Articles

EIDOS 64 : En classe, je joue donc je suis ?

Ludification des apprentissages

Par Nicolas Le Luherne , le 17 février 2019 | Dernière mise à jour de l'article le 22 mars 2019

Onzième édition d'Eidos 64, c’est déjà la quatrième pour moi ! J’ai toujours ce sentiment d’assister à un événement global : une matinée scientifique sur une question de fond et qui fait souvent débat et une après-midi consacrée au partage d’expériences.

Le thème est d’ailleurs porteur au moment où l’on se demande si l’on peut jouer sérieusement ou même si l’école est faite pour jouer. Jouer est-ce simplement le plaisir sans entrave ou est-ce autre chose ? Qu’est-ce que cela apporte à l’apprentissage des élèves et comment cela se traduit en classe ? C’est à toutes ces questions et beaucoup d’autres que la journée a tenté de répondre.

Conférence de Michaël Stora : Peut-on sérieusement apprendre avec les jeux vidéos ?

Difficile de résumer une intervention aussi riche, j’espère que Michaël Stora me pardonnera mes imprécisions. La réponse à la question : respectons l’équilibre entre “Game” & “Play” !  

Apprendre comme jouer est un art subtil d’équilibre entre le jeu et le plaisir d’y jouer. Jouer, c’est sérieux ! Il faut respecter les règles. Jouer, c’est parfois frustrant ! Il faut accepter de perdre. Jouer, c’est souvent fastidieux ! il faut étudier l’erreur pour tenter de la résoudre. Jouer, ça peut donc être terriblement ennuyeux.

Jouer, c’est aussi transgresser, faire appel à son imagination et à sa créativité. Oui, mais comme l’a souligné Michaël Stora :

«lorsque l’on joue aux jeux vidéos : on peut attaquer le cadre, attaquer les règles et se réapproprier le cadre. Sur mon Atari 1040 STF, on essayait avec mes frères de trouver les “codes” pour aller plus vite, tricher.

On passait des heures sur notre NES à apprendre des séries de manipulation pour passer au niveau suivant. On les imaginait même parfois. Cela nous faisait beaucoup rire (pour un gain de temps souvent négatif).»

Le psychanalyste, formateur, gamer, fondateur de l’Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines souligne l’importance du développement de compétences douces comme la persévérance. Il poursuit lors de son intervention “Le jeu nous apprend à perdre” et ceci contrebalance la “tyrannie de la réussite”.  

C’est par l’erreur que l’on apprend et pourtant c’est cela qui va être sanctionné” - Michaël Stora.

Une belle estime de soi est indispensable en apprentissage. Qu’est-ce que l’on fait quand on joue surtout aux jeux vidéos en réseau ? On échange, on se confronte au point de vue de l’autre, on négocie, on planifie, on échoue, puis on réussit. L’erreur doit être vue comme un chemin vers la réussite non comme le symbole de l’échec… du “looser”.  L’objectif est qu’elle ait du sens pour chacun.

Pour le conférencier, le jeu entre dans un processus d’apprentissage. Il ne s’agit pas de jouer pour jouer quand il cite l’exemple de la stratégie mise en place par un enseignant de lettres. Dans un premier temps, l’enfant joue, puis il écrit ce qu’il a fait pour vérifier si c’est bien la bonne histoire. Jouer n’est qu’une étape qui donne de l’appétence et du plaisir : le «game». Ensuite, on entre dans un processus plus classique d’apprentissage où il faut respecter les règles, la progression : le «play».

Il y a eu beaucoup d’autres sujets abordés lors de cette conférence : sur les addictions au jeu, le rapport aux écrans. Je vous encourage à suivre les captations vidéos du colloque.

Conférence de Margarida Romero : Jouer pour apprendre : une pratique énactive et parfois créative

Au moment où deux joueurs professionnels de Starcraft II ont perdu face à une intelligence artificielle, Margarida Romero a “rassuré” son auditoire sur le statut de l’enseignant. Est-ce que l’IA va les remplacer ? Non, en tout cas pas tout de suite. Il est extrêmement difficile de modéliser un professeur au regard du très grand nombre de variables à prendre en compte (les élèves en groupe, l’élève lui-même, les émotions, l’adaptation…). Il reste l’administrateur de la séquence qui sera de plus en plus assisté par l’intelligence computationnelle comme les cadres des “learning-analytics”.

Le plaisir d’apprendre, le plaisir en apprenant ne fait pas que l’on apprend mieux mais de manière plus engageante. C’est vrai mais il ne faut pas que ce soit un brocoli couvert de chocolat. Le jeu ne peut-être un alibi pour faire passer une notion dite difficile. Ce n’est pas un habillage.

Faire jouer, c’est repenser fondamentalement le modèle d’apprentissage que l’on met au service des élèves. La conférencière parle alors de gâteau à la carotte : quelque chose de bon mais qui s’assume comme un objet pour apprendre. Elle souligne d’ailleurs l’importance de la dimension co-éducative du jeu. Si l’on joue avec les enfants alors on peut jouer avec les parents. Elle nous montre d’ailleurs une vidéo inspirante sur une expérience qu’elle a mené au Québec sur des ateliers de codage à destination des familles le samedi. C’est un bel exemple du travail en complémentarité et de l’explicitation des démarches en classe. Il ne s’agit pas de jouer pour jouer mais de jouer pour apprendre dans le cadre précis et les règles qui régissent la classe

#smartcitymakers : s’approprier la ville à l’aide de maquette en privilégiant le “faire”. Ce projet symbolise l’approche humaniste et la volonté de stimuler la créativité des élèves. Margarida Romero en précise l’objectif.

C’est une “Stratégie visant une expérience ludique d’apprentissage centrée sur l’apprenant et exigeant un système d’interaction visant des objectifs éducatifs.”

Qu’est-ce que le Smart City Makers : repenser la ville de demain et les enjeux dans le domaine de l’Éducation au développement durable. L’élève va aborder les questions autour du patrimoine, de l’architecture ou de l’urbanisme. Il devra réfléchir à une utilisation raisonnée des technologies. L’élève joue, explore, tente, teste, code, fabrique. Encore une fois, l'engagement créatif est intimement lié à la valorisation de l’erreur. La démarche est le jeu de rôle dans lequel l’apprenant explicite la démarche et effectue des retours sur ce qu’il a appris. Dans un contexte fini des moyens, on ne peut que souligner la démarche vertueuse lowtech que j’ai cru apercevoir autour de ce projet.

Les ateliers

Le foisonnement de ce ressaemblement était vraiment impressionnant. J’ai assisté à un vrai Barcamp autour des escape-games par Emilie Lebret et Patrice Nadam. C'était intelligent, immersif, animé. Apprendre en jouant en se mettant à la place des élèves, je pense qu'au sortir de cet atelier les participants avaient une idée très précise de ce qu'est un «escape game» pédagogique et de la mise en oeuvre en classe.

Mon coup de coeur : Valérian Sauton «Pokémon, formules, algorithmes». J’ai adoré ! Je vous l’avoue, n’ayant pas bien lu la description, je m’attendais à jouer en réalité mixte à Pokemon GO. Je me voyais déjà réinstaller l’application, jouer avec les autres et apprendre. Eh bien pas du tout pour le jeu et oui pour le reste. On pourra toujours m’accuser d’être partial parce que je suis un geek mais quelle créativité derrière ce titre.

Est-ce que l’on a parlé Pokemon, oui (l’enseignant en connaît plus de 150). On a surtout évoqué des probabilités, l’apprentissage de tableur et leur programmation. Il y aussi la fabrication des cartes donc la conception et le test ensuite. On pourrait faire de l’éducation aux médias et à l’information à l’aide de pokepedia (oui, ça existe). Il faut discuter, échanger, partager, produire… De l’enthousiasme oui, l'enseignant n’en n’oublie pas d’évoquer dans son bilan la lassitude des élèves quand la séquence dure trop longtemps. C’est innovant, c’est inspirant et cela montre en quoi jouer fait appel à beaucoup d’autres compétences que celle de s’amuser.

Au moment de clore ce compte-rendu, je ne peux que vous inviter à participer à la prochaine édition car on s'y amuse et on y apprend encore plus.

Sources :

Eidos 64, programmes, comptes-rendus et présentations.
https://eidos64.fr/programme-2019/

Starcraft II des joueurs battus par une IA, Laselow, LightinGamer, 25 janvier 2019
https://lightningamer.com/starcraft-2-joueurs-battus-par-ia/

#SmartCityMaker #CréeTaVille, co-construire la ville pour apprendre!, Margarida Romero, CoCreatic, 5 septembre 2017
https://margaridaromero.wordpress.com/2017/09/05/smartcitymaker-co-construire-la-ville-pour-apprendre/

Avez-vous apprécié cette page?

Voir plus d'articles de cet auteur

Accédez à des services exclusifs gratuitement

Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

M’abonner
Je suis déja abonné