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Ibrahima Cissé : la FAD au Sénégal

« Nous sommes engagés dans la formation à distance de 3 000 enseignants en poste chaque année».

Par Christine Vaufrey B , le 26 octobre 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 26 mai 2011

Nous l'annoncions dans nos colonnes voici quelques semaines, la faculté des sciences et technologies de l'éducation et de la formation (Fastef) de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar a assuré en 2009-2010 la formation continue de près de 3 000 enseignants en poste, par le biais de la formation à distance.

Nous nous sommes entretenus avec Ibrahima Cissé, responsable de cette formation, pour en savoir un peu plus sur la manière de gérer des flux d'apprenants aussi importants.

Ibrahima Cissé, qui êtes-vous ?

Je travaille à la Fastef , où je suis le responsable de la formation à distance des enseignants contractuels et vacataires de l'enseignement moyen et secondaire du Sénégal. Je suis également maître de conférence au département de Physique-Chimie de la même faculté.

Comment a démarré l'important dispositif de formation des maîtres à distance dont vous assurez la coordination ?

Il y a eu deux éléments déclencheurs.

D'une part, l'Université Virtuelle Africaine (UVA) a initié en 2008 au Sénégal une formation à distance pour les professeurs de mathématiques, physique-chimie et SVT. Soixante enseignants ont suivi cette formation, dont j'étais le coordinateur. Ce programme de formation a ensuite été transféré à la Fastef, et je continue à le suivre. Cela m'a permis, ainsi qu'à nombre de mes collègues de la Fastef,  d'approcher de près la mise en place d'une formation à distance.

D'autre part, il faut savoir que l'état du Sénégal est, comme les autres pays de la région, soumis à une démographique scolaire galopante. Ce qui fait que chaque année depuis les années 2000, le Sénégal recrute de 1 000 à 1 500 enseignants vacataires ou contractuels. Ces enseignants sont recrutés au niveau Bac, Licence et Maîtrise, mais n'ont reçu aucune formation pédagogique avant de prendre leur poste.
En juillet 2009, ces enseignants ont organisé un mouvement visant à sensibiliser leurs autorités de tutelle à leur situation des plus précaires. Ils réclamaient aussi de la formation continue.
La Fastef a alors été mandatée pour réaliser cette formation, le défi étant de former les enseignants sans qu'ils aient à quitter leur poste.

Des dispositifs de formation adaptés à l'environnement de travail

La formation à distance a donc démarré à la rentrée universitaire 2009 ?

La formation a démarré en fait en janvier 2010, car vous imaginez bien qu'il nous fallait le temps de mettre en place l'infrastructure technique et surtout pédagogique pour réaliser cette formation à distance. Nous avons fait le nécessaire en trois mois.

Concrètement, que proposez-vous aux enseignants contractuels et vacataires ?

L'offre de formation est adaptée au niveau initial de l'enseignant, et à son environnement de travail.

Les enseignants qui ont été recrutés au niveau Bac travaillent dans l'enseignement secondaire moyen (équivalent du collège français et des quatre premières années de secondaire au Canada), dans des établissements parfois reculés, qui ne disposent pas forcément d'une connexion à Internet. Pour ces enseignants, nous avons donc opté pour la formation à distance classique, c'est-à-dire pour les documents papiers envoyés réguièrement, les apprenants renvoyant leurs travaux sous le même format.

Les enseignants qui ont été recrutés aux niveaux licence et maîtrise travaillent en lycées. Les établissements sont équipés en informatique et disposent d'une connexion Internet. De plus, ces apprenants ont, durant leurs études et au cours de leurs premières années d'enseignement, été familiarisés avec l'utilisation des outils numériques. Nous leur proposons donc du e-learning, sur une plateforme dédiée (Moodle).

Les deux groupes d'enseignants disposent en outre d'un suivi très régulier : ils participent à des regroupements pendant les vacances scolaires, ont des tuteurs dans toutes les régions et un inspecteur leur rend visite en classe au moins une fois par an.

Combien de temps dure la formation ?

Là encore, cela dépend du niveau initial des apprenants. La formation est d'un an pour les titulaires d'une Licence. De deux ans pour les titulaires d'un Bac, qui préparent alors un Dues (Diplôme universitaire d'enseignement secondaire), et de deux ans également pour les titulaires d'une maîtrise, qui se préparent ainsi au CAES, l'équivalent du CAPES français qui est, comme chez vous, accessible au niveau Bac + 5.

Un réseau de tuteurs au plus près des apprenants

Concentrons-nous sur la formation en ligne. Comment est-elle organisée ?

Comme je vous le disais, nous avons opté pour la plateforme Moodle qui est extrêmement robuste puisque notre plateforme suporte actuellement plus de 3 000 inscrits (apprenants, tuteurs, auditeurs...). On trouve à ce jour 97 cours sur notre plateforme, répartis entre cours de tronc commun et cours de spécialité. La première année est consacrée aux cours transversaux du tronc commun (psychopédagogie, législation, méthodologie de la recherche) et aux cours de spécialité disciplinaire. Cette année, nous allons mettre en place les cours de deuxième année pour les maîtrisards ayant réussi leur première année.

Qui sont les tuteurs ? Quels sont les canaux de communication avec les apprenants ?

Nous avons enrôlé 212 tuteurs présents dans toutes les régions administratives du Sénégal. Ce sont des inspecteurs de spécialité, des inspecteurs de vie scolaire, des conseillers pédagogiques, ou encore des professeurs chevronnés. Tous avaient préalablement été formés à la FAD et nous organisons régulièrement des sessions complémentaires (voir photo ci-contre). Les modalités de tutorat sont variées : les tuteurs communiquent avec les apprenants par téléphone, courriel ou Skype. Ils se rendent dans les établissements et organisent des regroupements. Ils assurent ainsi un tutorat de proximité qui est très apprécié des apprenants et soutient leur motivation.

Gérer une telle formation en ligne doit représenter un travail de titan pour la Fastef...

Effectivement ! Mais nous sommes bien organisés. Le centre de FAD apporte son soutien technique et administratif. Nous faisons héberger notre plateforme à l'extérieur, ce qui nous soulage de nombreux aspects techniques et nous n'avons pas eu de problèmes à ce niveau jusqu'à aujourd'hui. Nous avons un conseil scientifique qui valide les modules et leur contenu avant la mise en ligne. Dans chaque domaine disciplinaire, un responsable coordonne les activités de ses collègues et assure la responsabilité de la mise en ligne des cours. Nous avons aussi des points focaux dans les directions académiques de toutes les régions. Si l'on ajoute les tuteurs, vous constaterez que nous avons cherché à déconcentrer le système au maximum, pour nous situer au plus près des apprenants et répartir les responsabilités.

Un succès qui augure bien des années à venir

Les enseignants – apprenants adhèrent-ils à ce dispositif de formation en ligne ?

Oui, et même, ils en redemandent ! Le taux de connexion est supérieur à 90 %, et il atteint même 100 % dans certaines disciplines. Les apprenants se sont tous présentés à l'examen final de première année, qui est organisé en présence. Manifestement, le dispositif leur convient et on peut supposer que ces enseignants utiliseront naturellement les TICE avec leurs élèves, après y avoir goûté eux-mêmes.

On peut souligner que l'enjeu est extrêmement important pour ces enseignants qui, s'ils réussissent leurs examens, seront titularisés dans la fonction publique. Dans un pays comme le Sénégal qui connaît un fort taux de chômage des diplômés, c'est une opportunité capitale. Nous n'avons pas encore fini de corriger les copies d'examens qui se sont déroulés en octobre, mais nous sommes optimistes.

Que va t-il se passer l'an prochain ?

Nous allons ouvrir la deuxième année pour les titulaires de maîtrise. Nous allons intégrer de nouvelles cohortes aux trois niveaux, Bac, licence et maîtrise. Nous souhaitons intégrer un peu moins d'étudiants que l'année passée, car nous travaillons comme des forçats ! Surtout, nous ne voulons pas sacrifier la qualité de la formation au profit de la quantité. La formation est maintenant ouverte, elle fonctionne bien, chacun pourra en profiter, il faut savoir attendre son tour. N'oubliez pas que les premiers contractuels ont été recrutés en 2000, c'est normal qu'ils soient les premiers à bénéficier de la formation.

Un dernier mots pour les lecteurs de Thot Cursus ?

Nous avons conscience d'avoir réalisé quelque chose d'important avec cette formation en ligne, et notre expérience pourrait être utile à bien des pays qui n'ont pas ou plus les moyens d'assurer la formation pédagogique initiale de leurs enseignants. N'hésitez pas à nous contacter si vous voulez des précisions supplémentaires.

Monsieur Cissé, merci de votre disponibilité et meilleurs voeux de réussite pour la poursuite de la formation en ligne des enseignants sénégalais !

Site de l'université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar 

Site de la Fastef

Plateforme de formation utilisée pour la formation à distance des enseignants contractuels et vacataires

Photos :

1 : Emeka B, Flickr, licence CC. 2 : Ibrahima Cissé. 3 : session de prise en main de la plateforme Moodle par les tuteurs du dispositif. Photo Ibrahima Cissé.

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