Articles

La pédagogie à l’épreuve de l’urgence humanitaire

Dans les situations d’urgence, aller à l’école peut s‘avérer être une thérapie

Par Philippe Menkoué , le 06 mai 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 17 mai 2018

Dans les contextes fragilisés par des conflits ou des crises, les besoins éducatifs des enfants passent souvent au dernier plan, loin derrière d’autres besoins élémentaires tels que la santé, la nutrition et le logement. Parent pauvre des secteurs prioritaires de l’aide humanitaire, l’éducation, lorsqu’elle est de qualité, améliore pourtant nombre d’autres aspects de la vie d’un enfant.

La mise en place de cadres d’apprentissage provisoires tels que les espaces temporaires d’apprentissage et de protection de l’enfance (E.T.A.P.E.) dans de nombreux sites accueillant des personnes réfugiées ou déplacées suite à un conflit, apparait comme un début de solution à ce problème. Mais, qu’en est-il de l’approche pédagogique utilisée dans ce type de contexte et de la formation des enseignants qui y interviennent ? Sont-ils toujours à la hauteur des enjeux ? 

Une approche « interculturelle » des processus d’enseignement et d’apprentissage

Adaptabilité, prise en charge psychologique des apprenants et tutti quanti, les enjeux sociaux liés à l’éducation des enfants dans les situations de crise sont nombreux. Si l’Unicef reconnait en effet que  « dans les situations d’urgence, lorsque l’éducation des enfants est interrompue, il est aussi essentiel de promouvoir des activités d’apprentissage qui puissent rapprocher les enfants des activités éducatives, selon leur âge »,  comment l’éducation peut-elle donc aider à « reconstruire » des enfants traumatisés par la violence et la guerre ? 

Destinés à assurer la continuité de l’apprentissage scolaire et la protection des enfants pour une meilleure intégration lors de leur retour dans les écoles, les E.T.A.P.E. et autres espaces provisoires d’apprentissage se heurtent très rapidement à la difficile nécessité d’adopter une approche « interculturelle » dans le processus pédagogique. Pouvoir prendre en charge de manière efficiente, les besoins spécifiques d’enfants (parfois) traumatisés par les atrocités dont ils ont été victimes ou témoins, en allant bien au-delà d’une simple approche pédagogique différenciée, est essentiel.

La différenciation pédagogique dans ce type de contexte suppose ainsi bien plus qu’une simple mise en œuvre de méthodes de travail diversifiées, adaptées aux besoins et au « style cognitif » de chaque apprenant, dans le but de l’amener le plus loin possible d’un point de vue intellectuel.

Comme le rappelle Arne Carlsen, Directeur de l’Institut de l’UNESCO pour l’apprentissage tout au long de la vie :

« les programmes destinés aux migrants et aux réfugiés doivent être caractérisés par une forte volonté de les outiller pour leur insertion dans le tissu social tout en renforçant leur niveau d’alphabétisme dans leur langue parlée à domicile ».

Toutefois, des enseignants compétents sont indispensables pour y parvenir, car « la scolarisation n’est pas l’apprentissage », comme le soulignait Jaime Saavedra, directeur pour l’Éducation de la Banque mondiale, durant la conférence sur l’école de demain pour l’Afrique le 19 janvier 2018 à Paris.

Des enseignants rarement à la hauteur et des conditions d’apprentissage sommaires

Spécialiste de la formation professionnelle à l’Education Development Center (EDC) aux États-Unis, Mary Burns estime qu’« en situation de crise ou d’urgence, les écoles doivent souvent faire appel à des bénévoles tels que des adolescents plus âgés, qui découvrent l’enseignement et n’y sont pas préparés ». Un réel défi pour ces enseignants qui en plus, se retrouvent confrontés à d’autres problèmes tels que les effectifs pléthoriques, les conditions d’apprentissage sommaires (absence de table-bancs, élèves assis sur des nattes ou à même le sol parfois du fait de l’absence de table-bancs…).

La réalité

Les E.T.A.P.E mis en place dans les camps de déplacés et de réfugiés comme celui de Gado-Badzéré dans la région de l’Est au Cameroun, n’y échappent pas. Abritant plus de 10 000 réfugiés, on retrouve ici deux types d’E.T.A.P.E., celles liées à la protection (concernant les enfants en âge préscolaire: 2-5 ans); et celle liées à l’éducation (pour les enfants en âge scolaire). Dans ce dernier cas, les enfants ont la possibilité de fréquenter de la SIL (Section d’initiation au Langage) au CE2 (Cours élémentaire 2e année). Les apprenants y reçoivent tous les enseignements à l’exception de la géographie, et le calendrier scolaire est aligné sur celui du système éducatif national camerounais, comme l’explique Augustin Kedai-Tao, Chef équipe Protection du Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR).

Bien que certains enseignants bénéficient parfois d’une formation sur l’éducation en situation d’urgence au début de leur carrière, les opportunités de développement professionnel dans ce domaine ne sont pas légion. Cependant, il importe de louer les efforts consentis par certains acteurs, des organisations internationales en l’occurrence, à l’instar du réseau inter-agence pour l’éducation en situation d’urgence, qui se mobilisent et proposent des outils (numériques notamment) pouvant permettre aux différents intervenants du processus pédagogique dans les contextes d’urgence, de renforcer les compétences.

Dans les situations d’urgence, aller à l’école peut s‘avérer être une thérapie pour nombre d’enfants ayant été témoins et/ou victimes des pires atrocités. Les espaces temporaires d'apprentissage et de protection de l'enfant, sans vouloir se substituer à l’école, permettent d’éviter une rupture du parcours scolaire des enfants réfugiés ou déplacés à la suite d’une situation de crise. La pédagogie ici n’a parfois plus pour seul but d’améliorer les niveaux de littératie et de numératie des enfants, mais aussi (et surtout), de leur redonner goût à la vie, de panser les traumatismes du passé par l’éducation.

Références

L'éducation et les objectifs mondiaux. Partenariat mondial pour l’éducation. 15 novembre 2015.
https://www.globalpartnership.org/fr/multimedia/infographic/leducation-et-les-objectifs-mondiaux

Sous-Cluster Protection de L’Enfance République Centrafricaine en collaboration avec le Cluster Education, in Lignes directrices pour la protection de l’enfance dans les Espaces Amis des Enfants et Espaces Temporaires d’Apprentissage et de Protection des Enfants. Juin 2014.
(pdf): http://cpwg.net/wp-content/uploads/sites/2/2014/08/PE-ETAPEs-Lignes-Directrices-FINAL.pdf .

Carlsen, A., L'alphabétisation en contexte multilingue et multiculturel - Bonnes pratiques de l’apprentissage et l’éducation des adultes. Institut de l’UNESCO pour l’apprentissage tout au long de la vie. 2017. P.6.
(pdf) : http://unesdoc.unesco.org/images/0024/002473/247334f.pdf

Agence française de développement. Afrique : pour une éducation de qualité. 21 janvier 2018.
https://www.afd.fr/fr/afrique-pour-une-education-de-qualite

Bastide, E., La scolarité des enfants réfugiés centrafricains au Cameroun. 16 février 2016.
http://www.rfi.fr/emission/20160216-scolarite-enfants-refugies-centrafricains-cameroun

Burns, M., Des listes de contrôle pour s’approprier « les bases » du métier d’enseignant en situation d’urgence. Partenariat mondial pour l’éducation. 26 avril 2018.
https://www.globalpartnership.org/fr/blog/des-listes-de-controle-pour-sapproprier-les-bases-du-metier-denseignant-en-situation-durgence

Shema, E.C., Les réfugiés centrafricains se mettent à l’école en terre camerounaise. Journal du Cameroun. 1er juillet 2015.
https://www.journalducameroun.com/les-refugies-centrafricains-se-mettent-a-lecole-en-terre-camerounaise/

Inter-Agency Network for Education in Emergencies. INEE TOOLKIT.
http://toolkit.ineesite.org/toolkit/

Avez-vous apprécié cette page?

Voir plus d'articles de cet auteur

Accédez à des services exclusifs gratuitement

Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

M’abonner
Je suis déja abonné