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L’archiviste face aux défis de l’archivage au Cameroun

Un aperçu sur l'archivistique au Cameroun et de ses mplications politiques

Par Christian Élongué , le 02 décembre 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 04 décembre 2018

Archive Fever By Orel Eldar @Flickr

Rien de mieux que le témoignage et l’expérience d’archivistes pour comprendre l’état des lieux de ce métier au Cameroun. S’il est vrai que les avis divergent d’un professionnel à l’autre, une constante demeure : le métier d’archiviste est menacé.

Transparence et accès à l'information, garantie de bonne gouvernance

Didier Mvondo, archiviste camerounais dirigeant l’entreprise Archi-Tech[1], tout comme bien d’autres en a fait l’amère expérience. Cet archiviste autodidacte qui fut le Directeur des archives de la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale (CNPS), a démissionné de sa fonction, après 13 années de services. Non pas qu’il en était lassé ou dégouté mais parce que le nouveau patron de l’entreprise publique au sein de laquelle il officiait n’appréciait point la collecte et la conservation des archives administratives.:

« Le directeur du CNPS, favorable aux archives, est devenu ministre et a été remplacé par un autre, explique Mvondo ; du jour au lendemain, mon service n'a plus reçu les documents de la direction que nous devions traiter. Lorsque je les ai réclamés, on m'a d'abord soufflé que l'on ne pouvait nous les transmettre, car le “boss” souhaitait les garder dans son bureau. C'est lorsque j'ai insisté que ma situation s'est vraiment détériorée. La transparence n'étant pas valorisée dans les administrations camerounaises, certains ont des sueurs froides rien qu'à la vue d'un archiviste. Il suffit d'un responsable un peu véreux pour qu'un professionnel ait au mieux du mal à travailler correctement, au pire, qu'il subisse des pressions et des menaces[2] ».

Bloquer ou limiter l’accès à l’information administrative est une pratique qui affecte lourdement la transparence et la bonne gouvernance[3]. Le gouvernement camerounais doit donner davantage de liberté d’accès à l’information administrative et légiférer sur la protection des renseignements personnels. Une campagne de protestation a d’ailleurs été récemment organisée sur ce même sujet au Ghana.

Cet obstacle informationnel[4], couplé à des conditions de travail largement insatisfaisantes et un cadre législatif peu favorable[5], sont des facteurs qui expliquent la démission massive ou reconversion, de nombreux archivistes, en général trois ans après la fin de leurs études.

« Les archives ne sont généralement qu'une porte d'entrée dans les administrations ou les entreprises d'État, explique Didier Mvondo ; les archivistes réalisent rapidement à quel point leur métier est risqué et changent généralement de métier dans les trois ans pour se mettre à l'abri ».

Comme on peut s’en rendre compte, le métier d'archiviste est peu valorisé au Cameroun. Loin des slogans politiques qui se concrétisent rarement sur le terrain, l'archivage est le parent pauvre de l'administration publique. Son impulsion pour que la transparence et les normes en la matière soient respectées est quasi nulle. Les archives sont presque absentes de l'activité générale de l'État et les grands projets patrimoniaux ne sont presque jamais financés par l'État, mais par d'autres organismes culturels indépendants. Des efforts ont été certes consentis. Mais la grande majorité du pays souffre encore aujourd’hui d’un déficit dans la prise en charge rationnelle des archives.

Améliorer la gestion des archives au Cameroun

Il existe plusieurs mesures pour améliorer la situation, certaines ayant été évoquées dans la première partie de cette analyse. Celles qui semblent urgentes :

  1. Renforcer la qualité de la formation professionnelle autour des archives et augmenter le nombre de personnel.

    Sans un certain nombre d'archivistes bien formés, le Cameroun ne sera pas en mesure d'assurer la conservation de son patrimoine culturel et l'augmentation de son efficacité administrative. En termes de formation, l’École de bibliothécaires, archivistes et documentalistes (EBAD)  était la principale école chargée de former les bibliothécaires, les archivistes et les documentalistes en Afrique subsaharienne.

    Au Cameroun, nous avons par exemple, le Centre de formation des Archivistes Bibliothécaires et Documentalistes (CEFAB), et l’École supérieure des sciences et techniques de l’information et de la communication (ESSTIC) qui offre un master professionnel en « ingénierie documentaire et archivistique ».

    Seulement, le nombres d’étudiants dans le secteur des archives est largement insuffisant par rapport aux besoins actuels. La majorité des étudiants désertent les formations existantes en archivistiques, d’une part parce que le métier a peu de reconnaissance sociale, mais aussi parce que les bénéfices et conditions de travail ne sont guère encourageantes. Dans le jargon populaire, envoyer quelqu’un aux archives est d’ailleurs considéré comme une punition classique des services de ressources humaines.

    Toutes les conditions intellectuelles requises pour l’amélioration de la formation du personnel des archives sont là, il suffit juste d’un peu de volonté politique et de repenser certains points des politiques éducatives pour y parvenir.
     
  2. Valoriser davantage et légitimer le métier d’archiviste.

    L'archiviste doit être considéré comme un fonctionnaire spécialisé responsable de l'organisation, de la gestion et de la conservation du patrimoine documentaire de l’État ou d’une entreprise. Il est important de diversifier les canaux de promotion des archives auprès du public et trouver des moyens innovants pour faire passer le message. La presse, la radio et la communication digitale sont quelques uns des moyens créatifs pour montrer l’importance du travail archivistique dans la préservation de la mémoire collective.

    On doit changer la représentation sociale selon laquelle les Archives sont une corvée ou un poste auquel on affecte des personnes âgées ou qui s’ennuient. Il s’agit d’un travail scientifique et méticuleux et ne doit être confié qu’à des professionnels pour améliorer la gestion des connaissances, la productivité et la performance administrative.  

    Dans la même lignée, la promulgation d'un statut pour les archivistes qui précise leur position hiérarchique dans la fonction publique et qui définit les modalités de leur recrutement est une condition indispensable.
     
  3. Construire des infrastructures plus adéquates

    Au-delà de la formation et de la législation, la création d’infrastructures est capitale. Les bâtiments abritant les archives nationales au Cameroun, ceux de Yaoundé et Buea, sont dans un piteux état. Au-delà des travaux de rénovation, il est important de construire des infrastructures modernes et équipées pouvant répondre efficacement aux normes internationales, surtout en matière d’archivage électronique.

    Cette migration de l’archivage physique vers le numérique est officiellement en cours, du moins dans les discours, mais l’application ne suit point. Au regard des lourds investissements publics que nécessite la construction (rénovation) et l’équipement du centre national des archives, il est important que les décideurs politiques et éducatifs comprennent clairement les enjeux de mémoire collective, de gouvernance et de démocratie qui sont en jeu.

    Ce n’est qu’à cette condition que l’on pourra redorer le blason et redynamiser la noble filière archivistique au Cameroun et en Afrique subsaharienne.
Notes et références

[1] C’est une société réalisant des missions d'archivage, de conseil, d'accompagnement et des formations pour les PME ainsi que pour les personnels administratifs et les ministères au Cameroun, Gabon en passant par le Congo, la RDC et le Tchad. 
 

[2] Clémence Jost, « Archiviste au Cameroun, il raconte son métier à haut risque », Archimag, consulté le 3 décembre 2018,
https://www.archimag.com/veille-documentation/2016/11/30/archiviste-cameroun-metier-haut-risque
 

[3] Saliou Mbaye, « « Les archives en Afrique, un patrimoine culturel de l’Humanité » », Le Monde.fr, consulté le 2 décembre 2018,
https://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/03/20/les-archives-en-afrique-un-patrimoine-culturel-de-l-humanite_4598229_3212.html
 

[4] V. Schaefer, révélait déjà en 1973, les difficultés qu’il avait rencontré dans la réalisation de sa mission de consultation supervisée par l’Unesco au Cameroun : Mais la réalisation de ce calendrier se heurta à des obstacles imprévus : « l'accès aux archives des ministères ne fut pas possible avant la quatrième semaine ; c'est pourquoi au lieu de visiter la présidence de la République et tous les 19 départements ministériels et d'y étudier les conditions à fond, comme j'en avais eu l'intention, j'ai dû me contenter d'en voir la moitié. La présidence, d'ailleurs, ne figurait pas parmi les institutions accessibles ». from : V. Schaefer, « Organisation des Archives nationales et d’un système de préarchivage au Cameroun », UNESCO, Paris, 25p. 
URL : http://unesdoc.unesco.org/images/0000/000096/009698fo.pdf
 

[5] Seuls quelques pays, comme le Sénégal, disposent de législations adéquates caractérisées par plusieurs lois portant notamment sur les archives (2006) et sur la protection des données personnelles (2008). Il faut souhaiter que de telles lois soient adoptées dans un avenir proche dans l’Afrique entière donnant ainsi aux Etats du continent l’opportunité de figurer au rang des pays du monde où l’archive compte.

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