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La lecture fait-elle partie de l'œuvre ?

Par Christine Vaufrey B , le 07 septembre 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 06 février 2012

L'interactivité est au cœur des fonctionnalités et aussi des espoirs (fantasmes, idéaux) offerts par le web 2.0. L'utilisateur devient producteur de contenu et modifie (par ajouts, réutilisation...) les contenus numériques qui lui sont proposés.
Cette capacité à interagir avec les œuvres modifie t-elle la nature profonde de ces dernières ?

Marie Martel, bibliothécaire et docteure en philosophie, se penche sur cette question a priori très abstraite, par l'intermédiare de son blogue Bibliomancienne, médium très ouvert à l'interactivité...

Elle inaugure avec son billet Qu'est-ce qu'une œuvre ? Le courant textualiste en ontologie une série de trois billets consacrés à la nature de l'œuvre.

Les théories en présence

L'œuvre est un texte, l'œuvre est le produit d'une époque, l'œuvre est le produit d'une activité : voici brièvement résumées les trois positions qui se sont succédées et continuent de vivre en parallèle depuis 1950 environ, époque à laquelle les philosophes et les théoriciens de la littérature ont commencé à s'intéresser à la nature de l'œuvre littéraire.
Voyons si l'apparition de l'édition et de la création numériques rend l'une de ces trois théories plus crédible que les autres.

Le premier courant s'appelle le textualisme. Il est défendu par des théoriciens qui préconisent « une réduction de l'œuvre littéraire à sa structure, le texte, en éliminant les attributs associés à l'auteur, au contexte de production ou, plus généralement, à l'histoire ». Dans cette perspective, l'œuvre est distincte de son support (le livre, le manuscrit...), c'est une entité abstraite qui est accessible sur différents supports.

Cette position semble renforcée par l'irruption de l'édition numérique, qui détache littéralement l'œuvre du support papier, au grand dam des éditeurs traditionnels et des lecteurs qui ne sauraient distinguer leurs œuvres préférées des volumes qui les portent.

Mais n'allons pas trop vite en besogne. Un deuxième courant, le contextualisme, trouve lui aussi de nombreux arguments en sa faveur depuis la naissance de l'édition numérique. Selon les contextualistes, une œuvre est indissociable de son contexte de production. Imaginons deux textes identiques en tous points, mais créés à deux époques différentes; leur interprétation diffèrera si l'on prend en considération leurs conditions de production, l'époque dans laquelle ils s'inscrivent. Cette situation idéale n'existe pas, en revanche la littérature (et les différentes formes d'art) regorge de pastiches, d'emprunts, de compilations... qui modifient le sens des œuvres ainsi utilisées à différentes époques et dans différents projets artistiques.

L'édition numérique donne du grain à moudre aux tenants du contextualisme : non seulement l'œuvre est, plus facilement que par le passé, instrumentée d'une foule de données sur ses conditions historiques et biographiques de production, mais sa numérisation autorise les manipulations à l'infini, et donc la modification de son sens initial. Les sciences de l'information et les bibliothécaires sont ici d'un grand secours pour qualifier et interpréter les œuvres : « Face à la possibilité de 2 textes identiques, qu'est-ce qui peut nous permettre de distinguer les œuvres sinon les métadonnées ? Les bibliothécaires sont des experts de l'identité et du contexte ».

La troisième théorie tentant d'éclaircir la nature de l'œuvre est l'actionnalisme. « Les arguments des défenseurs de cette approche se fondent sur le principe que l'appréciation des œuvres, n'est pas essentiellement l'appréciation d'un objet mais plutôt l'appréciation d'une sorte d'achèvement, d'un processus, d'une performance ». Le texte que nous lisons n'est alors qu'une des manifestations, partielle, de l'œuvre-action.

ll est difficile d'appuyer cette théorie par des observations dans l'espace numérique, sauf à convoquer d'hypothétiques traces d'un cheminement, d'une construction documentée par l'auteur de l'œuvre portée à notre connaissance. Le domaine de la photographie permet plus facilement que celui de la littérature d'appuyer cette théorie : que l'on songe par exemple aux dispositifs créatifs tels que « Noah prend une photo de lui tous les jours pendant 6 ans », ou même les  projets « une photo par jour pendant 365 jours » qui pullulent sur des plateformes telles que Flickr

L'interactivité, nature fondamentale de l'oeuvre (numérique)

Sans entrer dans le détail des critiques qui peuvent être émises à l'encontre de ces trois théories (ce que Marie Martel fait très bien, notamment dans cet article dense et savant), suivons notre Bibliomancienne sur la voie qu'elle explore pour définir la nature des œuvres numériques : selon elle, une œuvre littéraire numérique se définit fondamentalement par son interactivité. C'est le cas de nombre de textes générés de manière automatique via des algorithmes; face à ces œuvres (que nous avons déjà présentées dans cet article), le lecteur contribue au processus créatif et de production, en donnant du sens au texte généré de manière aléatoire. Parfois, il est même invité à participer à la création de textes nouveaux en actionnant une commande ou en stoppant un processus de défilement.

Mais la nature fondamentalement interactive des oeuvres textuelles numériques se remarque dans des actions beaucoup plus quotidiennes de lecture numérique. Que l'on songe à l'hypertexte : le lecteur est libre de tracer lui-même le contour du texte qu'il a sous les yeux, en ouvrant les liens ou pas, en choisissant les liens qu'il va ouvrir, puis en décidant de poursuivre au-delà du lien initialement indiqué par l'auteur. C'est la notion de limite du texte qui est ici radicalement revisitée.

Tous les textes appelant des commentaires font également ressortir leur nature interactive : les billets de blogues, les dispositifs tels que le Bookstrapping dont nous parlons ici et, plus généralement, tous les dispositifs les plus en pointe quant aux possibilités offertes par la lecture numérique, exploitent à fond cette propriété, l'interactivité.

L'édition scolaire numérique en fournit un autre exemple : les manuels numériques autorisent souvent l'enseignant (plus que l'élève) à enrichir le texte initial de documents tiers pour le personnaliser. Cette pratique immémoriale prend une nouvelle dimension avec l'édition numérique dans la mesure où l'on modifie ainsi la structure visible du texte numérique, en lui adjoignant de nouvelles composantes.

Marie Martel émet l'hypothèse que cette propriété est celle de toute œuvre littéraire : « Nous pourrions alors conclure que ce qui est apparu, au départ, comme un phénomène excentrique, c'est-à-dire l'œuvre numérique, nous dévoile, à l'analyse, ce qui appartient génériquement à toute œuvre littéraire, en l'occurrence cette dimension interactive, une propriété fondamentale que nous avons perdue de vue, aveuglés par la forme du roman classique et de sa réception par le lecteur cultivé ».

Osons franchir un pas de plus et suggérer que la ré-émergence de l'interactivité est une propriété de toute œuvre, textuelle ou pas, qui vit une partie de sa vie  dans l'interaction avec son récepteur, celui-ci acquérant du coup un statut de co-créateur ou, au minimum, une responsabilité dans la qualification de l 'œuvre. C'est ce que nous développions dans un article consacré à la place des utilisateurs de musées et bibliothèques virtuelles. C'est ce dont nous avons tous confusément conscience en lisant un texte numérique ou même numérisé : il y a une place pour nous dans ce texte-là, qui ne sera pas tout à fait le même si nous ne la prenons pas.

Textes de Marie Martel sur le sujet de la nature de l'oeuvre :

Sur son blogue Bibliomancienne :
Qu'est-ce qu'une œuvre ? Le courant textualiste en ontologie. 23 avril 2010
Qu'est-ce qu'une oeuvre ? L'ontologie contextualiste. 6 septembre 2010

A venir : billet sur l'ontologie actionnaliste

A lire aussi, un article approfondi sur le même sujet :
Nouvelle textualité et anti-textualisme : l'ontologie à l'âge de l'hypertexte. Revue canadienne d'Esthétique, volume 11, été 2005.

Crédits photos : Feggy ArtPauline Kfeverblue, Flickr, licences CC.

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