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Nipédu, Twictée, Mooc, Savanturiers : Regis Forgione, Fabien Hobart itinéraire de deux enseignants engagés

Partie 1 - Le bon sens est-il de l'innovation ?

Par Nicolas Le Luherne , le 19 février 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 05 mars 2018

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Bonjour Régis et Fabien, pour paraphraser le gimick d’introduction de vos émissions, Nipédu c’est qui ou plutôt c’est quoi ?

Fabien Hobart : Honneur au concepteur !

Regis Forgione : Initiateur avec mes camarades disons plutôt ! Nipédu, c’est un podcast qui parle #Ecole, #Education et #Numérique et qui est animé par trois podcasteurs : Fabien Hobart ingénieur pédagogique, professeur des écoles… maître d’école, Jean Philippe Maître chercheur en sciences de l’éducation et moi-même, je suis professeur des écoles, maître d’école !

Nipédu, en chiffre, cela donne quoi ? Est-ce la même équipe, quelle est votre histoire ?

RF : c’est l’occasion de faire un bel historique Fabien !

FH : Au moment où tu publieras le verbatim de cet entretien, ce sera 90 épisodes (bon on est à un peu plus…), une moyenne de 1600 écoutes par épisode et 150 000 depuis la création ! Une aventure qui a commencé en mai 2014 au même moment que la création de la DNE (Direction du Numérique pour l’éducation*). Ca a été une de nos premières actualités d'ailleurs.

C’est une équipe, un peu à l’instar d’un groupe de Rock, qui a connu trois évolutions. Nous avons commencé l’histoire avec Nicolas Durupt, inspecteur de l’Education Nationale, qui sévit dans l’Est de la France. Ensuite, très occupé par ses activités de cadre de l’Education Nationale, il ne lui était plus possible de continuer.

On a alors modifié notre ligne éditoriale en recrutant deux personnes qui doivent être connues des lecteurs de cet article. François Lamoureux professeur des Ecoles “slash” youtubeur et Nicolas Olivier enseignant d’Education Musicale connecté et également vidéaste. Ils ont apporté un côté plus Tech à l’émission et en même temps plus de légèreté.

RF : Maintenant on opère aux côté de Jean Philippe Maître, chercheur et post-doctorant en sciences de l’Education, qui nous a rejoint. Il a la particularité d’être conseiller pédagogique pour l’Enseignement Supérieur à l’Université de Lausanne, ce qui lui donne un profil qui colle complètement avec l’esprit pédagogique du podcast. Nipédu, c’est un podcast qui parle avant tout de pédagogie même si on ne l’a pas dans nos trois hashtags !

Quelle est la particularité du Nipcast par rapport aux podcasts ?

FH : Nipcast est une famille de podcast qui héberge plusieurs programmes tous liés à la tech … ainsi Niptech, le vaisseau amiral animé par Michaël et Benoït “patrons” et instigateurs du projet, parle de l’actualité Tech. Nipcoins, Nipdév, Nipsports, Nipsource, (feu) Niplife et bien sûr Nipédu font partie de cet écosystème.

Aujourd’hui des émissions comme La Sphère de Radio Canada Première intègrent le podcast comme une introduction et un prolongement de la partie en onde. C’est la partie bonus pour le podcaster. Est-ce que les formats radio ou webradio en direct pourraient être une évolution de votre format ?

RF : Je ne sais pas… même si bien sûr on est ouverts et friands de toutes les expériences, preuve en est Nipédu c’est également une chronique papier à retrouver tous les mois dans les Cahiers Pédagogiques, mais c’est aussi des animations de tables rondes comme tu as pu le voir à Ludovia.

Concernant le podcast, souvent le grand public confond podcasts indépendants et rediffusion en ligne d'émissions de radio. Ce sont deux choses très différentes. Le podcast c’est un média de niche par définition : on parle d’un sujet pointu à un public restreint mais avec l’avantage de pouvoir creuser profond et d’avoir un format souple. On peut se permettre une émission de deux heures tout comme basculer sur un format court selon le thème ou tout simplement si on s’éclate pendant l’enregistrement de l’émission. Et puis l’avantage c’est que c’est hyper formateur puisqu’on se charge de tout : choix des thèmes et invités, mise en place du conducteur d’émission, enregistrement, montage, création des jingles, publication et com’.

Fabien et Régis, il nous semble, qu’au-delà de Nipédu, vous partagez un engagement pédagogique commun et une franche amitié. Vous parlez souvent d’intelligence sociale, d’émotion, dans vos émissions. Est-ce que, selon vous, ce type de rapport humain favorise l’innovation pédagogique ?

FH : L’intelligence sociale et l’esprit participatif va favoriser toute entreprise humaine. A fortiori, dans la conception pédagogique ça va être le cas aussi, d’autant plus aujourd’hui en France comme les pays industrialisés font face à un écueil. Il est souvent lié à une forme scolaire partagée qui est celle de l’isolement de l’enseignant. Nous avons en général une culture de pratique solitaire dans nos classes face à nos élèves.

L’idée est de se dire que si l’on peut fédérer un certain nombre de personnes autour d’un objet média qui ne soit pas institutionnel, si celui-ci apporte son lot de convivialité et s’il favorise les rencontres alors nous pouvons libérer une forme d'expression et de créativité. C’est le pari que nous faisons.

Si je te dis formation, Nicolas, cela va paraître un peu prétentieux mais en tout cas on souhaite favoriser la diffusion de pratiques individuelles ou collectives. Toutefois, l’intelligence sociale n’est pas l’apanage d’un projet lié à la pédagogie.

RF : Fabien, ça me fait penser à notre ami Nicolas Rallet et l’anecdote de la photo tu te souviens ? Pour moi tout est résumé dans cette anecdote. En fait c’est une photo de nous deux publiée en illustration d’un article aux débuts de Twictée dans le café pédagogique si je me souviens bien. Pour l’anecdote dans l’anecdote c’est la toute première photo qu’on ait faite lors de notre première rencontre IRL avec Fabien. Bref deux ans après, Nicolas Rallet, devenu depuis un des piliers de la plomberie du dispositif, nous avait dit que c’est cette photo qui lui avait donné envie d’en savoir plus et de participer à Twictée : une franche amitié qui transparaît autour d’un projet sérieux sans se prendre au sérieux.

C’est pour faire du lien ?

FH : Oui, clairement ! C’est souvent ce que l’on nous dit sur Nipédu ou en tout cas ce que l’on a pu nous dire les premières années. C’est un peu moins vrai maintenant. Les enseignants s’emparent de plus en plus de ce réseau social qu’est Twitter. Dans les premiers temps, on nous disait que Nipédu était “la mise en voix de mon fil Twitter”. Effectivement, l’idée était d’incarner et de donner à découvrir des personnes en chair et en os que l’on fréquentait via des publications sur un réseau social. Je te parle de réseau social, on parle de Nipédu, on converge sur ce que tu disais : créer du lien et favoriser les rencontres entre les personnes.

RF : Nipédu a pour but de valoriser les actions positives venant du terrain et de favoriser le partage entre pairs. C’est l’objectif originel même si ça a évolué. On voit tellement de professeurs investis qui font des choses passionnantes. Il nous semblait important de leur donner la parole et de la visibilité, en toute humilité, à notre échelle. Plus égoïstement c’est que vraiment ces enseignants-là nous donnent la pêche comme dirait Fabien !

Je vois Nipedu comme un outil de développement professionnel mais également personnel, avec des moments comme la récré. C’est travailler sérieusement sans se prendre au sérieux.

FH : Ce n’est pas une question, c’est toi qui le dis et je te rejoins complètement. C’est vraiment l’idée qu’il y avait au coeur du projet. C’est très sérieux de parler pédagogie, c’est très sérieux de parler éducation et d’enseignement. Pour autant, le faire avec un peu de légèreté et, comme tu le disais, de façon incarnée et personnalisée avec cette touche d’humanité que nous essayons de mettre derrière, nous pensons que cela favorise la diffusion, la circulation des idées et de susciter chez les praticiens l’envie de se tourner vers d’autres praticiens ou d’autres identités professionnelles que celle de l’enseignant.

Comme tu le sais, dans Nipédu, nous avons reçu des chercheurs et des institutionnels. Nous souhaitions montrer que derrière ces invités, il y avait une passion, un engagement avec des personnes très concernées avec les problématiques éducatives. Mettre tous ces acteurs en synergie permet ce développement personnel et professionnel.  

Je pense à l’épisode 86 “la coupe du monde des profs ?”. j’ai senti dans les propos de Marie Hélène Fasquel cette passion, un engagement pédagogique au service de l’élève et cette envie de partager ne serait-ce que simplement ses trucs et astuces. Pour un jeune enseignant c’est une source et une ressource incroyable. On parle d’environnement personnel de l’élève mais on peut parler d’environnement professionnel d’apprentissage pour des enseignants dans lequel vous vous inscrivez.

FH : L’ambition était d’être une brique parmi d’autres, comme celles du réseau Canopé, de groupes et de collectifs enseignants connectés comme eduvoices avec un format moins formel. On ne se retrouve pas dans une formation mais pendant une heure, on écoute des trucs et astuces, des pistes à suivre.

Nous souhaitions également nous faire plaisir à nous, nous retrouver entre copains pour parler de quelque chose qui nous passionne et c’est toujours le cas aujourd’hui. Les équipes se sont succédées, les animateurs sont des gens qui nous sont très proches. C’est notre soirée à nous pour parler école avec un ton relâché. C’est, aussi, un exercice qui nous sert à synthétiser les éléments de veilles que l’on pouvait faire tout au long des mois ou des quinzaines dans l’ancienne version. C’est pour nous, également, un outil de développement professionnel. Cela nous oblige à aller plus loin dans notre réflexion autour de ces questions que sont l'Éducation, l’École et le Numérique.

On parle souvent de mimétisme en matière d’éducation, vous êtes un média bienveillant. Au travers du plaisir que vous traduisez dans vos émissions, on peut espérer que cela inspire les collègues dans une séquence de tension au sein de l’Education Nationale. Il y a quelque chose de l’ordre de l’acculturation à une autre manière de voir. Être bienveillant, c’est peut-être d’abord l’être pour soi.

FH : C’est exactement ça. J’ai envie de résumer cela par une formule : “dans Nipédu, on a envie de dire que c’est pas grave d’être prof !...” (chute de portable)... on est bien ensemble, on est bien à échanger. Cela peut être une partie de plaisir. On peut apprendre les uns des autres sans avoir à vivre des moments de torture parce que l’on assimile ça à de la formation.

Ce ton propre à Nipédu traduit-il la volonté d’avoir un média d’éducation en rupture avec ce qu’il se fait sur “le marché” ou bien est-il complémentaire de ce qui existe déjà ?

RF : On lorgnait depuis longtemps sur la création d’un podcast éducation, à l’époque excepté l’indispensable Rue Des Écoles qui est en fait de la radio, ou encore les copains d’e-teachers, qui débutaient et se focalisaient sur le secondaire. En fan de podcasts (nos lecteurs de podcasts préférés débordent d’émissions en retard à écouter!) on voulait créer une émission centrée sur l’école élémentaire et franchement c’était le désert...donc je ne dirais pas du tout qu’on se veut en rupture avec quoi que ce soit ;).

Concernant le ton particulier de Nipédu dont on nous parle si souvent, il s’est construit mais il est aussi largement dû aux relations que nous avons entre nous. Au lancement du podcast c’était pas du tout gagné que les échanges autour du micro s'articulent de manière conviviale et dynamique, tous les trois on ne se connaissait que peu encore, ou pas pour certains, sans compter que c’est un exercice de style particulier. Mais la magie a opéré, on l’a très vite senti, et là on s’est mis à vraiment bosser les émissions de plus en plus sérieusement, mais toujours sans se prendre au sérieux !

Certains enseignants ont le sentiment qu’il y a une injonction à l’innovation permanente, sur les réseaux sociaux certains innovateurs apparaissent selon les dits “Trolls” comme des donneurs de leçon. Quel est votre sentiment sur ce sujet ?

FH : Tu sais les seuls acteurs du système éducatif qui ont pu m’enjoindre à innover sont les élèves et leurs besoins spécifiques. Ils nous ont poussés, toi comme moi, non pas à innover mais à tenter d’améliorer nos pratiques pédagogiques et à les adapter. Forcément, l’adaptation prend en compte le “ici et maintenant” c’est à dire les besoins des élèves mais aussi la réalité du monde dans lequel ils vivent. C’est pour ça que l’on a intégré le numérique car cela nous paraissait assez étrange d’être déconnectés de cette réalité en terme d’outils comme de pratiques.

C’est quelque chose que j’ai souvent dit lorsque l’on m’a demandé de parler de mon parcours et de mes pratiques. Je me suis retrouvé dans un établissement spécialisé du jour au lendemain. Très fortuitement, j’avais mon smartphone en poche, on est en 2007, il y a un dictaphone intégré. Quand je me retrouve devant un élève de 17 ans qui me dit qu’il ne sait pas écrire au moment où je lui demande de faire l’interview de l’éducateur technique en cuisine. Je lui tends le smartphone. Il part en cuisine et il va enregistrer cet éducateur technique.. De là naît une super séquence de production d’écrit à partir des verbatim de son interview. C’est aussi simple que cela. Il ne s’agit pas d’innovation mais juste du bon sens. Pourquoi me priver d’un outil dont je dispose dans ma poche.

Peut-on parler, à ce moment de notre entretien, d’innovation ou d’évolution ?

FH : Je n’ai jamais eu le sentiment d’innover. On le sait aujourd’hui quand on lit des livres, même s’ils datent un peu pour certains, comme le Tsunami Numérique (voir Réf). On n’a pas inventé l’eau chaude et on n’a pas ré-inventé le fil à couper le beurre. Selon moi, on fait évoluer des pratiques ancestrales. Je viens de finir l’excellent livre de Vincent Faillet. Nous sommes tous des héritiers de l’enseignement et de l’école mutuelle pour lui. C’est lui qui le dit. En tout cas, ce que je retrouve derrière cela, c’est que la réflexion pédagogique ne date pas d’aujourd’hui. On varie simplement les modalités de mise en oeuvre de nos pratiques en fonction des nouveaux outils et des nouveaux contextes pédagogiques. Les élèves font partie de ce qui nous pousse à innover, tout cela fait partie de la même équation.

Tu viens d’employer l’expression “Il ne s’agit pas d’innovation mais juste du bon sens”. Pour vous ce que l’on appelle innover, est-ce simplement ce que Fabien vient de dire, ou est-ce un objet transgressif voir même, pour employer une expression à la mode, disruptif ?

RF : Je rejoins totalement cette notion de bon sens mais aussi d’adaptation en réaction à des besoins. Je travaille en REP depuis une quinzaine d’année maintenant, depuis ma première année sur le terrain en fait, et à l’image de ce que disait avec justesse Fabien j’ai coutume de dire qu’avec des élèves en difficulté ou à forts besoins éducatifs, on est poussé à trouver de nouvelles solutions, à se décentrer, à changer de posture, à s’adapter et adapter ses outils, c’est de l’innovation au quotidien en quelque sorte, rien de grandiloquent, ce sont parfois des détails.

En ce moment on est en préparation d’une émission avec Françoise Cros et de son livre Innovation et société, le cas de l’école. Quand tu lis ce livre tu trouves mille réponses à cette question et en même temps une seule : innover c’est simplement partir de l’existant, le transformer et en faire quelque chose qui va s’inscrire de manière durable dans le paysage, qu’il soit éducatif, social ou économique par exemple. Et puis l’innovation c’est tout relatif, Françoise Cros donne l’exemple d’un prof qui passe d’une pratique frontale au travail de groupe, pour lui c’est une innovation, quand bien même ça existe depuis des décennies au regard de l’éducation en général.

*  La direction du numérique pour l’éducation est un service du ministère de l’Education Nationale. Elle assure la mise en place et le déploiement du service public du numérique éducatif. Elle dispose d’une compétence générale en matière de pilotage et de mise en œuvre des systèmes d’information.

Aller : Partie 2 - Penser l'apprentissage ?
Partie 3 : Coté intime

Sources :

Nipédu, le site. - https://nipcast.com/category/nipedu/

Nipcats, le site - https://nipcast.com/

Explique moi encore, François Lamoureux, Youtube
https://www.youtube.com/expliquemoiencore?sub_confirmation=1

N Olivier, Nicolas Olivier, youtube,
https://www.youtube.com/oliviereducmus

Episode 86 La coupe du monde des profs ?, Nipedu, Septembre 2017
https://nipcast.com/nipedu-86-leleve-au-coeur-de-sa-reussite/

Rue des Ecoles, Louise Tourret, France Culture
https://www.franceculture.fr/emissions/rue-des-ecoles

L’élève au coeur de sa réussite, Marie Hélène Fasquel, éd. François BOURIN, Paris, 2017
https://www.decitre.fr/livres/l-eleve-au-coeur-de-sa-reussite-9791025203507.html

Le tsunami numérique, Emmanuel Davidenkoff, Stock, 2014
https://www.decitre.fr/livres/le-tsunami-numerique-9782234060548.html

La métamorphose de l'École quand les élèves font la classe, Vincent Faillet, Descartes & Cie, 2017
https://www.decitre.fr/livres/la-metamorphose-de-l-ecole-quand-les-eleves-font-la-classe-9782844463227.html

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