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Les communautés de pratique en entreprise sous l’angle de leur animation - Thèse de Michaël Nezet

Les communautés de pratiques : un nouveau viatique gestionnaire?

Par Denis Cristol , le 11 février 2019 | Dernière mise à jour de l'article le 22 mars 2019

Quand un mot d’ordre généralisé consiste à proclamer la nécessité de travailler mieux ensemble, cette thèse recevient particulièrement d’actualité. Une expérience professionnelle de l’auteur sert de point de départ de la recherche avec un désir de changement lié à la naissance de la communauté de pratique (CoP) virtuelle SupTek réunissant 70 membres.

Cette expérience nécessite d’endosser le nouveau rôle d’animateur de communauté de pratique virtuelle. Partant d’une transformation personnelle de sa pratique professionnelle, l’auteur décide de mener une investigation en profondeur auprès d’entreprises. Ainsi, à partir d’un corpus constitué de 31 entretiens de personnes issues de 21 entreprises, ainsi que de matériaux secondaires variés, l’auteur analyse la terminologie employée par les entreprises et par les personnes animatrices ainsi que les modes de structuration des CoP. La recherche va s’appuyer sur trois paradigmes de recherche :

  • Le paradigme positiviste
  • Le paradigme interprétatif
  • Le paradigme critique.

Elle s’appuie sur des méthodes d'étude des CoP et des rôles de tuteurs à distance discutés dans la littérature pour parvenir à un ensemble compréhensif.  Les entretiens de recherche sont la source primaire d'informations.

L'apprentissage social

Dans son cadre théorique, l’auteur décrit les communautés de pratique en partant d’une théorie sociale de l'apprentissage formalisée par Wenger. Il s’agit d’apprendre autrement et en réciprocité au sein d’une communauté de pairs. Ce courant de pratique est né dans les années quatre-vingt-dix. Il se caractérise par l’évolution de l'action située vers l'apprentissage situé : il comprend des éléments repères tels que la cognition située, la cognition distribuée et in fine l'apprentissage situé (connu dans la littérature  anglo-saxonne comme «Situated learning Legitimate peripheral participation,  Organisational learning and communities, Communities of practice».

L’auteur revient sur le développement des communautés de pratiques, il reprend à son compte les indicateurs de formation d’une CoP proposé par Wenger tels que :

  • des relations soutenues, harmonieuses ou conflictuelles ;
  • des manières communes de s’engager à faire les choses ensemble ;
  • la circulation rapide de l’information et la diffusion de l’innovation ;
  • l’absence de préambule, comme si les conversations et les interactions étaient simplement la continuation d’un processus en cours ;
  • une définition rapide du problème à discuter ;
  • un chevauchement substantiel dans l’identification commune des participants ;
  • la connaissance de ce que les autres savent, ce qu’ils peuvent faire et comment ils peuvent contribuer à une entreprise ;
  • des identités définies mutuellement ;
  • l’habileté d’évaluer la pertinence des actions et des résultats ;
  • des outils spécifiques, des représentations et autres artéfacts ;
  • des coutumes locales, des histoires partagées, des blagues d’initiés, des connivences ;
  • un jargon et des tournures pour communiquer et la facilité d’en produire de nouveaux ;
  • certains styles qui peuvent être reconnus comme démontrant l’appartenance ;
  • un discours partagé reflétant une certaine perspective sur le monde.

Partant de ces éléments de caractérisation l’auteur étudie son échantillon et cherche dans une approche compréhensive à cerner la réalité des pratiques de chaque CoP. Si la littérature est abondante sur le e-tutorat, elle est plus parcimonieuse en matière d’animation de CoP en ligne.

Pourtant l’animation des CoP est un point clé. Depuis l'avènement d'Internet et des TIC, un essai de rapprochement des rôles (mentor, coach, e-tuteur, animateur, référent, facilitateur, practice leader, practice manager, knowledge officer, etc.) est entrepris. Une terminologie aussi proche que variée est repérée, avec une symétrie dans la relation d’aide, des buts convergents et des besoins de formation relativement proches.

E-tutorat et animateur

Si cet objet de recherche est partagé par la communauté scientifique, une divergence de conduite est néanmoins observable. Alors que le rôle de tuteur est formalisé avec un but d’apprentissage explicite, voire contractuel, les animateurs de CoP n'ont pas pour préoccupation principale l'apprentissage des membres mais plus généralement le soutien de leur pratique. Ils concentrent leur attention sur l'entreprise commune, l'engagement mutuel et le répertoire partagé. En somme l’animateur :

  • se centre avant tout sur les éléments de base d'une communauté de pratiques, c’est-à-dire son domaine, sa communauté et sa pratique, et dans une moindre mesure sur l'apprentissage des participants ;
  • se concentre sur le développement de la communauté, il l'accompagne dans son évolution. Pour cela, il gère l'organisation et la composition de la communauté et l'aide à développer son identité, en prenant part à la réflexion sur les objectifs et le projet communautaire ;
  • aide la communauté à dégager son sens et structurer sa démarche ;
  • peut assumer en tout ou partie le leadership de toutes les étapes du développement : design, recrutement, fondation, lancement, etc. ;
  • peut prendre en charge la production et la diffusion des savoirs de la communauté dans le cadre de la formalisation d'une bonne pratique par exemple.

La principale difficulté ressortant de l’analyse et de l’interprétation des données réside dans l’engagement des membres dans la communauté. Si le web génère de nombreux espoirs, les difficultés des animateurs sont nombreuses. Il s’agit pour eux de faire participer, de réussir à former une communauté, de gérer le turn-over, de pallier le manque de soutien, d’être en quête de ressources, d’adapter les moyens technologiques, de penser le réel avant le virtuel, de traiter la question de la confiance, de faire avec la culture d’entreprise et notamment avec les besoins de reconnaissance et de management. La question se pose également entre rôle d’animateur versus celui de manager

Les entreprises qui abritent et soutiennent les CoP sont pris dans le tourbillon de l'économie du savoir.  Les CoP intentionnelles sont un système complexe qui subit également la pression gestionnaire. Dès lors l'animation des CoP est au coeur des négociations. Selon l’intention posée, les CoP sont envisagées comme des modalités de gestion des savoirs, d’identification des savoirs et de leurs détenteurs, de recueil des savoirs, d’organisation des savoirs, de partage des savoirs, de production des savoirs pour innover. Ce lien au savoir est si fort que les CoP sont souvent institutionnalisées et que la fonction d'animation doit rendre des comptes sur ses effets.

Pourtant le fonctionnement de pair à pair engage des questions de leadership ou de gouvernance pour en définir l'orientation. L’institutionnalisation des CoP  interroge leur degré de formalisme, l'environnement organisationnel et la disponibilité des ressources, le processus de sélection et d'adhésion des membres, la pertinence du sujet par rapport au travail des individus.

Apprentissage : effet secondaire

La thèse montre que les questions d’apprentissage apparaissent moins centrales que le cadre théorique le laissait supposer. En fait un processus d’institutionnalisation et de formalisation des communautés et des animateurs ressort clairement de l’investigation. Une majorité des CoP approchées sont mises en œuvre et soutenues intentionnellement, leur fonctionnement se formalise, elles deviennent une modalité de gestion des connaissances.

Des rôles nouveaux liés à la mise en œuvre et à l’animation émergent. Cette institutionnalisation des pratiques s’accompagne d’un processus de professionnalisation et d’une offre marchande à destination des entreprises. Dans ce contexte, le rôle des personnes animatrices demeure parfois ambigu. Alors que les CoP se présentaient comme une théorie, un descripteur des processus d’apprentissage dans des groupes sociaux, elles se sont transformées, ces dix dernières années, en un dispositif de gestion, un instrument managérial, que les entreprises intègrent peu à peu dans leur fonctionnement.

Dans une économie de compétition, de plus en plus fondée sur le savoir, elles sont traversées par des enjeux de gestion auxquels elles sont censées répondre, tel un remède, à certains maux organisationnels. Les Cop observées font ainsi l’objet d’une récupération managériale. D’une théorie sociale de l’apprentissage les CoP sont devenues une pratique managériale.

Illustration : othree osurVisual hunt / CC BY

Source

La thèse - Les communautés de pratique en entreprise sous l’angle de leur animation : analyse et enjeux
https://halarchives-ouvertesfr/tel-/document

Wikipédia - Communauté de pratique : https://fr.wikipedia.org/wiki/Communaut%C3%A9_de_pratique

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