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Former à la gestion du budget personnel : un défi pédagogique

Du tableur à l'anthropologie

Par Frédéric Duriez , le 30 avril 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 25 mai 2018

Les personnes en situation précaires, plus généralement celles qui font face à un endettement important ou à des impayés préoccupants, sont souvent encouragées à suivre des actions de sensibilisation ou un accompagnement pour développer leurs compétences de gestion. Que les ressources soient très faibles ou plus conséquentes, on estime que quelques notions d’économie domestique aideront à limiter leurs difficultés.

Ces actions de sensibilisation ou de formation éducatives portent sur un sujet délicat et se heurtent à de nombreux obstacles pédagogiques.

Une approche classique

Les financiers, les organismes prêteurs et les banquiers se sont investis pour proposer des outils d’accompagnement. Tableaux de flux de trésorerie, classement des dépenses, répartition par nature, ces outils se ressemblent. Des ressources (salaires, prestations sociales), des emplois (dépenses et remboursements d’emprunts) sont présentés sous forme de tableaux. Les sommes sont mensualisées. L’ensemble cherche à apporter de l’organisation et de la visibilité aux flux financiers d’un ménage.

Parmi de nombreux autres acteurs de la finance, le Toronto Dominion Canada Trust présente des méthodes et un outil sur Excel. Il propose une calculatrice en ligne pour la trésorerie et une autre pour déterminer une capacité d’épargne. En France, Finances et pédagogie, association rattachée au réseau des caisses d’épargne, propose aussi une application basée sur Excel.

Le numérique, en particulier les smartphones, apportent un renouveau à ces approches. De nombreuses applications comme Linxo aident à visualiser nos dépenses et nos comptes bancaires. Elles sont particulièrement claires et communiquent avec les établissements bancaires. Le fait qu’il s’agisse d’une application donne un sentiment de maîtrise et de compétence à l’utilisateur qui choisit ce qu’il souhaite visualiser et contrôler. La présentation de longues colonnes de chiffres lui est épargnée.

Certaines applications sont conçues pour les situations où intervient un accompagnement social. Ainsi, Finances et pédagogie propose « Piloter son budget».

Des rapports à l’argent différents

Mais en pratique, les personnes concernées utilisent peu ces outils et abandonnent rapidement les bonnes résolutions de départ. Ces ressources apparaissent éloignées de leurs préoccupations, souvent concentrées sur le court terme. Par ailleurs, les tableaux de trésorerie fonctionnent bien quand le ménage est stable, quand les revenus sont réguliers, quand les dépenses sont prévisibles et si la famille s’organise selon un principe de pot commun, où les ressources et les dépenses se fondent dans un même budget, peu importe la personne qui en est à l’origine.

Par ailleurs, le rapport à l’argent ne se limite pas à des calculs. Il diffère selon notre éducation et ce que nos ascendants nous ont transmis, le plus souvent de manière implicite. Les psychanalystes remontent à la petite enfance. Les anthropologues, à la suite de Marcel Mauss, montrent que les échanges sont constitutifs des liens sociaux. Acheter et vendre, participer à des transactions économiques, c’est aussi construire sa place dans un réseau social. Notre rapport à l'argent exprime beaucoup de notre vécu, et de notre psychologie.

Une typologie des seuls "radins" montre trois profils contrastés : les avares, les économes et les malins. Les premiers accumulent pour se rassurer, les seconds économisent pour des investissements à venir, les troisièmes jouent avec les règles et cherchent à optimiser. Impossible de prétendre faire une éducation budgétaire sans prendre en compte ces attitudes.

Parallèlement, l’argent est porteur de représentations fortes. Il est obscène pour les uns comme l’artiste Kupka qui illustre un numéro de l’Assiette au beurre consacré à ce thème en 1911. Pour d’autres, il témoigne d’une réussite ou d’un sens des responsabilités et de l’économie. Les tableaux Excel ne rendent pas compte de cette ambivalence ni du sens que prend l’argent dans une famille. Nicole Prieur a écrit plusieurs ouvrages qui démontrent que contrairement à nos représentations, le thème de l’argent est très présent dans les familles, mais ces questions sont enchevêtrées avec de nombreux autres aspects, ce qui rend l’analyse encore plus complexe.

La question du rapport au temps : les stratégies d’engagement («commitment devices»)

Le Mooc de l'Université du Quebec à Trois Rivières consacré à la littératie financière attire notre attention sur les recherches de Daniel Goldstein. Ce psychologue étudie les «commitment devices », ces tactiques qui permettent de limiter notre engagement face à une tentation future. Il nous donne l’exemple d’Ulysse, qui se sait incapable de résister aux sirènes. Tout orgueilleux qu’il est, il comprend qu’il se laissera envouter par leur chant et qu’il se fera dévorer.

Mais Ulysse est curieux.

Il bouche les oreilles de ses marins avec de la cire, se fait attacher au mât du navire, et fait promettre à son équipage de ne pas le libérer avant la sortie des eaux où les sirènes se trouvent.

Ulysse et les commitment device de Goldstein

De façon plus prosaïque, laisser sa carte bleue chez soi, limiter le montant maximum de retrait, faire une liste de course et s’y limiter, payer en liquide et réduire le montant avec lequel on quitte son domicile sont autant de stratégies qui font de nous des « Ulysse » du XXIème siècle !

Bachand, Boivin et Bechelin développent le même thème dans le manuel qu’ils partagent en ligne. Les opérations cognitives nécessaires à la gestion d’un budget sont simples. Le problème n’est donc pas une question de compréhension. Mais nous détestons nous pencher sur notre budget, selon ces auteurs. Ils affirment même que beaucoup d’entre nous préfèrent aller chez le dentiste plutôt que de se pencher sur leurs comptes. C’est d’ailleurs là l’unique erreur de leur manuel : pour aller chez le dentiste, il faut souvent d’abord se pencher sur son budget.

Les chiffres évoquent des expériences désagréables et des risques auxquels on aimerait ne pas penser. Ne pas regarder ses comptes, c’est une manière magique de repousser le moment où notre espace mental sera mobilisé autour de ces questions. Cette explication vaut pour notre réticence à établir un budget, mais aussi pour notre manque d’enthousiasme pour ouvrir certains courriers de créanciers !

Les mêmes auteurs évoquent la surcharge mentale. Si les calculs sont simples, ils nous ramènent à des problématiques familiales, des questions de travail, de relation avec les enfants, d’anticipation... Les personnes en difficulté peuvent rapidement se sentir submergées.

Notre rapport à l’argent traduirait aussi un rapport à notre moi futur. Quel est votre degré d’égoïsme par rapport à votre moi futur ? Quelle est votre capacité de résistance à la frustration ? Face à une gratification immédiate contre une autre plus importante, mais plus tardive ? À quel point croyez-vous que « tout cela finira bien par s’arranger » parce que « ça ne peut pas être pire » ?

relations à l'argent

Difficile d’apprendre de nouveaux savoir-faire quand on se sent humilié

Un accompagnement budgétaire, une action de sensibilisation ou de formation au budget familial commencent souvent par une expérience vécue comme humiliante. Un intervenant social a identifié des difficultés, une décision de justice ou une injonction d’un financeur a confirmé le diagnostic et la nécessité d’une action auprès de la personne ou de la famille.

Tout commence donc par l’affirmation d’un manque de compétence. Mais les personnes accompagnées ne partagent pas toujours ce diagnostic. Elles peuvent considérer que ce sont des facteurs externes qui sont responsables de leur situation, comme l’absence de travail, des dépenses imprévues, une difficulté passagère, la mauvaise foi d’un créancier... Elles n’adhèrent pas nécessairement non plus aux méthodes inspirées par les établissements bancaires.

Des auteurs comme Guy Hardy, auteur de S’il te plait, ne m’aide pas, nous montrent que l’accompagnement social se fait souvent dans un cadre contraint, où les personnes se sentent diminuées. Ce type d’intervention vise à restaurer une autonomie chez les personnes en difficulté. Mais l’auteur souligne un paradoxe : les personnes aidées doivent se plier au diagnostic et aux méthodes pour démontrer leur autonomie.

synthèse

Économie domestique et vie de la personne

Aborder les difficultés économiques des personnes par des tableaux ne suffit donc pas.

En France, l’IFCCAC propose de partir de la vie des personnes. La plupart des choix que nous faisons au quotidien ont une incidence budgétaire. Amener les personnes à réfléchir sur leur façon d’habiter leur logement, sur leur rapport à l’alimentation, sur les relations qu’ils construisent avec les enfants ou sur leurs projets permettra d’amorcer une réflexion sur les incidences budgétaires.

L’IFCCAC propose aussi aux personnes de voir l’envers du décor et en particulier le fonctionnement des banques et les astuces du marketing. L’intervention passe par des temps collectifs, où chacun peut recevoir, mais aussi apporter des solutions.

La démarche s’appuie sur des outils visuels, que les animateurs déplacent au fur et à mesure pour construire une représentation commune de la consommation et du budget. Tout semble plus concret. Les tableaux arrivent ensuite.

De nombreuses associations et acteurs sociaux commencent aussi par le concret, éventuellement en renversant la question. Plutôt que de renvoyer la personne à une incompétence en demandant « comment en êtes-vous arrivé là ? » ou l’interroge sur ce qui explique qu’elle a pu s’en sortir jusque là. Cela fait émerger toute une série de compétences informelles et invisibles. Jongler avec les créanciers, fréquenter des supermarchés différents selon les produits achetés, éplucher les publicités, jouer l’entraide familiale ou de voisinage, utiliser les sites de dons, de ventes d’occasion, etc. En reconnaissant la pertinence des approches qui existent déjà, on peut espérer apporter d’autres méthodes...

Ce rapide panorama des approches permet un rappel de principes pédagogiques essentiels. On apprend mieux quand on part de ses propres compétences et de ses propres représentations, quand nos apprentissages nous donnent l’occasion de garder ou de développer notre estime de nous-mêmes et quand les méthodes proposées ont un sens par rapport à notre vécu. D’autres débats, plus politiques que pédagogiques s’interrogent sur la finalité d’une éducation budgétaire destinée aux populations précaires. Ces approches feraient des personnes en difficulté les premières causes de leurs problèmes et non les politiques d’emploi et de lutte contre la pauvreté.

Illustrations : Frédéric Duriez

Ressources

Delacroix Éva, Guillard Valérie, Darpy Denis, « Le radin : économe, avare ou malin ? », Management & Avenir, 2011/7 (n° 47), p. 79-97. DOI : 10.3917/mav.047.0079. URL : https://www.cairn.info/revue-management-et-avenir-2011-7-page-79.htm

Hardy, Guy. S’il te plaît, ne m’aide pas ! - L’aide sous injonction administrative ou judiciaire. ERES, 2012
https://www.cairn.info/s-il-te-plait-ne-m-aide-pas--9782749232355.htm

Nicolas Boivin, Marc Bachand - Université du Quebec à Trois Rivières : la littératie fiscale et financière ouverte à tous -
https://oraprdnt.uqtr.uquebec.ca/pls/public/gscw031?owa_no_site=1318&owa_no_fiche=7&owa_bottin=

Bachand, Lemelin et Boivin Mes finances sous contrôle - édition 2017-2018
https://oraprdnt.uqtr.uquebec.ca/pls/public/docs/GSC1730/F1542982757_Mes_Finances_sous_Contr_le__1.0__final_PDF.pdf

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