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Comment sortir les “muséaliums” hors des vitrines des musées ?

Entre lieu de découverte et cimetière du quotidien, les musées se redéfinissent avec la société

Par Virginie Guignard Legros , le 03 avril 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 04 avril 2018

Pourquoi les “muséaliums” sont des objets de vitrine alors que leur fonction première est la mise en relation ?

“Le muséologue tchèque, Zbynek Stransky, dès le milieu des années 1960, distingue par le terme de «muséalium», les objets qui entrent dans les collections de musée des autres objets, évoquant des objets aussi disparates qu’un tableau, une flûte à bec ou un tigre naturalisé.

L’idée est aussi de mettre en avant que l’objet non sélectionné au hasard, mais résultant d’un découpage conscient et volontaire de la réalité, un témoin du réel, de muséalisation de la réalité. Si bien que l’objet de musée est une mise en rapport particulière au réel, et le musée un lieu de confrontation à la réalité. Les musealia sont des objets authentiques visant à documenter la réalité. Il s’agit d’objets matériels, tridimensionnels ; ces objets sont conçus comme source de connaissances scientifiques, comme moyen expressif servant à communiquer quelque-chose, à influer sur la conscience sociale.

Cette approche de Stransky de l’objet de musée pourra être nuancée avec les développements plus récents de la muséologie. Cependant, l’objet de musée ne saurait être réduit qu’à une fonction de document pour Stransky, sans quoi il pourrait être épuisé et éliminé une fois qu’il a livré ses informations. Si l’objet est utile à la démarche scientifique comme support de connaissance, il est aussi un rapport ontologique à la réalité.

Il manifeste une réalité que décrit la science, mais aussi le rapport que l’homme entretient à la réalité et les représentations qu’il s’en construit.

La vraie chose permet l’expérience de l’appréhension sensible du rapport au monde. Elle n’est pas épuisée par ses usages qui peuvent être sans cesse renouvelés. La vraie chose est le «matériel primaire» que le «matériel secondaire» (documents, iconographies, reconstitutions, etc.) vient prolonger et servir (Cameron). L’objet est avant tout une occasion de mise en relation”.

“L'objet de musée” par Serge CHAUMIER 2007 -http://docplayer.fr

La représentation des mondes anciens est purement intellectuelle car elle passe par la démarche scientifique. C’est comme prendre une photo d’une scène de vie. La scène de vie a trois dimensions et se retrouve réduite à une projection 2D sur un support papier. Et, la scène de vie est alors sortie de l’espace temps. Le “muséalium” est lui aussi sorti de l’espace temps en le rendant inaccessible à la relation avec l’homme, à son usage qui en faisait un objet du réel inscrit dans son temps.

L’objet en entrant au musée perd son statut d’usage pour devenir objet sémiologique. (étude des signes)

“L’objet muséalisé, séparé de son contexte, devient pour Kristoff Pomian un «sémiophore», un objet qui n’a plus son utilité d’origine mais qui en prend une autre, une utilité sociale dotée d’une signification particulière.

L’objet considéré comme beau, l’objet souvenir, l’objet témoin, l’objet considéré comme utile, comme symbole ou encore comme précieux, ces multiples facettes que peuvent revêtir les raisons d’une sélection engage toujours à une certaine forme de sacralisation. Objet qui n’est plus manipulé, mais qui est exposé au seul regard. Friedrich Waidacher lui préfère le qualificatif de «nouophore», comme celui qui est porteur de sens, et non porteur de signe. Ce qui pouvait être jusque-là bien privé devient propriété collective, mise en jouissance pour le bien de tous, dont la gestion est déléguée au musée. Le musée n’est pas propriétaire de ses collections, et donc de ses objets, mais simple dépositaire qui a la responsabilité de son entretien et de sa préservation.

Les missions fondamentales du musée s’y appliquent alors : celle de la bonne conservation, de sa valorisation et de sa communication à des publics. La notion d’enrichissement ne s’applique pas seulement quantitativement à la collection, mais concerne aussi chaque objet par la somme des connaissances accumulées que l’on peut collecter à son endroit”.

CF “L'objet de musée”

En devenant propriété collective l’objet ne peut plus garder son statut d’usage pour un être unique ou un petit groupe d’humains. L’usage perd alors de son intérêt en devenant sacré. Si on prend l’exemple d’un lieu sacré par rapport à un autre lieu qui lui ne l’est pas. Il y a deux différences majeures. Dans un lieu ordinaire, on peut avoir des attitudes et des usages ordinaires. Le lieu sacré est hors cadre. Il demande de passer à un niveau de conscience plus élevé ou de s’effacer face à cet état de fait. Par exemple, on ne parle pas de façon ordinaire dans une église, on chuchote, que l’on soit croyant ou pas. On sort de l’ordinaire de façon consensuelle.

Si l’objet originel issu de la série du fait de son usage commun pouvait être copié pour le rendre plus accessible, voire même plus proche dans le cadre d’une muséographie ?

“L’authentique et la copie L’objet de musée porte la marque de l’authenticité de la vraie chose. Le substitut que peut représenter la reproduction s’oppose à l’objet authentique. Cette notion d’authenticité, particulièrement importante dans les musées de beaux-arts qui distingue les chefs d’oeuvres, les oeuvres authentiques, les copies et les faux, conditionne une grande partie des questions liées au statut et de la valeur des objets de musée...

Les sculptures romaines d’après les modèles de sculptures grecques sont-elles de simples copies? Idem pour celles de la Renaissance. En réalité, l’histoire de l’art démontre que la notion d authentique est très récente. La copie n’est dévalorisée que depuis la floraison des musées justement, depuis deux siècles. Durant longtemps, il est courant de faire faire des copies plus ou moins approchantes, et une grande part de l’activité des peintres est de décliner sur le même thème avec des jeux de citations plus ou moins prononcés.

Les musées sont remplis de ces oeuvres authentiques et néanmoins copiées. Ce qui comptait alors c’était moins l’objet que l’idée qu’il colportait.

Mieux le musée lui-même a généré des substituts, avec des plâtres, des cires, des maquettes qui ont reproduit et démultiplié les oeuvres originales. Ainsi des musées de copies, aujourd’hui un peu oubliés, sont nombreux au XIXème siècle, au sein des écoles des beaux-arts et des académies de dessins, mais aussi dans les musées de province. André Malraux lui-même fit le projet de petits Louvres pour la province constitués d une reproduction d'une centaine de chefs d'oeuvres. Si ce projet ne vit jamais le jour, en revanche la révolution numérique questionne autrement aujourd’hui le débat de l’authenticité et de la variation des formes qu’elle peut générer. Le musée virtuel qui en résulte renouvelle les interrogations sur les délimitations.

Si c est ce que l’on veut dire qui est primordial, le substitut peut être essentiel. Même s’ils sont rares, certains musées ne sont composés que de substituts, sont-ils ou non des musées?”

CF “L'objet de musée”

Est-ce que la vocation d’un musée actuel qui n’est que de ne conserver que l’original est encore valable dans notre monde ?

“La 3D est employée depuis une vingtaine d’années déjà par les archéologues pour diffuser leur recherche ou pour documenter des sites du patrimoine mondial. Depuis peu, les spécialistes ont également pris acte du potentiel heuristique (de découverte) de cette technologie, lorsqu’elle est utilisée de façon scientifique.

De concert avec les innovations technologiques, cette prise de conscience permet d’étendre le champ d’application de la modélisation 3D à d'autres disciplines, notamment l’histoire. L’étude des principes de base liés à cette pratique en sciences historiques permet de constater comment la modélisation 3D peut être envisagée comme une méthode de travail crédible et performante pour le chercheur, lui fournissant des outils inédits pour faire de nouvelles découvertes et émettre des hypothèses non envisageables par les moyens traditionnels. Les nombreux exemples tirés de projets universitaires novateurs et concernant différentes périodes historiques démontrent clairement les nombreux apports que procure la 3D. Il ne reste plus aux chercheurs qu’à sauter dans le train”.

"La modélisation 3D comme méthode de recherche en sciences historiques"
de Mathieu Rocheleau 2010 sur - http://www.academia.edu

Avec le numérique, on a une nouvelle ouverture sur la redéfinition du cadre muséographique, mais on reste sur cette 2D photographique qui n’est qu’une projection. Aujourd’hui avec les scanner et l’impression 3D, un autre champ de perspective s’ouvre à tous. Sortir de la 2D, matériel secondaire, pour retrouver la dimension d’usage de l’objet en reconstituant en petite ou moyenne série le matériel primaire.

“Tous les dix ans en principe, il est procédé à ce que l’on nomme un récolement pour vérifier la bonne tenue de l’inventaire et l’adéquation entre les registres (papiers et/ou informatisés) et les objets en collection”.

“L’extension infinie des objets de musée. Il est permis de s’interroger sur le développement concomitant de la thésaurisation des musées qui accumulent des trésors et des biens jugés de valeurs et l’expansion du capitalisme depuis deux siècles. Le développement de la société de marchandises vient en congruence avec cette obsession à collecter et classer, conserver ce que l on nomme désormais le patrimoine, qui désigne en son origine latine la propriété acquise par le chef de famille à faire prospérer et à transmettre.

Le musée est-il le prolongement d’une société de marchandise ou bien l’image inversée d’une société de consommation où l’objet est consommé et jeté aussitôt produit? Le musée est-il le cimetière des objets et le lieu de la mémoire? Consiste t-il à gérer les restes, les déchets comme le propose malicieusement Octave Debary pour l'Écomusée du Creusot alors que la communauté doit faire face à une déprise industrielle et à une crise existentielle?”

CF “L'objet de musée”

Le concept de musée cimetière est bien présent, même si les mots sont forts. Aujourd’hui, plus besoin de sacraliser l’objet auprès du public pour le protéger. Plus besoin de sortir l’objet fragile, ni de le manipuler intensivement pour faire un moulage comme autrefois. Avec les nouvelles technologies émergentes, reconstituer une salle à manger romaine ou médiévale est beaucoup plus simple que jamais et proposer aux classes d’y prendre le goûter comme il y a mille ou deux mille ans est à portée de main. Tout comme jouer à un jeu de pétanque basque, comme il y a cent ans sans crainte d’abîmer l’objet original.

Source image : Pixabay JamesDeMers

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