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Temps de travail et temps personnel, la frontière explose

Par Christine Vaufrey B , le 27 septembre 2010

L'observatoire des cadres et le syndicat CFDT cadres ont récemment organisé un séminaire intitulé "Le travail 24/24 ?".

D'emblée, on pressent ce que l'on va trouver derrière ce titre évocateur : la pression accrue sur les cadres dans une conjoncture économique tendue, pression d'autant plus forte que les technologies numériques ont tissé un lien entre le domicile et le lieu de travail du salarié, qu'il lui est bien difficile de rompre.

Surcharge d'information, renforcement du contrôle... La faute aux TIC

Les informations communiquées lors de ce séminaire confirment cette première impression. D'après le compte-rendu publié sur Emploi-Pro, 44,6 % des cadres disent travailler sur leur temps personnel (ils n'étaient que 32,2 % voici 10 ans). Ce surcroît de travail ne s'accompagne pas du sentiment d'une plus grande efficacité. La majorité des cadres se disent débordés. Là encore, la faute en revient à ces maudites TIC, aux avalanches de courriels, à l'accroissement du temps passé à classer l'information. Et il semble également que la culture de certaines entreprises, largement relayée par les employés eux-mêmes, encourage cet activisme frénétique. Une salariée de France Telecom affirme que "dans (son) entreprise, ceux qui ne répondent pas, ne lisent pas leurs mails le dimanche soir, sont vus comme des ringards".

Le travail vit donc une période de forte déstructuration, et la faute en revient aux TIC. La solution est à portée de main : supprimons les TIC et tout redeviendra comme avant !

Certaines voix vigoureuses ou plus discrètes s'élèvent pourtant contre cette vision simpliste nourrie de "yaka - faukon". Nous nous en faisions l'écho voici quelque mois dans cet article; plus récemment, l'auteur du blogue très suivi "Demain la veille" revenait sur la notion d'infobésité, terme vedette du lexique québéco-français qui désigne la surcharge d'information. Dans son billet, Aref Jdey souligne une fois de plus que l'équilibre idéal entre "offre et demande" d'information n'a jamais existé. Comme Stowe Boyd avant lui, il signale que les questions de surinformation animent les philosophes et les penseurs depuis la naissance de l'imprimé, ou presque... Les deux auteurs expliquent que c'est précisément cette abondance d'information qui a permis d'inventer de nouveaux dispositifs de lecture et de classement de l'information, comme les index alphabétiques et la création des encyclopédies. 

De l'outil à la régulation des usages

Dans le séminaire évoqué au début de cet article, un enseignant chercheur montre du doigt une voie qui semble beaucoup plus prometteuse : "Le problème c’est que les nouvelles technologies ont connu un essor important au cours de ces 30 dernières années. Elles se sont fortement démocratisées. Mais à aucun moment, une réflexion sur ses usages n’a été menée. Il est temps de le faire". Par "usages", Henri Isaac entend notamment les pratiques de management, qui distribuent le travail entre les salariés et contrôlent la circulation de l'information. 

On constate en effet que la communication via les TIC n'a pas fait disparaître les formes plus anciennes de communication (réunions, conférences, téléphone...). On constate également que bien peu ont réfléchi aux limites volontaires ou imposées qui doivent s'établir entre temps de travail et temps personnel, quand la limite géographique ancienne ne peut plus assurer son rôle, du fait de la dématérialisation des échanges et du nomadisme des postes de travail.

Travailler chez soi, le privilège des enseignants

S'il est bien une catégorie professionnelle qui navigue depuis longtemps entre domicile et lieu de travail pour exercer son métier, c'est celle des enseignants. Ces derniers tiennent jalousement à la liberté d'organisation qui leur est octroyée pour remplir leurs fonctions, une fois les heures d'enseignement assurées en face à face. Dans un récent billet, Bruno Devauchelle s'appuie sur cette organisation particulière, fixée par décret depuis 60 ans, pour dire que les enseignants sont des télétravailleurs. Ce n'est pas tout à fait vrai.

En effet, selon la définition officielle du télétravail née en France en 2005-2006, "le fait de travailler à l’extérieur des locaux de l’entreprise ne suffit pas à conférer à un salarié la qualité de télétravailleur". Pour être considéré comme télétravailleur, le salarié doit effectuer régulièrement les tâches hors des locaux de l'entreprise ET utiliser les technologies de l'information.

Mais l'on comprend malgré tout le propos de B. Devauchelle qui dit que les TIC vont obliger à se poser à nouveau la question du temps de travail de l'enseignant. Car bien peu d'observateurs peuvent dire aujourd'hui ce que font les profs lorsqu'ils travaillent chez eux. Quelle est la part prescrite, quelle est la part volontaire ? Voilà la vraie question. Et les TIC, jusqu'à une époque récente, n'avaient rien à voir là-dedans. Un enseignant se doit de préparer ses cours. Qu'il y passe une demi-heure ou 10 heures par semaine, cela le regarde, il ne sera pas payé plus cher pour autant et ne recevra guère plus de considération. S'il veut, à ses frais, effectuer une visite préparatoire à un voyage scolaire sur son temps libre, libre à lui. La seule obligation récurrente et relativement quantifiable reste celle de corriger les copies, qui apparaît souvent comme la part abhorrée du travail de backoffice des enseignants.

Il est vrai que les TICE ont modifié une partie du travail personnel de l'enseignant hors de l'établissement. Les applications de gestion des notes et des compétences peuvent souvent (lorsqu'elles sont disponibles en ligne) être utilisées à domicile. Et un nombre croissant d'enseignants ouvre un espace de communication extra-scolaire avec les élèves, via l'ENT de l'établissement ou un site personnel quand l'ENT tarde à venir. Une petite partie du travail s'incarne donc et peut alors être suivie via les TICE, et l'on se rapproche du télétravail, avec toutefois de bien moins fortes contraintes que celles que connait la majorité des salariés.

Faut-il contrôler davantage le travail à domicile des enseignants ?

Car la grande, l'immense question qui rend la situation des enseignants si différente de celle des salariés d'autres secteurs, reste celle du management. Le travail à la maison des salariés ordinaires est majoritairement subi, résultante d'une gestion des tâches défaillante à laquelle il n'est pas possible d'échapper, hiérarchie oblige. Celui des enseignants reste volontaire dans son organisation et même dans une partie de son volume.

Les enseignants tiennent à la liberté d'organisation qu'autorise leur métier. On peut voir dans cet attachement une des causes principales de résistance à l'extension de leur temps de présence dans l'établissement pour assurer d'autres missions que l'enseignement au sens strict. Certains aimeraient pourtant que soit mieux pris en compte le temps réel qu'ils passent à leur travail hors de l'établissement, notamment le temps qu'ils consacrent au travail collaboratif avec des collègues, le temps de communication avec leurs élèves et le temps qu'ils dédient à leur formation continue via les réseaux numériques. Une telle mise à plat des tâches réelles de l'enseignant poserait inévitablement la question de leur contrôle. Il est probable qu'on ne puisse plus longtemps se passer d'ouvrir "la boîte noire" du travail personnel de l'enseignant. 

L'infobésité m'a surchargé. Emploi-Pro, 14 septembre 2010

Infobésité : arrêtez avec ce non-sens. Demain la veille, 28 août 2010

Les enseignants, des télétravailleurs ? Veille et analyse TICE, 6 juin 2010

Photo : Robbert van der Steeg, Flickr, licence CC.

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