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La veille en FLE : un regard distribué

Par Martine Dubreucq , le 13 mars 2011 | Dernière mise à jour de l'article le 21 octobre 2011

 

Il est des mots peu sympathiques, un peu monstrueux comme ces pauvres habitants des abysses à la gueule de Quasimodo qui promènent leur laideur dans les profondeurs. 

AbyssesCC BY-SA 3.0

Le terme de "curator" traverse nos écrans depuis quelques mois, un assemblage improbable de bon curé instituteur qui viendrait nous soigner du mal d'infos, de machine impitoyable qui nettoierait les scories des flux et des échanges et de super expert médiateur armé d'outils technologiques d'une efficacité redoutable. On chuchote au passage du monstre : "euh, mais ne serait-ce pas ce bon vieux  veilleur déguisé ?"  "Mais non, nous  rétorque-t-on, un veilleur répond à des demandes très précises en matière d'information, un curator à des attentes".

Voyons voyons : l'expertise d’un veilleur serait principalement méthodologique et transversale et celle d'un curator serait plus spécifique à un domaine. En gros, un veilleur veille pour les gens qui l'emploient pour cela, un curator veille pour lui et ses « contacts ». En gros, le curator est à la micro entreprise ce que le veilleur est à l'institution. 

Ces observations viennent du monde des grandes entreprises et si l'on observe les pratiques de veille d'un domaine comme celui de l'enseignement des langues et plus particulièrement du FLE depuis presque 15 ans, on sera tenté de nuancer le propos. Le veilleur a depuis ses débuts cherché, sélectionné, et organisé l'information qu'il juge pertinente pour lui et pour ses lecteurs, et c'est plutôt dans la forme que sa production a évolué, sans pour autant avoir changé de nature.

Naissance des veilleurs

Il y a presque 15 ans, l'activité qui permettait la production et  l'actualisation ne s'appelait pas vraiment veille mais s 'assimilait surtout à un recensement des adresses utiles des institutions, des associations dans le monde du FLE et de la langue française.  Les initiatives individuelles étaient assez rares : « Clicnet », réalisé par Carole Netter de l'Université de Swarthmore en Pennsylvanie était alors le portail le plus connu et son approche très littéraire dominait le "paysage réticulaire"comme on le nommait alors. En France, la plupart des professeurs de FLE ne connaissaient que « L'espace pédagogique » de François Mangenot et « Mômes.net » et ses comptines pour enfants. Les veilleurs enseignants souhaitaient faire partager leur intérêt pour ce nouvel espace ouvert qu'était internet et c'est très souvent avec peu de références qu'ils ont publié ces ébauches d'annuaires de liens.

Gardiens des portails

Les institutions commencent à prendre conscience de l'intérêt d'une veille dans les années 2000 et le journal « Le Français dans le Monde », très accroché à la culture du papier, après avoir concèdé un beau geste avec la création d'une liste de diffusion qui connaitra beaucoup de succès, ne semble pas accorder beaucoup d'importance à ce qui se passe sur internet. La Fédération Internationale des Professeurs de Français et le ministère créent le site Franc-parler qui devient le principal portail de la profession. Les veilleurs des portails institutionnels ne répondent pas, semble-t-il, à des consignes très précises de la part des responsables parce que le monde d'internet est encore profondément méconnu et la logique des encyclopédies et les structurations traditionnelles dictent l'organisation des portails qui seront crées dans les années qui suivent, comme en témoigne cet annuaire.

Peu à peu, les ressources sont liées plus intimement aux pratiques et aux besoins des enseignants et après 2002, on assiste à la naissance d'un portail coopératif : Edufle.net ainsi que du portail désormais central aujourd'hui « Le point du FLE » qui sont tous deux des initiatives d'enseignants sans appui institutionnel. C'est à cette époque là que les termes de veille pédagogique, technologique ou de veille stratégique font leur apparition dans les médias et que la fonction de veilleur commence à apparaître.

Abandonner le mythe des 180°

C'est après 2007 que les portails commencent à craquer sous le poids des ressources, que les catégories traditionnelles en langues entre les types de documents, les compétences visées dans les activités, les types de tâches s'entremêlent. Dans cette reconfiguration générale du paysage de l'apprentissage et de l'enseignement, les silos ont du mal à résister. Le veilleur est la plupart du temps obligé d'abandonner toute prétention à l'exhaustivité, de s'en remettre à sa perspective et d'assumer ses partis pris et le blog est l'outil qui traduit cette modification d 'activité. Le phénomène blog prend en effet de l'ampleur et l'information passe de plus en plus par le biais de journaux de bord d'enseignants comme le fameux « fle z' et merveilles » aujourd'hui disparu. Le site de TV5 crée à cette époque une rubrique "Blogosphère"et essaie de suivre la vague. Certains portails relèvent cependant le défi :  « Le point du FLE » résiste avec succès à ce séisme sur les catégories de classification traditionnelles, le portail CITO qui tente de modéliser les scénarios pédagogiques poursuit une logique de moteur de recherche figé sur des ressources qui évolueront forcément, avec le pari difficile à tenir d'une actualisation constante.

Un regard distribué

Ce qui a principalement changé dans la fonction de veilleur tient à l'explosion des points d'émission de toutes parts : la récolte de ressources, leur interprétation et leur mise en perspective est  aujourd'hui très souvent une agrégation d'éléments déjà médiatisés. Plus qu'à l'information de première main, qu'à la nouvelle de bouche à oreille captée, le veilleur a affaire à des tweets retweetés, des fils RSS, à des recompositions, des commentaires. Un très gros volume d'informations est géré par des outils trieurs qui brassent les « news », se renvoyant les uns les autres. Ainsi les principaux sites du réseau français sont-ils passés aujourd'hui à un modèle de blogs augmentés de widgets de réseaux sociaux qui « ratissent » les pages, les distribuent et les affichent sur des sites de communautés. C'est l'exemple du site Latitude France, du Ministère des Affaires étrangères, qui agrège des billets de multiples institutions différentes, d'un grand nombre d'Alliances françaises dans le monde entier.

Par conséquent, le veilleur aujourd'hui doit concilier deux approches : celle qu'il a toujours eue qui est à l'origine de sa curiosité naturelle, sa touche personnelle, son regard, en bref sa ligne éditoriale, et la façon particulière qu'il a d'agir dans sa discipine par exemple ( si l'on veut rester dans le domaine de l'enseignement apprentisage des langues ) d'une part; celle qui le relie à la production partagée des autres par l'intermédiaires des outils (twitter, Diigo, Netvibes, tous les sites de communautés...) d'autre part.

Comme le dit Willy Tenailleau sur son blog ILOZEN "Aujourd’hui le veilleur a besoin de connaitre les réalités du web, ses outils, ses tendances en sus, bien sûr, d’une connaissance d’un sujet précis, au moins de son environnement."

Voila un nouvel avatar du pédagogue veilleur : après la polyvalence, le multitâches, le voila affublé de 100 yeux comme Argus !

 

PaonCC BY-SA 3.0

Bref, la veille est bien un  mélange d'analyse et de sentiment, comme l'énonce toujours ce billet de ILOZEN

Une vision du veilleur : polyvalence et intuition

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