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Publié le 03 décembre 2020 Mis à jour le 03 décembre 2020

De l'histoire d'un immeuble à l'histoire du monde

Reconstruire l'histoire à partir des traces laissées par les habitants d'un immeuble

Un vieil immeuble est plein des cicatrices que ses différents occupants ont laissées. Il garde la mémoire de ses habitants, mais il est aussi le reflet d’une histoire locale et nationale. Ruth Zylberman fait le pari de nous raconter de façon sensible l’histoire d’un immeuble de Paris en allant à la recherche des traces nombreuses laissées par les générations qui y ont vécu.

Les photos, enregistrements sonores, coupures de journaux, archives de la police, des départements, des hôpitaux, courriers, maquettes et petits objets l’aident à rendre sensibles des époques, et en particulier les rafles de familles juives pendant la seconde Guerre Mondiale.

Le choix d’un immeuble

Ruth Zylberman est journaliste et écrivaine. Elle entreprend de raconter la vie d’un immeuble de Paris depuis 1840, en particulier la période de l’occupation allemande. Mais le 209 de la rue Saint-Maur nous fait parcourir l’histoire de tout un pays depuis 1840. Le choix n’est pas complètement lié au hasard. Le quartier a été touché par les rafles de 1942 qui ont conduit à la déportation de familles entières et d’enfants qui pour beaucoup n’ont pas survécu. Cette histoire résonne avec l’histoire familiale de l’auteure.

Dès lors, et pendant cinq ans, elle va se familiariser avec les habitants de cet immeuble. Elle va apprendre à connaître ceux qui occupent les lieux en 2015, mais surtout ceux qui ont vécu à cette adresse depuis 1840. En tirant le fil de vies singulières, elle nous parle de l’histoire de l’immigration, de la vie ouvrière dans la capitale et du bruit des cours intérieures, des crimes commis pendant la Seconde Guerre mondiale et des séquelles encore présentes soixante-dix ans plus tard. Le retour des gueules cassées de la guerre de 1914-1918, les petites entreprises artisanales au début du XIXème siècle ou les barricades de 1849 croisent le quotidien des occupants de ce bâtiment.

Ces personnages sélectionnés par le hasard du lieu de résidence semblent avoir été choisis avec un soin de scénariste tant ils marquent les esprits. Imaginez la concierge, Madame Massacré qui balaie la cour intérieure d’une certaine façon pour indiquer que la police est dans l’immeuble. Dans les étages, la famille Dinanceau cache des juifs alors que le fils de la famille s’est engagé auprès des nazis. Et soixante-dix ans plus tard, Henry, qui a fui à l’âge de cinq ans, voudrait tout oublier mais aussi transmettre à sa fille la mémoire familiale...


Des traces

Quelles traces laissons-nous à l’ère du numérique ? Une perte de disque dur ou même de mot de passe, et c’est toute notre mémoire, souvent concentrée sur un même espace qui disparaît. Pour les personnes dont Ruth Zylberman retisse l’histoire, le problème est ailleurs . Souvent arrachées à leur habitation en quelques minutes, obligées de fuir et spoliées, parfois par leurs propres voisins, elles ont tout perdu. Mais les racines de la mémoire sont tortueuses. Le souvenir des vies minuscules, pour reprendre le terme de Pierre Michon, se loge parfois dans des endroits inattendus, et Ruth Zylberman est tenace pour trouver ces indices secrets dont parle Walter Benjamin.

Le passé est chargé d’un indice secret qui le désigne pour la rédemption. Ne sommes-nous pas nous-mêmes effleurés par un souffle d’air qui a entouré ceux qui nous ont précédés ? N’y a-t-il pas dans les voix auxquelles nous prêtons attention un écho de celles qui se sont tues ? (...) Si tel est le cas, alors il existe un accord secret entre les générations passées et la nôtre.

Parmi ces indices, les yeux verts de la femme qui a confié René, qui n’a pas encore deux ans, à la gardienne de l’immeuble vont aider Ruth Zylberman à reconstituer une partie du puzzle.

Des courriers et des photos ont survécu aux déménagements successifs. Des archives de la police, du département ou des hôpitaux consignent méthodiquement des faits, avec une froideur qui contraste avec les horreurs qu’elles décrivent. Un homme retrouve des enregistrements à partir du témoignage de sa femme, sur des cassettes audio. Ces traces sensibles, auxquelles il faudrait ajouter les accents des protagonistes, nous rappellent qu’il s’agissait de personnes, qui ont fait des choix, qui avaient des projets et leur personnalité.

La mémoire trouve également sa place dans les architectures. Regroupant des familles pauvres qui pour une grande partie ont fui l’Europe de l’Est, les appartements n’avaient pas l’eau courante ni l’électricité. Les toilettes étaient sur le palier et on vivait à plusieurs dans une seule pièce.  La famille Diament regroupe ainsi sept personnes dans 20 m². Les témoignages reviennent régulièrement sur les rats qui grouillaient dans ces espaces qu’on qualifierait aujourd’hui d’insalubres.

Depuis, des murs ont été abattus et les surfaces sont plus grandes. Mais les traces du passé sont encore visibles. Les murs et les sous-sols portent les marques des habitants qui sont passés dans l’immeuble. Ruth Zylberman cite George Perec : « Qui a-t-il sous vos papiers peints ? ». Pour faciliter l'émergence de souvenirs enfouis depuis des dizaines d'années, l'auteure utilise des maquettes, des plans, et des schémas. Les rescapés manipulent des meubles miniatures, se souviennent des bruits de machine à coudre et de la vie des couloirs.

Des survivants très âgés, des enfants de survivants, d’anciens voisins ou propriétaires ou des conjoints gardent eux aussi des traces de mémoire.  Les souvenirs sont portés par des architectures, des photos, des enregistrements et des objets, mais surtout par des humains. Ils sont fragiles, parfois imprécis, parfois erronés mais ils donnent de la chair aux découvertes de la journaliste.

L’initiative de Ruth Zylberman et surtout son talent de narration ont transformé des traces en récit. Il s’en est fallu de peu pour que tout sombre dans l’oubli, ou ne survive qu’à travers quelques anecdotes imprécises. Il s’agit d’un seul bâtiment, et ce n’est pas le plus grand de la rue, loin s’en faut. On est pris de vertige en imaginant que chacun de ces immeubles garde lui aussi des secrets derrière ses papiers peints, dans ses caves et ses couloirs. Cela rend le témoignage des habitants du 209 rue Saint-Maur et le travail de Ruth Zylberman d’autant plus précieux.

À travers un immeuble, elle nous parle de tout un quartier, et de toute une époque !


Ruth Zylberman — les enfants du 209 rue Saint-Maur — reportage sorti en 2017
disponible en ligne jusque janvier 2022
https://www.arte.tv/fr/videos/065861-000-A/les-enfants-du-209-rue-saint-maur-paris-xe/

Ruth Zylberman - 209 rue Saint-Maur, Parix Xe -Arte Seuil Editions - janvier 2020
https://www.decitre.fr/livres/209-rue-saint-maur-paris-xe-9782021426243.html#ae85

Frédérique Fanchette — Libération — du sang neuf au 209 -  janvier 2020
https://next.liberation.fr/livres/2020/01/15/ruth-zylberman-du-sang-neuf-au-209_1773255


Mots-clés: Histoire Personnelle Traces Maquette Témoignages Narration Seconde guerre mondiale enquête Occupation

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