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Transfert intergénérationnel des connaissances : il y a urgence

Par Christine Vaufrey B , le 18 octobre 2010

Télescope : revue d'analyse comparée en administration publique est une revue de type universitaire publiée par l'Ecole Nationale d'Administration Publique (ENAP) du Québec. La livraison de l'hiver 2010 est consacrée au transfert intergénérationnel des connaissances dans l'administration publique.

Le vieillissement rapide des travailleurs dans les pays de l'OCDE

La question du transfert intergénérationnel des connaissances concerne toutes les organisations de travail des pays développés. Dans les pays de l'OCDE, 59 % des travailleurs ont plus de 40 ans, et 27 % ont plus de 50 ans. Partout, l'administration publique est touchée par les méthodes de gestion du secteur privé, ce qui passe notamment par une logique de concurrence, une obsession de la performance qui implique la réduction du montant des dépenses et donc la réduction des coûts de personnel.

Cette logique de gestion se traduit par deux phénomènes concomittants :

  • Les travailleurs âgés partant à la retraite ne sont pas remplacés systématiquement par des travailleurs plus jeunes;
  • les travailleurs âgés sont poussés vers la sortie car ils coûtent plus cher qu'un nouvel embauché.

La transmisison intergénérationnelle des connaissances devient alors une préoccupation majeure des organisations de travail, puisqu'elle ne s'effectue plus naturellement. Les organisations comprennent un peu tardivement que le savoir est lié à la personne et que finalement, un senior qui part c'est toujours un morceau de bibliothèque qui brûle, pour paraphraser Amadou Hampaté Ba.

La numérisation massive des données et des procédures dévalorise l'expérience

Les 12 articles, écrits par des universitaires européens et canadiens, qui composent cet excellente livraison s'attachent à décrire les effets de cette difficulté de transmission intergénérationnelle, notamment sur la conservation des fameux savoirs tacites, ceux qui ne sont écrits nulle part mais qui témoignent de la maîtrise de leurs fonctions acquise par les travailleurs. Jean-François Ballay, qui signe l'article intitulé Les paradoxes de la transmission et de l'apprentissage dans un monde radicalement incertain, souligne que la numérisation d'un nombre considérable de données et la modélisation des procédures a dévalorisé l'expérience, tout comme l'externalisation d'un nombre croissant de fonctions autrefois assurées en interne. La question semble particulièrement importante dans l'administration publique, comme le signalent à la fois Philip Haynes du Royaume-Uni et Peter Knoepfel de Suisse, dans laquelle la mémoire organisationnelle sous-tend la qualité des services publics. Peter Knoepfel précise que si des quantités inimaginables de données sont désormais stockées dans la mémoire externe des ordinateurs, les métadonnées, elles, sont toujours dans les têtes des employés. Eux seuls en effet savent où trouver les données, comment les traiter, avec quelles autres les croiser.

Des mécanismes facilitant la continuité entre générations

Les articles ne s'arrêtent pas au constat d'un problème que tout le monde reconnaît désormais, mais fournissent des pistes de solutions, appuyées sur des études de cas fort intéressantes. On trouvera ainsi de nombreuses modélisations des processus de formalisation / stabilisation / transfert des connaissances tacites, et des récits décrivant les avantages des communautés de pratiques (très intéressant article de Nathalie Gravel sur la création d'une communauté de pratique dans la police québécoise), ou encore la valeur ajoutée de certains outils permettant de recueillir les connaissances critiques, tels que le wiki, la pratique du storytelling, le podcast ou encore les réseaux sociaux. 

Un article un peu à part rend compte d'un sondage réalisé auprès de 135 employés de l'administration publique, afin de mesurer leur perception de la cohabitation intergénérationnelle. Où l'on découvre que ceux qui véhiculent le plus grand nombre de préjugés sur les travailleurs plus âgés sont les représentants de la génération Y, celle qui est née avec le numérique... Martine Lagacé, Marie-Ève Boissonneault et Todd Armstrong, auteurs de l'article, y voient un reflet des stéréotypes sociaux, qui valorisent la jeunesse et l'ère digitale, et à l'inverse dévalorisent les travailleurs plus âgés, considérés comme hors course et incapables d'adaptation. 

Le lecteur refermant ce numéro de Télescope se trouvera à la tête d'une panoplie bien fournie d'outils et de méthodes visant à faciliter le transfert intergénérationnel des connaissances en organisation de travail. Il reste alors à souhaiter qu'organisations publiques et privées s'emparent massivement de ces outils et bâtissent de véritables stratégies facilitant non seulement le transfert intergénérationnel de connaissances mais bien leur partage généralisé, dans une perspective de gestion pérenne des savoirs.

Le transfert intergénérationnel des connaissances. Télescope, revue d'analyse comparée en administration publique. Volume 16 n° 1, hiver 2010. ENAP, Québec, Canada. Téléchargeable gratuitement au format pdf.

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