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Nostalgique et moderne francophonie*

Par Mohamed Ouzahra , le 22 mars 2011

L’immense Léopold Sédar Senghor, académicien et premier Prédisent du Sénégal, orfèvre de la langue française, définissait la Francophonie comme « cet humanisme intégral qui se tisse autour de la terre, cette symbiose des énergies dormantes de tous les continents, de toutes les races, qui se réveillent à leur chaleur complémentaire. » La francophonie est de fait un patrimoine commun que tentent de préserver une cinquantaine de pays aux quatre coins du monde. Mais ce partage est fragile, fébrile, pris en tenaille entre la langue anglaise triomphante et les aspirations légitimes à faire prévaloir les langues nationales, l’arabe dans le cas du Maroc. Et pourtant, le français poursuit son petit bonhomme de chemin, même s’il le fait avec des fortunes diverses d’une contrée à l’autre. On peut risquer quelques explications pour tenter de percer ce mystère.

« Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire… »

Une langue ne peut assurer sa survie qui si elle est enracinée dans le présent, que si elle traduit les préoccupations de ses locuteurs. Mais, une langue a aussi d’autant plus de chances de durer qu’elle sera enracinée dans la tradition, qu’elle aura la capacité de véhiculer les valeurs spécifiques d’une culture donnée. La francophonie est, dans de nombreux pays comme le Maroc, tout cela à la fois. Un pont entre un vécu colonial, que l’on revisite volontiers à présent que s’estompent les passions, et une actualité mondialisée, parfois bien déroutante, où le français fait figure de repère bienvenu.

Dans l’enseignement marocain, cette dualité est perceptible à travers deux exemples : le recours aux modes d’expression les plus populaires parmi les jeunes pour inciter à apprendre le français mais aussi à respecter les valeurs de citoyenneté ; et la "fascination" qu’exercent les grands auteurs classiques auprès des enseignants comme des élèves.

Dans le premier cas, les professeurs de français utilisent des sites riches en ressources pédagogiques comme celui-ci pour être au diapason des penchants de leurs élèves. La scène musicale marocaine crée à travers le slam et le rap un idiome original que s’approprient élèves et jeunes enseignants pour revisiter et faire revivre la langue de Molière. Et, paradoxalement, les paroles des plus connus et des plus révoltés des rappeurs du pays, comme Don Bigg, sont souvent l’occasion de faire passer des messages citoyens de tolérance et de respect de l’autre.

Mais, le paradoxe, et du coup l’originalité de l’enseignement du français au Maroc, est porté aussi par ces enseignants férus des auteurs du répertoire français. Qui ont à leur disposition des outils multimédias comme ce quizz de la chaine francophone TV5 ou la riche littérature maghrébine d’expression française mais qui n’hésitent pas aussi à convoquer Hugo et Gavroche pour commenter des révoltes bien présentes…

Les enseignants scientifiques pourraient tout aussi bien enrôler les auteurs du Panthéon littéraire français pour faire assimiler leurs leçons. Voici un exemple en phase avec une réalité récente, et hélas dramatique.

« J’ai le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau[1] »

Le séisme de Lisbonne est un de ces évènements emblématiques de l’histoire universelle. Au-delà de son ampleur – il a été ressenti dans toute l’Europe et le tsunami qui en a résulté a dévasté les côtes marocaines – et du nombre très élevé de ses victimes, le tremblement de terre de 1755 reste d’actualité parce qu’il marque sans doute la naissance de la sismologie dans son acception moderne. Les mesures scientifiques dont il a fait l’objet peu de temps après sa survenue sont les premières tentatives de l’homme pour comprendre un phénomène naturel.

Mais le séisme a été aussi au centre de très violentes polémiques entre les courants philosophiques de l’époque. Tout le monde connait le célèbre poème de Voltaire, ou encore le passage qu’il a consacré à ce désastre dans son pamphlet Candide. La Lettre sur la Providence, réponse de Jean-Jacques Rousseau, pour être moins connue[2] n’en est pas moins intéressante.

La confrontation de ces deux textes sert en cours de philosophie mais aussi de français pour initier les élèves à l’art de l’argumentation.

Cependant, preuve de l’incroyable modernité de sa pensée, Jean-Jacques Rousseau s’est aussi invité tout récemment dans le débat… sur le risque nucléaire au Japon. Les arguments qu’il a développés lors du séisme de Lisbonne sont en effet très proches de ceux utilisés de nos jours par tous ceux qu’effraie l’atome comme par les urbanistes soucieux de construire des cités moins vulnérables.

On le voit, la francophonie, qui est ce partage d’un patrimoine commun évoqué plus haut, est aussi un équilibre entre une riche bibliothèque de chefs d’œuvres universels et des questionnements d’une brûlante actualité. Au Maroc comme ailleurs, sa survie en tant que voie originale de transmission des connaissances dépend aussi de la préservation de ce subtil équilibre, quelque part entre modernité et nostalgie.


[1] Les lecteurs de Victor Hugo le savent bien, dans le roman Gavroche n’a pas le temps de terminer ce couplet, arrêté net dans son élan par une balle assassine !

[2] On dirait aujourd’hui de Voltaire qu’il est plus "médiatique" que Rousseau !

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