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Des tableaux blancs qui font grincer des dents*

Par Alexandre Roberge , le 19 mars 2011 | Dernière mise à jour de l'article le 21 mars 2011

Lors du discours inaugural de la première session parlementaire de 2011, le premier ministre du Québec, Jean Charest, a déclaré que son gouvernement placerait désormais l’éducation au sommet de ses priorités. Pour ce faire, il a notamment annoncé la mise sur pied d’un programme visant à fournir un tableau blanc interactif (TBI) dans chaque classe de la province (43 000 classes au total), ainsi qu’un ordinateur portable portable pour chaque enseignant.

Les premières réactions ne tardèrent pas. Tout d’abord, les grands médias se demandèrent : « Mais qu’est-ce qu’un tableau blanc interactif? Et surtout, combien ça coûte? » Parce que si le Québec a moins souffert que ses voisins américains et canadiens à la suite de la crise économique mondiale de 2008, il n’en reste pas moins que tout comme bien des pays occidentaux, la province cherche aussi à combler un gargantuesque déficit.

Mais au-delà de la question politique, voire comptable, ce sont les réactions du milieu éducatif qui ont le plus marqué.

De l’ombre au tableau

Dès cette annonce, les regroupements et syndicats enseignants ont vu cette mesure d’un œil ironique. Non pas qu’ils aient quelque chose contre la technologie en tant que telle, mais c’est que les problèmes d’éducation québécois actuels vont au-delà d’une simple question d’outils. Classes surchargées, absence de prise en charge des élèves en très grandes difficultés, manques de ressources humaines, problématiques sociales, écoles délabrées, perte des valeurs associées à l'enseignement, etc. Il suffit de faire un tour sur le site La Déséducation, créé par un jeune professeur découragé par le système éducatif québécois, pour voir que les sujets de plainte ne concernent pas les TICE.

Dans une lettre ouverte, Raynald Richer, enseignant au secondaire, émet de sérieux doutes sur l’utilité de ces tableaux à l’heure actuelle. Encore une fois, rien de technophobe dans cette attitude, mais des questions légitimes :

  • Les professeurs sont-ils prêts à se servir de ces outils?
  • Si non, quel sera le coût des formations pour apprendre à les utiliser ?
  • Auront-ils droit à des logiciels pertinents? Seront-ils évalués? Correspondront-ils aux exigences des niveaux primaires et secondaires?
  • Pourront-ils avoir du matériel libre?
  • Une grande partie du Québec rural n’a toujours pas accès à un fournisseur Internet. Que va-t-on faire avec ces régions?

Des questions qui restent sans réponses, malheureusement. Ceci, sans même parler de l'utilisation effective de ces matériels en classe. Dans une lettre d’opinion datée du 11 mars 2011  et publiée dans Le Devoir, deux élèves de deuxième secondaire posaient aussi un regard critique sur cette annonce. Ils donnaient l’exemple de leur professeur de mathématiques équipé d'un tel tableau, qu'il a à peine utilisé et encore, surtout comme afficheur de notes.... Même si certains enseignants sont à l'inverse enthousiastes à l'égard du TBI, la majorité doute de son intéreêt et voit des intentions cachées derrière l'annonce gouvernementale. 

C'est bien de cette réserve que faisait part cet article de décembre 2010 rédigé par notre collègue Om El Khir Missaoui. En effet, le TBI suscite forcément des réserves dans un contexte où il est mal utilisé. Mais la suite de l'article montrait qu'il y avait de nombreuses expériences réussies, qui pourraient inspirer les enseignants québécois hésitant à s'emparer de cet outil.

1 portable, 1 élève ou le iPad2?

Pourtant, l'implantation des Tice au Québec rencontre de nombreux succès. En Estrie par exemple, dans une commission scolaire anglophone, on a adopté le modèle 1 ordinateur portable pour 1 élève. Le rapport de la phase I d’implantation est fort positif. En 4 ans, le taux de décrochage de la Eastern Townships est passé de 39,4% à 22,7% ! Les enseignants eux-mêmes affichent leur enthousiasme : 96% d’entre eux sont pour le portable en classe. La plupart des usages des élèves et professeurs sont de nature pédagogique : recherches, écriture, projets multimédias et présentations. 12 points positifs ont été soulevés, dont la motivation accrue, le développement de compétences TICE, l’accès universel (11% des élèves n’ayant pas accès à Internet à la maison), etc.

Alors, le gouvernement québécois devrait-il opter pour des solutions de ce type ? Ou devrait-il préférer au TBI un outil fort à la mode depuis un an : les tablettes numériques. C’est du moins ce que suggèrent certains acteurs, particulièrement dans le monde de l'édition, au Québec. Selon eux, investir dans un iPad 2 (ou sa première version) pour chaque apprenant serait meilleur marché que le TBI. Bien que les applications pédagogiques manquent cruellement à la machine pour le moment, ils croient que sa simplicité d'utilisation compensera l’appareillage et la technicité que demandent un tableau blanc interactif. D’ailleurs, la Commission scolaire de Montréal ferait des expérimentations du genre 1 iPad /1 élève dans certaines classes de la métropole.

Cette annonce du premier ministre québécois a au moins provoqué la discussion sur les usages de TICE aujourd'hui et demain. La stratégie de ce gouvernement est-elle la bonne? Difficile à dire, d'autant plus qu’elle est pour le moment un projet vague et pas structuré. Cependant, comme nous le confiait Fabrice Gély en janvier 2011, pour que l’utilisation de TICE progresse en classe, il faut des équipements systématiques. En ce sens, l’annonce de Jean Charest viendra peut-être stimuler les usages dans les écoles au Québec. À condition que les éducateurs trouvent des réponses à leurs nombreux questionnements.

"L'éducation est la priorité numéro un" - Jean Charest. L'avantage, 27 février 2011

Synthèse des résultats de l’enquête auprès de la Commission scolaire Eastern Townships, Thierry Karsenti et Simon Collin, PDF, 19 p., 9 février 2011.

Illustration : Pjstar.comCC 3.0

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