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Les modes informels d'apprentissage numérique : le cas des travailleurs du savoir - Thèse de Myriam Benabid

La sociodidaxie numérique

Par Denis Cristol , le 18 février 2019 | Dernière mise à jour de l'article le 22 mars 2019

Source Pixabay

La thèse «Les modes informels d'apprentissage numérique» soutenue en avril 2018, démontre opportunément que les apprentissages traditionnels sont largement complétés par des apprentissages informels, en particulier pour les travailleurs du savoir.

La question de la thèse est de savoir « Comment les travailleurs du savoir auto-apprennent par le numérique ? » Cette question se décline en 3 sous questions de recherche :

  • Quelles sont les pratiques d’apprentissage informel numérique ?
  • Quels sont les facteurs favorisant le recours à l’apprentissage informel numérique ?
  • Quels sont les modes informels d’apprentissage numérique qui en résultent ?

Dynamique d'apprentissage

La thèse débouche sur de nombreuses mises en évidence :

  1. Il existe de nombreuses opportunités d’apprentissage grâce à l'environnement symbolique offert par le numérique. L’auteur interroge la représentation de l'apprentissage du fait d'autrui comme une interaction dyadique, à savoir, un échange bidirectionnel entre un apprenant et un modèle, avec, par conséquent, une communauté composée de dyades. Dans le contexte numérique l’auteur perçoit un apprentissage collectif, où un apprenant peut avoir plusieurs modèles qui forment une sociodidaxie c'est-à-dire un « apprendre ensemble ». De plus, les modèles ne sont pas toujours les sources et les créateurs de la connaissance. L'apprenant, ici, apprend de plusieurs personnes à la fois à partir d'un contenu qui ne ressort pas formellement du modèle.
     
  2. A travers les contextes, les termes d’information et de connaissance ne sont pas toujours interprétés et définis de façon univoque. Leurs liaisons et distinctions restent encore souvent indéfinies ou floues. A l’ère du numérique les frontières traditionnelles permettant de distinguer chacune de ces notions deviennent poreuses et floues. Elles apparaissent polymorphes et ne portent pas les mêmes messages en fonction des contextes et des positionnements des émetteurs et/ou récepteurs. La distinction usuelle est hiérarchisée et souvent abrégée « DIKW » (pour Data-Information-Knowledge-Wisdom). On part des données, qui en les structurant et les classant produisent de l’information, qui, à leur tour, conduisent à la connaissance et enfin à la sagesse. Cette progression entre les différents niveaux de la hiérarchie DIKW est associée à une augmentation des niveaux de compréhension. La question posée par l’auteur est « Que devient l’apprentissage lorsque la donnée est démultipliée et l’information quasi-immédiate ? ». Il s’agirait de creuser sur ces composants d’en comprendre les évolutions ce qui suggérerait une nouvelle définition de l’apprentissage perçu, au sein d’une poursuite d’études scientifiques.
     
  3. L’auteur observe une « fuite » des situations d’apprentissage formel si l’apprenant la juge inutile. Toutefois, la séparation stricte entre situation d’apprentissage formel et informel, a perdu aujourd’hui de sa consistance. Ces deux voies d’accès à la connaissance, au développement de soi, aux apprentissages des savoir-faire et des relations humaines, se complètent plus fortement.
     
  4. L’accessibilité est un critère important générateur d’apprentissages informels. L’opportunisme montré par les interviewés les orientent largement vers les ressources numériques, dès lors qu’elles sont plus facilement accessibles que d’autres ressources. Cette opposition stricte qui fait encore consensus au sein de la littérature, laisse place aujourd’hui a des passerelles beaucoup plus souples sous forme d’un « self-service », au profit d’une mobilisation et d’une utilisation stratégique de ressources au service de son projet et au gré de leur désir d’apprentissage. Plusieurs catégories d’interviewés, présentent une motivation à se former par eux-mêmes qui prend le pas sur la situation ou le type de dispositif utilisé. Les frontières seraient donc davantage poreuses aujourd’hui qu’hier.

En pratique

Ces constats permettent de faire des propositions concrètes :

Dans l’enseignement supérieur :

  1. Plutôt que de restreindre les recrutements de l’enseignement supérieur à des étudiants «homogènes» : avec le même profil, avec un parcours quasi identique, pourquoi ne pas produire des apprentissages à partir des différences et expertises de chacun, en mixant les publics au sein des promotions, en décloisonnant les campus en espaces de vies, aux expériences et types d’interactions variés (fabs labs, Learning Hubs, espaces pédagogiques modulables, d’incubateurs, cafes) ou peuvent se rencontrer partenaires, diplômés, étudiants, mais aussi des espaces de Coworking, des espaces calmes d’apprentissage et de lecture associes a la détente.
     
  2. Développer un esprit d’agora et mettre à disposition des espaces mélangeant enseignants – chercheurs, doctorants, entreprises, apprenants etc., sur une large plage horaire, car chaque étudiant apprend et comprend à son rythme. Ces espaces ouverts du matin au soir, y compris la fin de semaine, seraient dans ce sens aussi efficaces pour les moments de recherche académique. Ils seraient également favorables à l’émergence d’idées pour des projets qui ne peuvent se faire ≪ sur commande » ou émerger à tout moment.
     
  3. Éviter de  « moderniser l’ancien » en injectant des outils nouveaux dans un schéma de pensée suranné, mais repenser complètement les modèles et redistribuer les coûts et les profits de ces établissements en phase avec les modes informels d’apprentissage numérique autonomes mis en place ensuite. Ceci permettrait de mettre chaque Enseignant-Chercheur au coeur de son expertise que ce soit dans ses activites de recherche ou enseignements. Les activites d’enseignements, ici seraient donc suivies par des étudiants qui ont choisi le cours en phase avec leur projet. Ce public serait varié et donc donnerait un autre « ton » à certain cours où la discipline doit encore hélas se faire et recentrerait le rôle du professeur à la création et transmission de son savoir. Les élèves qui seraient d’origines et d’attentes diverses, à l’image de conférences plutôt que de cours.

Dans les entreprises :

  1. Il est possible d'identifier la présence de modes d’apprentissage informel chez les collaborateurs d’une organisation et le degré d'«auto-prescription» en termes de contenu d'apprentissage de leurs employés. Cette auto-prescription peut être mesurée par le manager concerné en fonction du degré d'atteinte des résultats attendus. Si un consultant ou un auditeur rencontre des difficultés, l'achèvement des missions, un diagnostic plus approfondi peut être mis en place pour combler le manque de connaissances.
     
  2. Le service des ressources humaines, afin de piloter le contenu acquis par ses employés, et ne pas être contourné, peut se positionner comme un facilitateur, en accès et en apprentissage. Pour ce faire, deux axes sont possibles :
  • Adapter les formats d’apprentissage aux modes et aux comportements d'apprentissage identifiés. La formation doit offrir un format agile, qui s'adapte au rythme et au calendrier des apprenants. Par exemple, des transcriptions de formation pourraient être mises à disposition et une option systématique pour les suivre à distance, de manière synchrone ou simplement asynchrone peut être proposée.
     
  • Impliquer de nouveaux partenaires tels que le département SI et les experts opérationnels : cette recherche se concentre sur le fait qu'aujourd'hui le contenu et la connaissance existent et s'auto-génèrent dans une communauté par les personnes qui en ont besoin. Les services de ressources humaines doivent aider les apprenants à développer leur capacité d'apprentissage plutôt que leurs connaissances. Par conséquent, il serait également pertinent de vérifier, par les départements SI et les experts opérationnels, que chaque apprenant optimise son utilisation des outils numériques en faveur de l'apprentissage.
  1. Favoriser le développement local entre « pairs », ou apprenants partageant le même engagement, la même entreprise ou des problématiques communes. Tout en offrant des contenus de formation (supports pédagogiques rédactionnels ou multimédia, etc.) dans lesquels piocher pour alimenter leur apprentissage.

Ces pratiques d’autoformation trouvent leur place dans une logique de sociodidaxie (apprentissage avec les autres). Le développement des connaissances épistémiques des apprenants à travers ces modes informels d’apprentissage numérique, ne rendent pas caduques la recherche d’outils, d’applications ou de plateformes dédiées à l’apprentissage, qui délivrent des attestations de réussites, des certificats voire même des diplômes.

Nous remarquons que ces outils ou bases de données, initialement issus des situations formelles d’apprentissage, se retrouvent saisis de facon proactive au sein de ces quatre modes. Afin d’illustrer le propos, nous presentons ci-dessous une visualisation des sources de formations et d’informations percues par les apprenants.

  • Il y a tout d’abord, le bocal, qui represente une année d’exercice.
  • Ensuite, les cailloux sont les outils de formation d’une duree d’exploitation relativement longue (plusieurs sessions par exemple, tel que le fonctionnement d’un MOOC).
  • Nous associons l’image de graviers, par leur taille plus petite, aux outils plus rapides utilisés en micro-learning,  tels que les applications d’apprentissage, l’exploitation de bases de données formelles, etc.
  • Enfin, les journées sont remplies d’innombrables ≪ micro-situations » d’apprentissage, illustrées ici par le sable, parfois inattendues en fonction des opportunités (une rencontre, un échange, un article envoyé en alerte, une micro-vidéo…) et souvent imprévisibles en fonction des besoins de connaissances.

La définition du projet, la compréhension du quotidien et du degré d’autonomie sont primordiaux pour le bon fonctionnement des conditions suivantes, citées ci-dessous : L’organisation, à travers sa culture d’entreprise, les missions confiées a l’apprenant et le management, entre autres, peut également piloter l’apprentissage informel numérique en cultivant les leviers de motivation des apprenants.

Une fois la motivation « déclenchée » des apprenants, intervient la seconde phase :

L'accès aux opportunités composée des :

  • Opportunités technologiques : mise à disposition de l’infrastructure (devices, réseaux, serveurs, etc.) et du software ergonomique pour faciliter cet apprentissage (RSI, ouvrir plutôt que fermer). Il est important de réfléchir au bon contenant, au bon moment, à la bonne personne et au bon endroit. Que ce soit dans un contexte individuel ou collectif, lorsque l’individu va rechercher l’apprentissage via autrui, il va faire appel au collectif (Ordre, Cridon, etc.) que la personne soit à distance ou à proximité. Il n’existe plus de notion d’entreprises comme frontières infranchissables, mais plusieurs communautés qui s’entrecroisent et s’alimentent. La modalité d’apprentissage continu et régulier est entrée dans les routines.
     
  • Opportunités de réseau : dans la composition d’équipes « apprenantes », avec un niveau minimum de compétences communes afin que tous les collaborateurs s’alimentent entre eux et grâce à leurs compétences complémentaires.
     
  • Opportunités de contenu dans le cadre d’une démarche autonome : mise à disposition d’un contenu vérifié, riche et adéquat. Il est important ensuite de réinstaurer du « temps long », c'est-à-dire le temps de la réflexion, le temps du croisement des regards, le temps de l’ouverture, le temps de la pensée et celui de la « perte de temps ».

En surcroit des invariants suggérés ci-dessus, nous proposons un accompagnement spécifique selon le ou les modes identifies chez l’apprenant. Ces accompagnements peuvent provenir des services RH, des managers et des départements dédiés au management des systèmes d’information.

La thèse dispose d’une puissante intention pédagogique, avec le souci de nous faire partager des découvertes à l’aide de métaphore et d’images.

 

Télécharger
Les modes informels d’apprentissage numérique : le cas des travailleurs du savoir - Myriam Benabid
http://www.theses.fr/2018PSLED010

 

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