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Où vont les mots qui ne figurent pas dans le dictionnaire ?

Par Christine Vaufrey B , le 13 décembre 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 04 juillet 2011

Les termes que nous utilisons en français pour désigner les objets technologiques et les actions réalisées dans ce domaine sont souvent traduits ou adaptés de l'anglais, langue maternelle des TIC. Quand le sens se perd en cours de traduction, on invente de toutes pièces de nouveaux mots.

Infonuagique, escargot, mèl...

Sur le site Technaute Cyberpresse Canada, on trouve un article consacré à la vie et à la mort des mots technos. On voit que certains termes se sont imposés d'eux-mêmes, tels que internauteblogue ou courriel, alors que d'autres ont fait un flop terrible. Pensons à escargot pour désigner l'arobasemèl qui devait initialement prendre la place finalement occupée par courriel ou encore, plus récemment, infonuagique, censé désigner l'informatique dans les nuages, traduction directe du cloud computing ango-saxon.

Le succès d'un mot n'est pas toujours prévisible et il arrive que des recommandations fort motivées doivent laisser la place à des usages bien installés.Un des facteurs de succès tient malgré tout à la possibilité de dériver le terme initial. Ainsi le terme blogue doit-il une partie de son succès à la possibilité de construire sur sa racine le verbe bloguer et le substantif blogueur. On aimerait que le mot anglais "tag" soit vite remplacé par un mot français plus pratique que "mot-clé" qui ne se dérive absolument pas. On trouve désormais des formulations de ce genre : "il faut tagguer l'article avec les mots-clés adéquats", ce qui montre bien l'embarras des francophones pour désigner l'objet et l'opération avec une racine commune.

L'Office Québécois de la Langue Française est très actif dans ses propositions terminologiques, de manière à ne pas laisser le champ libre au lexique anglais. «On a besoin d'être à l'affût et de proposer des termes français très rapidement. Sinon, les mots se répandent très vite et les gens vont adopter un mot comme ils l'ont appris. Quand on veut changer des habitudes, c'est assez difficile», dit Martin Bergeron, qui travaille à l'OQLF. En France, la grande surveillance de la langue est confiée à la Commission générale de terminologie et de néologie, qui dispose d'une section spécialisée dans les mots de l'informatique et des composants électroniques. Comme la langue n'est pas une affaire avec laquelle on plaisante, chaque décision de ladite Commission est enregistrée dans le Journal Officiel. On trouvera ici la liste de ses dernières décisions. 

Tous les mots ne sont pas dans le dictionnaire

Si un mot n'est pas dans le dictionnaire, c'est qu'il n'existe pas ! D'une part, ce n'est pas toujours vrai, cela dépend de la taille du dictionnaire en question. Et il y a bien des mots qui ne figurent dans aucun dictionnaire et qui pourtant existent bel et bien dans la langue telle qu'elle se parle.

Erin McKean, lexicographe britannique, est partie à la pêche aux mots, au plus grand nombre possible de mots repérés au moins une fois dans un usage de la langue anglaise. Pour héberger ces immenses tribus de mots, elle a créé le dictionnaire Wordnik, infiniment plus riche que les dictionnaires papier de langue anglaise, mais tout aussi scientifique : chaque mot est décrit dans ses contextes d'utilisation, ce qui permet d'en apprécier la pertinence et la polysémie. 

Pour comprendre et apprécier la démarche d'Erin McKean, rien ne vaut de la regarder sur TED, lors d'une conférence donnée en 2007 qu'on peut sous-titrer en français. McKean explique qu'elle "n'a pas envie de faire la circulation" dans les mots de la langue anglaise, qu'elle préfère partir à la pêche aux mots, lancer son grand filet et rapporter tout ce qu'il contient sur le bord. Elle s'élève vigoureusement contre le rôle normatif des dictionnaires papiers, et encourage chacun a contribuer à l'enrichissement de Wordnik en y ajoutant des mots ou des usages nouveaux. Elle encourage également chaque anglophone à utiliser les mots qu'il aime : "si vous avez lu des livres pour enfants, vous savez que l'amour rend les choses réelles (...) Si vous aimez un mot, utilisez-le, ça le rendra réel", dit-elle joliment.

Normalisation contre créativité, voici donc le combat lexicographique ouvert. Le domaine des TIC renferme nombre de termes qui demandent encore à être intégré, y compris par créations pures, à nos langues. "Internet se construit avec des mots et de l'enthousiasme", dit encore Erin McKean, qui ajoute que les mêmes ingrédients se trouvent au coeur du métier de lexicographe. Participons donc à cette vaste entreprise et sachons louvoyer entre le nécessaire langage commun et l'enthousiasme créatif qui fait vivre une langue. 

Vie et mort des nouveaux mots techo Technaute Cyberpresse.ca, 23 novembre 2010

Erin McKean Redefines the Dictionary sur TED (août 2007), sous-titrable en français.

Illustrations : jclepoulet, Flickr, licence CC. Capture d'écran du site TED.

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