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Transférer les tâches d’évaluation des étudiants... aux étudiants

Retour sur une expérimentation d'évaluation par les pairs dans l'enseignement supérieur

Par Denys Lamontagne , le 31 mai 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 30 mai 2012

«Si vous faites vos devoirs de façon satisfaisante, vous obtenez les points. Accumulez les points, voici votre certificat.
Pas de devinettes, Pas de «Que veut le professeur», 
pas de jeu avec le système; les choses sont claires.»

Nous revenons ici sur l'expérimentation de Cathy Davidson, consacré à la remise en cause des procédures académiques d'évaluation.

Cathy Davidson, professeure à l’université Duke propose à ses étudiants d’évaluer le travail de leurs pairs en utilisant divers outils du web 2.0.  Elle en est à sa deuxième année d'expérimentation de ce dispositif d'évaluation.

Après avoir passé plusieurs années dans l’administration, Mme Davidson est revenue à l’enseignement, mais elle a trouvé que le processus d’évaluation était superficiel, insignifiant, passait à côté de l'essentiel (cynique) et ce, à une époque où de nouvelles façons de penser et de travailler ensemble prennent place.

«L’évaluation qui est réalisée uniquement par le professeur transforme l’apprentissage en compétition entre les étudiants; ces derniers s'efforçant de travailler le moins possible, ou de donner au professeur ce qu’il veut pour obtenir de bonnes notes.»

Elle propose un système de points, complété par la révision par les pairs et les commentaires du professeur sur la participation de l’étudiant.  Si le travail est considéré comme insatisfaisant, l’étudiant peut le réviser et le soumettre à nouveau.

Le résultat est net :  les étudiants travaillent plus fort quand ils savent qu’ils seront évalués par leur compagnons de classe.

Les étudiants déposent leurs travaux sur leurs blogues, visitent les blogues des uns et des autres et votent «satisfaisant» ou pas. L’étudiant peut réviser et soumettre à nouveau son travail jusqu’à l'atteinte du niveau de satisfaction désiré. Une auto-évaluation finale commentée par l'enseignant complète le processus. Il semble que le tout fonctionne très bien.

Mais si tout était aussi simple !

Sur son blogue, Cathy Davidson mentionne les questions posées par cette expérimentation :

  • D’abord il y a le fait d’être évalué par des gens de même niveau que soi, sans "expertise" dans le domaine; les critères ne seront pas les mêmes que ceux qu'adoptera un spécialiste du domaine; c’est pourquoi la formation des pairs à certains critères d’évaluation parait essentielle, pour ne pas tomber dans le schéma de l’aveugle qui guide l’aveugle.
  • Ensuite il y a les possibilité de cooptation, à l’échelle de quelques individus, de sous-groupe ou de groupes entiers, surtout en cette ère de communications. Je vote pour toi et tu votes pour moi. C'est notamment ce que l'on constate dans les réseaux sociaux ou blogues d'adolescents, qui s'échangent les commentaires et avis positifs sans considération sur les contenus, mais uniquement pour nouer des jeux d'alliance.
  • Puis, et c’est le principal défi, il y a l’auto-censure : si vous évaluez négativement le travail d'un pair, il y a de fortes chances pour que vous soyez évalué au même niveau (voire plus bas) à votre tour. On aime mieux avoir des amis partout et ne pas être trop méchant ou strict.  Ainsi, il est du rôle du professeur de veiller à l’application juste des critères.
  • Et quelle est la place de l’excellence dans ce système ? Si l'on évalue le niveau d'atteinte de standards, il devient difficile de reconnaître l’excellence, celle qui dépasse de loin les standards.  On en vient donc au besoin d’un second type d’évaluation, celle qui peut reconnaître l’excellence.
  • Enfin, certains styles plaisent plus que d’autres, indépendamment de la valeur objective du travail. Certains se trouvent favorisés par leur popularité et leurs talents de communication; à l'inverse, certains peuvent se faire ridiculiser. Il faut donc anticiper sur ce travers, et résister à la vogue du "populaire" qui n'est souvent que de la poudre aux yeux.

 

En réponse à ces objections et risques de dérive, Mme Davidson propose l'observation des pratiques de ses étudiants : quand un étudiant est convaincu qu'il peut atteindre la plus haute note, il travaille pour l’atteindre; s’il le fait dans un système d’évaluation par les pairs, il dépasse de très loin ce qu'un enseignant s’attendrait normalement à trouver pour attribuer un «A» dans le système habituel. Voilà pour l’excellence, l’auto-censure et les bas critères.

En ce qui concerne les critères d'évaluation, le fait de les exposer, d'en discuter et que chacun se les approprie, a des effets pédagogiques certains sur le travail et l'attitude de l'apprenant lui-même.

En somme on peut retenir que :

  • Les nouvelles possibilités techniques facilitent les formes alternatives d'évaluation. L'évaluation par les pairs, si elle est connue et pratiquée depuis fort longtemps, nécessitait jusqu'à l'apartition des outils numériques une logistique importante, qui décourageait les bonnes volontés;
  • Les étudiants qui travaillent pour satisfaire aux attentes d’un grand groupe s'efforceront de livrer une production répondant à des critères plus nombreux et variés qu’à ceux d’une seule personne, bien au delà des critères académiques.

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