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Vulgarisation, médiation et co-construction des savoirs scientifiques et sociaux

Par Christine Vaufrey B , le 15 mars 2011 | Dernière mise à jour de l'article le 20 avril 2014

En 2011, les dramatiques événements au Japon, suite au tremblement de terre et au tsunami qui ont ravagé les zones côtières du nord-est de l'île principale et fragilisé (sinon détruit) au moins une centrale nucléaire, ont donné lieu dans nombre de pays à des débats passionnés sur les risques associés à l'industrie nucléaire. Comment le profane peut-il se faire une opinion sur le sujet face aux prises de position qu'il peut légitimement qualifier de partisanes au vu de l'appartenance politique et idéologique des débatteurs, sans même parler de l'émotion qui se dégage de la vision d'un pays en proie à une succession de catastrophes dont on ne mesure toujours pas, à l'heure où nous écrivons, les conséquences finales ?

L'expert parle, les néophytes apprennent : un modèle pas toujours suffisant

Il n'est pas certain qu'il faille ici doter chaque citoyen d'un kit minimal de connaissance sur l'atome, son exploitation et les risques associés à cette dernière. Car en la matière, la possession de connaissances strictement scientifiques ne suffit pas, contrairement  à l'opinion défendue par les tenants du "Deficit model". Un article publié en décembre 2009 sur le blog Pris(m)e de tête, décrit fort bien ce modèle qui a engendré nombre d'initiatives de vulgarisation scientifique dans le monde : "ce modèle imprègne fortement les représentations que peuvent avoir les scientifiques des non-scientifiques ou profanes, et des relations à entretenir avec ceux-ci. Il repose sur le postulat suivant : les savants produisent des connaissances universelles et objectives fondamentalement opposées au sens commun qui lui nourrit croyances et superstitions des profanes. Mais il est possible, en diffusant les connaissances établies par les premiers, de dissiper le brouillard dans lequel se trouvent les seconds. Le savant paraît, la lumière se fait".

Mais, souligne l'auteur du billet, la connaissance scientifique seule ne répond pas aux interrogations et angoisses des citoyens. D'une part, parce que cette connaissance scientifique n'est pas aussi objective et incontestable qu'elle y paraît au moment où elle est produite puis stabilisée; nombre de théories se sont effondrées avec le temps, nombre de savoirs se sont avérés être des croyances ou des extrapolations abusives. D'autre part, parce que la science interagit avec la société, est parfois récupérée, tant dans ses résultats que dans ses argumentaires, et c'est précisément cette interaction de la science avec les agents économiques, politiques et sociaux qui fait peur, bien plus que la science elle-même.

La vulgarisation scientifique n'apparaît donc pas comme le meilleur vecteur pour éclairer les opinions des citoyens, en science comme en d'autres domaines. On lui préférera celui du débat public et de la co-production de savoirs, tel par exemple qu'il est encouragé par l'Unoin européenne avec le jeu PlayDecide, qu'Alexandre Roberge a présenté ici-même. Ce modèle a l'énorme avantage de mettre sur un pied d'égalité spécialistes et néophytes, de chercher à construire une vision partagée d'un problème (ou au moins, une analyse commune de ce problème) plutôt qu'à imposer la vision du scientifique au néophyte.

La médiation scientifique crée des médiateurs plus que des scientifiques

Entre la vulgarisation (pratique de masse) et la co-construction des savoirs (pratique individualisée), se trouve la médiation scientifique, très en vogue actuellement. La médiation scientifique se caractérise par une approche à la fois plus neutre et moins arrogante que la vulgarisation, mais aussi par un effort de créativité pédagogique beaucoup plus important. Comme le dit Richard-Emanuel Eastes dans une conférence présentée dans le cadre des Ernest de l'école normale supérieure, la médiation scientifique peut s'effectuer par le biais du théâtre, du cinéma, du spectacle de rue... Lui-même a choisi le personnage du "clown de science" comme médiateur privilégié, dans le cadre de son association de médiation scientifique Les Atomes Crochus.

Lors d'une table ronde consacrée à la vulgarisation, la communication et la médiation scienctifique dont le compte-rendu a été réalisé sur le blog de Knowtex, R.E. Eastes pose la question du "pourquoi" de la médiation scientifique. Manifestement, il s'agit davantage de procurer du plaisir et de la curiosité autour de la science, plutôt que de développer des vocations de scientifiques... « Avant un atelier, il faut savoir pourquoi vous le faites plutôt que comment vous le faites, explique R.-E. Eastes, est-ce que le but est de donner du plaisir au gens, de remplir les cursus universitaires, de susciter des vocations ? Une fois, après un numéro de clown, une mère m’a dit que, grâce à moi, son fils voulait devenir chimiste. J’ai été un peu gêné, parce que le travail de chimiste n’avait rien à voir avec ce que j’avais montré ».

D'autres constatent également que la vogue de la médiation scientifique développe bien des vocations de ...médiateur, plus que des vocations de scientifiques. Les chercheurs eux-mêmes qui se mettent à la médiation scientifique le reconnaissent : la pratique de la médiation les sort de leurs labos, leur fournit des contacts humains trop souvent absents de la recherche fondamentale. Dans le même compte-rendu de la table ronde, on lit ceci : "Beaucoup des jeunes chercheurs ne se retrouvent pas dans leur activité de recherche, et le réalisent un peu tard, après leur doctorat. C’est une constatation du sociologue Bruno Latour, reprise par Jean-Marc Galan : la science et la recherche sont deux choses très différentes, et s’en rendre compte est souvent une douche froide pour les nouveaux chercheurs".

Articuler la médiation et la co-construction des savoirs

On peut se demander, en définitive, s'il y a un véritable enjeu de société à développer la médiation scientifique, à parier sur la science amusante plutôt que sur la co-construction des savoirs. La réponse ne se situe pas dans la pratique de médiation elle-même, qui est d'un grand intérêt pour attiser la curiosité du public face aux sciences et pour l'aider à comprendre un certain nombre de phénomènes et leurs manifestations concrètes, mais dans l'articulation entre ces pratiques et une démarche plus approfondie de réflexion personnelle et collective sur l'articulation entre les sciences et leurs usages dans nos sociétés complexes.

Et là, on peut avancer sans grand risque de se tromper que les outils numériques d'une part, les médias sociaux d'une autre, seront d'une aide appréciable. Un enseignant de philosophie au Cégep du Vieux-Montréal expose ici comment il a utilisé différents outils et espaces en ligne pour réactiver la pratique du dialogue dans sa discipline. Pourquoi ne pas faire de même avec les questions scientifiques ? Par ailleurs, Facebook n'est pas uniquement un espace de potins; on y trouve aussi des pages groupes remarquablement actives qui présentent des discussions approfondies sur nombre de sujets. Regardez celle qui est consacrée à ce cours en ligne sur le connectivisme, à titre d'exemple.

Certes, il faut sans doute en rabattre sur l'utopie d'un débat mondial sur le nucléaire ou les OGM, avec des participants venus des quatre coins du monde et parlant miraculeusement tous la même langue, qui s'exprimeraient de manière toujours pertinente sur un média social de type Facebook. Mais les outils sociaux du web 2.0 offrent malgré tout des alternatives à l'information descendante. En matière de sciences aussi, le "commissariat d'exposition" (la curation, selon le terme inapproprié mais à la mode) et le débat, remis entre les mains d'un public motivé et compétent plutôt que d'un expert unique existent bel et bien, notamment sur la toile.

A lire :

Le deficit model : "Les gens ne savent rien, il faut y remédier". Marine Soichot, Pris(m)es de tête, 10 décembre 2009

A qui profite la vulgarisation scientifique ? Antoine Blanchard, Pris(m)es de tête, 7 janvier 2010

Et le chercheur devint vulgarisateur. Fabien Nicolas, Knowtex blog, 24 janvier 2011

Richard-Emmanuel Eastes : Vulgarisation, communication et médiation scientifique (vidéo). Sur le site Ernest conférences

Les TIC pour faciliter le dialogue en philosophie. Paul Turcotte, Profweb, 11 mai 2009

Discuter des sciences, un jeu d'adultes. Alexandre Roberge, Thot Cursus, 7 mars 2011

 

Illustrations

Haut : La Recherche, l'Education et le MuséumMuséum de ToulouseCC BY-ND 2.0

Milieu : Couverture du magazine Popular Science, Mars 1930, Google Books

Bas : capture d'écran de la page d'accueil du site Les Atomes Crochus

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