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Publié le 28 octobre 2019 Mis à jour le 28 octobre 2019

Philosophie, humanités et pop culture : l'alliance inattendue

Quand pop culture et humanités s'éclairent mutuellement

On ne compte plus les revues et publications qui font un détour par la culture pop pour traiter de thèmes habituellement jugés sérieux. Des revues de vulgarisation en histoire ont consacré des numéros spéciaux aux bandes dessinées Alix et Murena. Des magazines de voyage ont pris pour guide Corto Maltese. Des publications politiques, philosophiques ou sociologiques ont utilisé des séries à succès pour présenter des théories souvent considérées comme peu digestes. 

Des intérêts pédagogiques certains

  • La référence à la culture populaire permet de descendre d’un rapport enseignant/enseigné classique. Oser aborder une chanson, un épisode d’une série ou une bande dessinée, c’est souvent s’aventurer sur le terrain des élèves alors qu’il est plus confortable de les amener sur son terrain et de les y maintenir. C’est aussi les aider à se sentir à l’aise avec les contenus qu’on leur propose.
     

  • La culture populaire invite à une certaine modestie. Alors qu’on regrette partout la perte de concentration des apprenants, et plus largement de nos contemporains, les œuvres « pop » parviennent à capter l’attention et à la garder.
     

  • Parce qu’elle crée des images et des récits fréquemment partagés, la culture pop favorise un ancrage mémoriel. 

Pour les enseignants, la culture pop n’est pas qu’un simple prétexte pour attirer l’attention d’élèves qui auraient les yeux encore rouges d’avoir vu à la volée plusieurs saisons d’une série. Les hiérarchies poussiéreuses entre les arts, qui faisaient débattre les académiciens des siècles passés du classement entre la sculpture et la peinture ou le théâtre et le roman n’ont plus de sens.

Le cinéma de Cameron, Kubrick ou Spielberg, les comic strip de Mafalda ou de Peanuts, les chansons des Beatles ou de Bob Dylan sont des références largement partagées. Ce dernier a obtenu le prix Nobel de littérature, Daniel Pennac a écrit des scénarios pour Lucky Luke et des écrivains que personne ne conteste avouent leur passion pour certaines séries... Les frontières ne sont plus si étanches !

À toutes les sources

Et le répertoire est si vaste, qu’il peut tout illustrer. Et plus encore qu’illustrer, la culture pop rend tangibles certaines notions complexes, comme l’éthique kantienne, la pensée de Machiavel, la représentation du pouvoir de Hobbes, avec par exemple Game of Thrones. La jubilation est d’autant plus forte que l’on provoque un grand écart. Plus la notion est complexe, et plus la référence « pop » semble éloignée de toute notion intellectuelle, plus le rapprochement stimule les esprits.

À titre d’exemple, le travail de Marianne CHAILLAN aborde une grande variété de domaines. Cette enseignante en philosophie a écrit sur des thèmes en apparence aussi éloignés de la philosophie que les chansons populaires, la saga Harry Potter et la série Game of Thrones ou les dessins animés de Disney en rendant à chaque fois plus limpides les notions de la philosophie classique.

Cette facilité à construire des liens avec le monde des idées est aussi un danger. On songe à l’analyse de Christian SALMON qui relate que Antonin Scalia, juge à la Cour suprême des États-Unis, a justifié la torture en s’appuyant... sur la série 24 heures chrono. Le détour par un récit auquel un grand nombre adhère permet de faire passer des idées complexes, mais parfois aussi dangereuses comme évidentes.

Un palmarès

Parmi les auteurs les plus fréquemment convoqués pour expliquer les séries, on retrouve par exemple Emmanuel Kant. Et pourtant, ce philosophe ne se distingue pas par ses métaphores, ses récits ou son langage imagé. Il arrive néanmoins souvent fort à propos pour analyser des dilemmes, ou des positionnements éthiques différents de personnages romanesques.

Kant fait perdre la tête aux Stark

Parce qu’il est souvent question de relations de pouvoir et de la façon dont on peut vivre ensemble, Machiavel n’est jamais bien loin non plus. Les séries basées sur de nombreux personnages permettent de construire des typologies et de les rattacher à des écoles de pensée. Ainsi, les différentes « maisons » de Game of Thrones incarnent autant de manières d’exercer le pouvoir.deux personnages proches de Machiavel - Varys et Baylish

Enfin, Platon occupe également une place privilégiée. Ses allégories trouvent une déclinaison naturelle dans de nombreuses œuvres populaires. La caverne fait écho dans Matrix, et l’anneau de Gyges en rappelle un autre, objet de toutes les convoitises chez Tolkien.

Si les trois auteurs précédents sont régulièrement convoqués, des dizaines d’autres aident à comprendre les séries, qui à leur tour aident à appréhender leur pensée.

Tout est permis

L’intérêt de la culture pop est qu’elle est suffisamment vaste pour qu’on y trouve une représentation de la plupart des concepts en sciences humaines. Le résultat dépend bien entendu en grande partie de la créativité de la personne qui fait le rapprochement.

Ainsi, le choixpeau qui oriente les nouvelles recrues de Poudlard dans les différents groupes donne sans le savoir une leçon d’existentialisme à Harry Potter. Marianne CHAILLAN nous montre que Dumbledore, en supprimant l’accès au miroir du Rised, énonce des principes de stoïcisme au même Harry Potter. Simples lecteurs captivés par le suspense d’une histoire, nous ne l’avions pas vu ainsi.

Il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’aimer une série pour l’utiliser comme situation d’apprentissage. Prenons la série « Docteur House », qui met en scène un médecin peu conventionnel dans un environnement structuré, hiérarchisé et plein de procédures. Il est possible de s’appuyer sur la série pour travailler l’éthique de plusieurs manières.

  • illustrer à partir des postures des différents personnages les grandes théories et les principes éthiques. Yannis CONSTANTINIDES affirme lors d’une conférence à la semaine de la pop philosophie que pour traiter de la question « peut-on parfois mentir ? » avec ses étudiants, il a abandonné les exemples traditionnels pour utiliser ceux du Docteur House.
     
  • montrer, dans une approche plus militante, que la multiplication des protocoles et des procédures n’apporte pas nécessairement une meilleure qualité de service pour les usagers de santé.
     
  • ou relever systématiquement et méthodiquement les erreurs et les manquements à l’éthique ou à la déontologie au cours des épisodes, comme le fait  Matthew Czarny dans un article souvent cité, mais pas en accès libre.
     
  • travailler, par la caricature et le contre-exemple, la relation entre patient et personnel soignant. Yannis CONSTANTINIDES nous fait savoir que le créateur de la série en a eu l’idée à la suite d’une hospitalisation. Un médecin est venu le voir, et a eu un échange respectueux et très humain avec lui.

    Puis il a quitté la chambre, a rejoint une partie de son équipe en omettant de refermer la porte. Et le pauvre patient a entendu le même médecin parler de lui comme d’un imbécile à ses collègues. Il a alors imaginé un médecin qui oserait dire à ses patients ce qu’il pense vraiment, et qui n’hésiterait pas à les bousculer.

House - pour développer les questions éthiques

Les histoires, les chansons, les séries partagées par un grand nombre sont des supports et des tremplins pour comprendre et aborder des idées abstraites. Les écrits de la pop culture nous aident à voir dans ces productions une profondeur qu’on n’avait pas perçue, et que peut être les auteurs eux-mêmes n’avaient pas imaginée !

Les nouveaux modes de production et de diffusion en streaming, l’explosion des œuvres "consommées" souvent très rapidement posent un défi à la pop culture : comment retrouver des références communes comme Terminator, Matrix, Titanic, Snoopy, Corto Maltese ou les Beatles que tout le monde partageait il y a quelques années ?

Illustrations : Frédéric Duriez

Ressources

Yannis CONSTANTINIDES, « une éthique sans moraline », intervention à la semaine de la pop philosophie » — 2016
https://youtu.be/MKW5jl9-gQg

Rick NAUERT- Ethical failures found on Grey's Anatomy and House - Live Science - mars 2010

Adam KOTSKO - The ethics of Doctor Gregory House - Pop Matters - avril 2009
https://www.popmatters.com/the-ethics-of-dr-gregory-house-2496049825.html
https://www.livescience.com/6240-ethical-failures-grey-anatomy-house.html

Le site de la semaine de la pop philosophie - événement de novembre 2019 
https://www.semainedelapopphilosophie.fr/

Marianne CHAILLAN : Site personnel de l’auteur d’une dizaine d’ouvrages philosophiques, basés sur la culture pop.
https://mariannechaillan.com

Marianne CHAILLAN - Blockbuster philosophie - intervention à la semaine de la pop philosophie — 2016
https://youtu.be/mUgUUmCDpi4

Jacques SERRANO — La pause philo - octobre 2017, consulté le 26 octobre 2019
http://lapausephilo.fr/2017/10/20/pop-philosophie-jacques-serrano/

Monica MICHLIN, « 24 heures chrono : enfermement spatio-temporel, nœud d’intrigues, piège idéologique ? », TV/Series [En ligne], 9 | 2016, mis en ligne le 01 juin 2016, consulté le 28 octobre 2019.
http://journals.openedition.org/tvseries/1252


Mots-clés: Bande Dessinée Pop culture Cinéma Séries Sciences Humaines Et Sociales Séries télé

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