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Publié le 28 octobre 2019 Mis à jour le 20 novembre 2019

Laisser sa trace, sa marque sur l'histoire?

Eugène Viollet-le-Duc ou le dilemme des choix de l'archéologue dans l'histoire, dans son époque et son histoire

Et, si chaque pas que nous faisons, chaque respiration que prenons changeait le monde…

... à l’autre bout de la planète comme une multitude de micro bouleversements qui deviennent des effets papillons pour d’autres dans le présent, mais aussi depuis l’histoire d’hier qui modifiera l’histoire de demain ?

Ce postulat sous-tend que tous à notre niveau laissons une trace dans le monde. Avec le problème des changements climatiques, nous nous rendons compte que les communautés ont une responsabilité sur leurs empreintes écologiques. De la même façon, on mesure l’effet des actions des hommes et femmes politiques sur notre monde :

“Chaque politicien veut laisser sa trace dans l’histoire de son mandat et quand il est en charge de la gestion publique, celle-ci peut devenir chaotique, voire absurde. Il faut se distinguer de son prédécesseur ou du gouvernement précédent et quand celui-ci a été très bon, il ne reste pas beaucoup d’alternatives quelques fois pour se différencier.

Souvent dans l’urgence, quelque fois dans l’illogisme de la progression professionnelle ou naturelle. Les changements sont souvent brutaux et au final est-ce que les usagers en sont réellement bénéficiaires ? Surtout dans le cas où l’objectif est d’effacer les traces de son prédécesseur”.

Source : Les services publics sont-ils encore publics ? - Par Virginie Guignard Legros 
octobre 2019 - https://cursus.edu/articles/43395

Est-ce que laisser sa trace, c’est toujours effacer d’autres traces ? Quels choix ? Quels en sont les enjeux ?

L’archéologie comme science des traces

“L’archéologie s’intéresse non pas au passé, mais aux vestiges matériels qui subsistent du passé. Elle intervient non pas seulement sur des monuments ou des œuvres d’art mais surtout sur des « choses », qui sont les débris de ce que nous produisons, consommons ou transformons.

À ce titre, l’archéologie étudie ce qui subsiste, matériellement, du passé dans le présent. Plutôt qu’à l’histoire, prise dans son sens traditionnel – reconstituer le passé tel qu’il était à l’origine – l’archéologie est davantage confrontée à la mémoire : non pas exactement la mémoire des hommes, mais plus exactement les héritages de formes que transmettent les choses et qui constituent la mémoire des lieux et des objets”.

Source : Ce qui reste, ce qui s’inscrit. Traces, vestiges, empreintes - par Laurent Olivier - 2014
https://journals.openedition.org/socio-anthropologie/2315

L’archéologie est surtout une formalisation compréhensible de la transmission du passé par la mémoire. D’un côté il y a l’objet, de l’autre sa sémantique et au final le travail qu’elle opère dans la mémoire des hommes. Sans doute la définition de l’archéologie mérite une révision avec l’objet qui se dématérialise avec les nouvelles technologies mais pour avoir une compréhension claire du sujet, restons sur l’objet matériel. Prenons l’exemple des rénovations des monuments historiques réalisées par Eugène Viollet-le-Duc au 19ème siècle.

“Eugène Viollet-le-Duc, 

...né le 27 janvier 1814 à Paris et mort le 17 septembre 1879 à Lausanne, est l'un des architectes français les plus célèbres du xixe siècle, connu auprès du grand public pour ses restaurations de constructions médiévales, édifices religieux et châteaux.

Un mouvement de restauration du patrimoine médiéval apparaît en France dans les années 1830, porté notamment par Prosper Mérimée qui devient inspecteur général des monuments historiques, et qui demande à Viollet-le-Duc d'entreprendre des restaurations. Celui-ci restaure donc de nombreux édifices, dont le mont Saint-Michel, la cathédrale Notre-Dame de Paris, la cité de Carcassonne et le château de Pierrefonds”.

Sources : wikipédia - https://fr.wikipedia.org/wiki/Eugène_Viollet-le-Duc

Si on parle de traces, d’effet sur notre patrimoine historique, Viollet-le-Duc est celui qui, en sauvegardant des monuments historiques majeurs en Europe tout au long de sa carrière, a eu l’effet le plus important sur leurs formes transmisent à nous aujourd’hui. Il a été confronté à des choix primordiaux et majeurs qui ont modélisé notre vision du Moyen-Âge d’aujourd’hui. 

Viollet-le-Duc : l'histoire et la fonction

"Les contradictions du XIXe siècle en matière d'architecture n'apparaissent nulle part plus clairement que dans l'œuvre du plus grand théoricien de l'époque, Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879).

On sait comment celui-ci, parallèlement à son activité d'architecte (église Saint-Denis-de-l'Estrée, Saint-Denis, 1860-1867) et à ses travaux de restauration qui, pour être souvent à la limite du pastiche (château de Pierrefonds, 1863-1870), n'en auront pas moins assuré le sauvetage d'une quantité d'édifices menacés de ruine, a poursuivi un effort de réflexion qui devait trouver son expression dans les dix tomes du Dictionnaire raisonné de l'architecture française (1854-1868) et les deux volumes des Entretiens sur l'architecture (1863-1872), ces derniers condensant l'enseignement que Viollet-le-Duc aurait donné à l'École des beaux-arts, s'il n'en avait été chassé par une cabale dirigée par Ingres.

Considérés superficiellement, du point de vue du « goût », ces travaux ressortissent au néo-gothique international. Mais dans le contexte d'un enseignement qui se voulait le gardien d'un ordre académique tout de surface, l'analyse « raisonnée » des monuments de l'époque gothique devait, dans l'esprit de Viollet-le-Duc, ouvrir la voie à une architecture nouvelle, ordonnée à la connaissance des principes, de la réalité constructive, et à un style résolument moderne, un style qui ne fût pas seulement affaire de mode ou d'apparence, mais qui se présentât – suivant la formule du Dictionnaire – comme « la manifestation d'un idéal établi sur un principe ».

Sans doute n'est-il pas facile de ramener l'esthétique du Dictionnaire et des Entretiens à une formule simple. Mais, soit qu'il ait entendu mettre l'accent sur les liaisons fonctionnelles entre les différentes parties de l'architecture ou proclamer la nécessité d'une adéquation des formes à leur fonction constructive et de l'édifice à sa destination matérielle et spirituelle, Viollet-le-Duc aura fait porter l'essentiel de ses analyses sur les relations synchroniques entre les éléments ; et si la [...]"

Source : https://www.universalis.fr/encyclopedie/historicisme-art/4-viollet-le-duc-l-histoire-et-la-fonction/

La restauration des monuments historiques majeurs comme celui de la Ville de Carcassonne en est un exemple intéressant. L’esthétique de cette restaurations correspond à une époque donnée, le 19ème siècle et quelque soit la bonne fois que Viollet-le-Duc y a mis, il fut influencé par son époque comme tous autres archéologues d'époques différentes d'ailleurs.

Que veut dire la forme et la fonction ? Cette formulation correspond par exemple assez bien à l’état d’esprit européen de la fin du 15ème siècle par opposition à celui du 14ème siècle. Au 14ème, tout était luxuriant, les vêtements, les chaussures pouvaient être composés de multiples matières et couleurs superposées. Au 15ème siècle, l’état d’esprit de l’époque se tourne vers le dépouillement, soit une pièce de vêtement, une couleur et une matière. C’est une robe, une cape, un chapeau qui ont vocation à être utiles et non plus décoratifs.

Certains appelleront cela de l’austérité et d’autre du fonctionnalisme. Quand Viollet-le-Duc restaure le vieux Carcassonne, il le fait dans un état d’esprit proche du 15ème siècle, qui est sans doute proche du 19ème dans lequel il vit. Résultat, on se retrouve avec une ville où l’on voit les superpositions des appareillages des pierres et briques romaines et médiévales. Alors qu’il aurait pu choisir de remettre un crépis coloré et peint avec pléthore de fresques comme il y en avait au 14ème siècle. Mais, cela n’aurait pas correspondu à l'état d'esprit de l’époque et à Violet-le-Duc lui-même. Il a réalisé des restauration d’édifices ayant traversé diverses époques selon son époque et ses choix qui eux aussi font aussi partie de l’histoire d’une époque. Comment être juste avec l’époque ?

“Où croyez-vous donc que se trouve le passé ? 

Regardez cette ville, par exemple : c’est Paris dans les années 2010. Or, ça n’est pas du tout ce que ça devrait être ; ça n’est pas du tout ce qui était annoncé quand on avait imaginé « Paris en l’An 2000 ». On n’avait pas prévu que le XIXe siècle continuerait à remplir le XXIe siècle, avec tout le reste : le XVIIIe et le XVIIe, sans compter le Moyen Âge, l’Antiquité et même la Préhistoire. On ne les voit pas tous, mais ils sont là. Ils travaillent le présent.

L’endroit où se trouve le passé, ça n’est pas autre chose que le présent, car la matière du présent est faite de l’accumulation des durées du passé : je veux dire de toutes les durées du passé qui continuent à exister, à présent, depuis les origines. À cet instant précis, pas très loin d’ici, il y a des éclats de silex noir qui sortent du sol d’un champ cultivé, des éclats qui ont été taillés il y a peut-être 500 000 ans. En ce moment même, les eaux grises de la Seine roulent sur des épées jetées à la rivière à l’âge du Bronze, il y a trois mille ans. Tout cela se passe en ce moment même, à l’instant où vous lisez ce texte : le passé est ce qui continue à exister”.

CF : Ce qui reste, ce qui s’inscrit. Traces, vestiges, empreintes

Tout finalement n’est qu’une histoire de survivance. D’ailleurs ce qui n’est plus là, n’existe plus, voir n’a jamais existé puisqu’on n’en a plus de traces :

“Dans le monde de l’archéologie reconstituant l’histoire, certains groupes de reconstitution extrêmement pointus ont pris le parti de ne baser leurs démarches que sur des sources avérées. Ils ne portent donc que des costumes historiques reconstitués sur la base de ce qu’ils trouvent dans les sources historiques. Imaginez que ces dames dans ce cas ne portent pas de sous-vêtements. C’est purement historique du point de vue de l’état des recherches mais cela ne l’est pas du point de vue du quotidien féminin.

Imaginez une femme travaillant aux champs qui ne dispose tout au long de sa vie que d’un seul vêtement qu’elle fait évoluer au grès de son anatomie en ajoutant ou en retirant des morceaux à sa robe au fur et à mesure de ses grossesses par exemple. Son vêtement lui est donc précieux.

Pourtant, selon l’avancée des sources historiques, elle ne peut pas garantir son hygiène personnelle. Si c’était la réalité de l’époque sa robe devrait être souvent remplacée et donc ne pourrait pas être mise pendant les 20 à 30 ans de la vie d’adulte de cette paysanne. En fait, c’est même impossible. Les Romaines avait des sous-vêtements, les femmes de la renaissance aussi, mais, pas celles du Moyen-Age ?”

Source : L’ADN de la reconstitution de l’information ou les trous noirs de l’espace sémantique historique - Par Virginie Guignard Legros - le 20 juin 2017
https://cursus.edu/articles/37529

L’archéologie est une histoire de traces. Sans traces plus d’archéologie. Ce qui ne veut absolument pas dire que certaines parties du passé n’ont pas existé. Simplement, elles sont oubliées pour un moment ou pour toujours. Le passé, c’est ce dont on se souvient par la mémoire ou par l’objet, voire par la madeleine de Proust qui va devenir la clef d’une porte qui mène à un univers disparu.

Pour laisser sa marque plusieurs critères entrent en jeux dont la correspondance entre l’époque dans laquelle prend part l’étude ou l’observation et le sujet observé. Il faut qu’il y ait des points de compréhensions communs. Si il n’y en a pas, alors, c’est la porte ouverte à toutes les interprétations de la part de l’archéologue. L’esprit humain fonctionne par le modèle si ce qu’il étudie ne correspond à aucun qu’il connaît alors il fera de la suppléance mentale, il va remplir les trous de l’histoire selon son système de compréhension à partir duquel il fera des choix.

“Polémiques autour des restaurations

Resituer un aspect « originel » qui n’a souvent jamais existé ou accepter les états successifs d’un monument : tel est le dilemme auquel sont confrontés les restaurateurs du patrimoine depuis l’époque de Viollet-le-Duc.

Dès son vivant, et plus encore à partir de la fin du siècle, ses restaurations ont été jugées excessives, parfois même démesurées et ont suscité de nombreuses polémiques : nombreuses furent les voix qui s’élevèrent pour lui reprocher la lourdeur de ses interventions et son refus de prendre en compte l’évolution architecturale dans le temps au nom d’une exigence d’unité stylistique.

Pour ses détracteurs, le monument ancien doit être traité en tant qu’être vivant, ainsi que le préconisaient les Romantiques, et la stratification des différentes époques respectée. Ce sont de telles considérations qui ont notamment poussé les Monuments historiques à entreprendre à partir de 1979 la « dé-restauration » de Saint-Sernin de Toulouse, en vue de retrouver l’état originel de la basilique avant les ajouts effectués par Viollet-le-Duc.

Cependant, ces polémiques ne sauraient masquer l’immense influence de cet architecte. Ses grandes théories sur la structure architecturale et sur la restauration conçue comme une lecture de l’édifice furent remises à l’honneur à l’issue de la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle un grand nombre de monuments furent presque entièrement détruits”.

Source : VIOLLET-LE-DUC ET LA RESTAURATION MONUMENTALE - par Charlotte DENOËL - 2008
https://www.histoire-image.org/fr/etudes/viollet-duc-restauration-monumentale

Il est compliqué d’être juste et de ne pas être influencé par son époque ou par sa personnalité, par ses affinités. C’est compliqué de passer le seuil de l’immortalité historique à travers son oeuvre. C’est un travail sur l’histoire dans une époque historique précise et qui va s’inscrire ou pas dans un futur incertain. Le facteur chance est immense dans ce processus.

Soyons heureux qu’il nous reste ces vestiges. La matière étudiée est vivante. Les épées rouillent et se dissolvent, les placages de marbres des pyramides sont des vues de l’esprit pour nous. Est-ce que ces mêmes pyramides ont été reprises par d’autres civilisations pour d’autres usages ? Quelle est la vraie histoire des cathédrales ? Les lieux celtiques choisis pour leurs qualités énergétiques ? Les églises qui y ont été implantées pour les faire disparaître, les cathédrales qui les ont suivies ? L’archéologue à qui on demande quelle époque choisir pour restaurer un bâtiment ? A-t-il tort ? A-t-il raison ? En Suisse, l’architecte doit construire du moderne dans du vieux, c’est institutionnalisé. Ailleurs, peut-être ce sera l’histoire dominante du quartier...

Il n’y a pas de faux, il n’y a pas de vrai. Juste des personnes qui ont laissé leurs traces dans l’histoire de l’Histoire.

Source image : Pixabay Hans


Mots-clés: Traces Marques reconstitution carcassone viollet-le-duc

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