm

Michael White (2003), Les moyens narratifs au service de la thérapie. Editions Satas.
https://www.decitre.fr/livres/les-moyens-narratifs-au-service-de-la-therapie-9782872930777.html

Mon best-seller http://www.monbestseller.com/auteur/liste/roman

Philosophie – Postmodernité - http://www.histophilo.com/postmodernite.php

Pineau, G., & Le Grand, J. L. (2013). Les histoires de vie:«Que sais-je?» n° 2760. Presses universitaires de France.
https://www.decitre.fr/ebooks/les-histoires-de-vie-9782130624097_9782130624097_2.html

Pratiques narratives https://www.pratiquesnarratives.com/

Revue Française de gestion - Récit et management https://www.cairn.info/revue-francaise-de-gestion-2005-6-page-9.htm

Le Digital storytelling formes émergeantes nouveaux métiers - Cécile Cros, Julien Aubert, Nicolas Bry, Denis Fabre - Socila Média Club
https://socialmediaclub.fr/2010/04/22/le-storytelling-digital-formes-emergentes-nouveaux-metiers-business-models/

Vincent de Gauljac - Sociologie Clinique
https://www.cairn.info/la-sociologie-clinique--9782749207797.htm

Wikipédia – Christian Salmon - https://fr.wikipedia.org/wiki/Christian_Salmon

Wikipédia – Ecole de chicago - École de Chicago (sociologie)

Wikipédia - Histoire de vie https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_vie

Apprentissage et écriture collaborative - Cristol Denis - Thot Cursus
https://cursus.edu/articles/37079

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