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Publié le 03 mars 2021 Mis à jour le 03 mars 2021

L’humour dans les interactions sociales homme-robot [Thèse]

Ou le projet fou de Lucile Bechade de developper l'humour pince-sans-rire des machines

Dessin inspiré de la création d'Adam par Michel-Ange, dans lequel le bras de dieu est remplacé par un bras de robot. Une bulle de dialogue fait dire au robot : "Tirez mon doigt"

Quelle est l’extension préférée des coiffeurs ? Le .TIFF bien sûr !
Blague de robot coiffeur d’un futur improbable

Rien de mieux que l’humour pour se sentir mieux et dédramatiser une situation, un mot bien placé aura toujours une chance de vous voler un sourire. L’humour est un outil pouvant se révéler utile pour diverses situations comme dans l’enseignement ou encore le soin à la personne. Alors que l’humour inclut une grande dimension humaine, certains auteurs de science-fiction l’associent à des machines. Est-ce que l’humour est le propre de l’homme ? Est-ce que ce jeu du cœur et de la sensibilité, comme l’a appelé Jules Renard, pourrait être encodé dans une machine ?

L’humour est un mécanisme, pluriel, naturel, complexe et intriqué dans nos interactions sociales. Que cela soit un jeu de mots, une dérision ou encore une blague, l’humour est proposé comme une capacité sociale humaine, impliquant à la fois un minimum de connaissance de son interlocuteur et une maitrise de la spontanéité de l’action. Peu importe le ton employé, il est une forme d’esprit visant à grossir au moment le plus opportun l’absurdité ou le comique d’une situation.

Bienvenue dans le thème de la thèse de Lucile Bechade intitulée « L’humour dans les interactions sociales homme-robot », dans laquelle elle développe le concept de l’humour et l’intérêt de son application dans le contexte des interactions sociales homme-robot.

Les drôles de capacités sociales des machines

Le but principal de cette thèse est d’améliorer les capacités sociales des systèmes conversationnels personne-machine en dessinant les contours du concept même d’humour et en le modélisant de manière à le rendre sensible aux réactions de l’utilisateur pour ainsi renforcer les liens personne-machine et renforcer un terrain d’entente et de confiance.

La question centrale de ce travail de thèse est : «Comment intégrer l’humour dans la conversation homme-robot de manière à l’adapter aux réactions de l’utilisateur ?»  Afin d’y répondre, l’étudiante aborde la question sous deux angles : une partie théorique couvrant les définitions de l’humour selon de multiples disciplines telles que la psychologique et la linguistique, et une partie pratique dans laquelle l’auteur travaillera sur la modélisation de l’humour.

Une double face

La notion de face est au cœur de ce travail de thèse. La face est une notion fondamentale du fonctionnement des conversations verbales chez l’Homme. La notion de face fut proposée par le sociologue Erwin Goffman et développée par Brown et Levinson. Goffman la définit comme étant la valeur sociale positive qu’un individu revendique effectivement à travers la ligne d’action que les autres supposent qu’elle a adoptée au cours d’un contact particulier.

Cette face a donc deux natures, celle qui relève de l’image du sujet par les autres via ses actions, et celle qui relève du désir du sujet à projeter une certaine image de lui lors de ses interactions avec les autres. Dès lors la face sociale est l’un des biens les plus précieux constituant un refuge de l’individu social vis-à-vis de son groupe (reconnaissance, admiration, intégration, considération, respect…), mais aussi l’un des plus volatiles s’il n’en est pas digne et pouvant disparaître en un claquement de doigts par ce même groupe.

Selon Goffman, par les attributs qui lui sont accordés et la face qu’ils lui font porter, tout homme devient son propre geôlier. Sur quoi le sociologue ajoute que cela est là une contrainte sociale fondamentale, même s’il est vrai que chacun peut aimer sa cellule. L’étudiante part alors du postulat que la face permet de lier l’attitude interpersonnelle et les émotions divulguées des interlocuteurs à partir de son comportement langagier.

Elle développera des outils de détection et d’interprétation de la face des utilisateurs à partir d’enregistrement audio en se basant sur un modèle d’engagement afin de mettre en place un système de rétrocontrôle de l’humour-robot.

Pourquoi lire cette thèse

En fonction des personnes, l’humour est un concept plus ou moins maîtrisé, dépendant de nombreux facteurs personnels et impersonnels s’entremêlant entre eux à la manière de spaghettis à première vue. Cette thèse va vous permettre de mieux comprendre la nature et l’importance de l’humour dans les rapports humains et notre société en général.

L’étudiante a fait un bel effort de compilation et d’analyse pour explorer de manière pluridisciplinaire la définition de l’humour pour en faire une synthèse simple et agréable à lire. La partie théorique de la thèse forme une base bibliographique simple d’accès pour tout curieux souhaitant aller plus loin.

La trame narrative est agréable et le texte complet et sans lourdeurs. Même dans les parties très techniques, l’étudiante parvient à immerger le lecteur dans son sujet et faire comprendre tant sa méthode que ses résultats.

Extrait

“Que signifie le rire ?”. Ainsi Henri Bergson pose la question introduisant son œuvre bien célèbre “Le rire. Essai sur la signification du comique”. L’intention dissimulée derrière cette interrogation innocente est d’analyser ce qui fait rire, afin de comprendre comment et pourquoi le rire apparaît. Bergson tire de son analyse un certain nombre de remarques sur la comédie et le rire. Son premier constat est que le rire est nécessairement humain. Ainsi, Bergson nous dit :
Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. Un paysage pourra être beau, gracieux, sublime ou laid ; il ne sera jamais risible. On rira d’un animal, mais parce qu’on aura surpris chez lui une attitude d’homme ou une expression humaine. On rira d’un chapeau : mais ce qu’on raille alors, ce n’est pas le morceau de feutre ou de paille, c’est la forme que des hommes lui ont donnée, c’est le caprice humain dont il a pris le moule.

(Bergson, 1978)
À ce fondement de l’humour comme capacité humaine cité par Bergson, s’ajoutent d’autres paramètres liés aux contextes d’apparition du rire et de l’humour. L’humour n’est pas seulement humain, il est également fondamentalement social. Il faut donc y ajouter des paramètres liés à son contexte d’émergence. Une blague amuse d’autant plus lorsque le blagueur l’inscrit de façon opportune dans la conversation, ou lorsqu’il la choisit avec une connaissance de ses interlocuteurs. L’humour est une valeur omniprésente de nos sociétés : enseignement, télévision, publicité, discours politique. Tous tentent de maitriser et manier l’humour pour en faire usage dans leur propre intérêt. Si les objets ne peuvent faire rire que par la forme donnée par leurs créateurs, que penser alors de la place de l’humour dans l’intelligence artificielle ? Les œuvres de science-fiction nous donnent des exemples de ce que décrit Bergson. Dans la série de films Star Wars, les rires des spectateurs sont régulièrement provoqués par les robots. Le dernier opus en date ne fait pas exception à la règle. Ainsi dans “Star Wars Épisode VIII : Les Derniers Jedis”, Leïa et C-3PO se donnent les répliques suivantes, déclenchant des rires dans la salle de cinéma :
1 - Leïa : Oh C-3PO, arrête de faire cette tête !
2 - C-3PO : Mais quelle tête ?
L’absurdité (qui fait rire) de cet échange repose sur le fait que les spectateurs sont conscients de l’incapacité du robot à exprimer une émotion par des expressions faciales. »

Discussion et Conclusion

L’étudiante a déterminé les formes d’humour pouvant être utilisées pour simuler un humour-robot dans une conversation orale casuelle avec l’utilisateur à partir de nombreux travaux pluridisciplinaires. L’analyse linguistique de corpus de conversation de Eggins et Slade a permis de définir les différents actes humoristiques langagiers s’intégrant à différents niveaux linguistiques pouvant être grammaticaux (rimes), sémantiques (jeux de mots), ou encore de discours (blagues, devinettes). Ces actes ont été adaptés par l’étudiante afin de générer un humour-machine simulant de manière simplifiée, les comportements et capacités humoristiques humaines que sont la dérision, les blagues, et les jeux de mots. Cet humour, choisi minutieusement, fut le substrat à la base de l’ensemble de ce projet de recherche sur l’humour dans l’interaction personne-machine.

L’exploration théorique réalisée par l’étudiante montre que l’humour est un phénomène complexe impliquant à la fois des aspects cognitifs, émotionnels, physiologiques et sociaux. En outre son rôle important pour briser la glace, l’humour permet également de partager son expérience, remplir certains silences, négocier une demande, augmenter la cohésion d’un groupe, influer socialement.

L’humour est un outil de manipulation subtile et très efficace pour qui sait en faire bon usage. Il permet un certain contrôle social en faisant adhérer à des propos, en attirant ou en maintenant l’attention de l’interlocuteur, et en régulant le degré, jouant sur la direction de la conversation, et différentes valeurs d’adhésion ou de contestation de l’interaction. L’humour constitue une arme de défense sociale pour désarmer un adversaire, dans le but de sortir d’une situation embarrassante ou encore à mettre les rieurs de son côté.

La méthode employée par l’étudiante afin de développer un rétrocontrôle humour-machine dépendant des différents états mentaux des participants tels que l’amusement, le sarcasme, l’irritation, ou encore l’ennui se fonde sur la mesure d’indices vocaux de l’utilisateur. De telle manière que le comportement humoristique de la machine répond en suivant la théorie des rites d’interaction lors desquels la face de l’utilisateur dirige le comportement du robot à partir de l’analyse d’indices émotionnels, comportementaux et linguistiques issues de l’enregistrement audio du participant.

Selon la littérature, les humains semblent réagir de manière positive à l’humour réalisé par les robots. Différents travaux montrent que l’humour contribue grandement à l’amélioration de l’interaction personne-machine, ainsi lorsque cette dernière est intégrée dans le discours de machine, leurs utilisateurs les jugent plus appréciables, plus amicales, et leur collaboration s’en voit grandie tant au niveau de leur entente que de leur confiance.

Les résultats obtenus lors de ce travail de recherche montrent que le comportement de l’utilisateur en réponse à l’humour robotique varie avec l’âge, l’humeur, le taux de fréquentation, ou encore le scénario utilisé par les participants pouvant représenter des freins à l’adhésion et compréhension de l’humour-robot.

De plus, l’étudiante met en avant que les jeux de mots, les devinettes ou les taquineries peuvent être difficiles à détecter, comprendre, mal perçus ou tout simplement frustrants pour les utilisateurs tandis que l’autodérision du robot et les taquineries sont assez bien acceptées.

Perspective et Commentaire

Lucile Bechade ouvre différentes perspectives de travail en conclusion de sa thèse, parmi lesquelles l’intégration culture, l’évolution du langage, ou encore l’élargissement des données mesurées pouvant être associées à la notion de face. Pour cette dernière, l’auteure imagine d’utiliser les données relatives à des systèmes connectés faisant partie intégrante du quotidien de l’utilisateur comme smartphones, système de contrôle global comme google home, afin d’accéder à des informations le concernant comme ses habitudes de consommation, l’ensemble de ses conversations, la musique qu’il écoute, les films qu’il regarde afin d’évaluer notre personnalité et notre culture personnelle pour s’adapter au mieux à nos attentes. L’auteure souligne que cela reste très discutable, et peut être dangereux et donner lieu à des situations délicates en fonction des utilisateurs.

Je vous invite donc à lire cette thèse pour vous forger une opinion sur le sujet et en savoir plus sur l’humour et les robots. Bonne lecture !

Ce travail a été soutenu le 23/03/2018 à Orsay, dans le cadre de l’obtention du grade de docteur délivre par l’Université Paris-Saclay et a été réalisé au sein du Laboratoire d’Informatique pour la Mécanique et les Sciences de l’Ingénieur (LIMSI) et de l’école doctorale Sciences et technologies de l’information et de la communication (STIC).

Sources

Lucile Bechade. L’humour dans les interactions sociales homme-robot. Informatique et langage [cs.CL]. Université Paris-Saclay, 2018. Français. NNT : 2018SACLS077. tel-01826449
Thèse en accès libre : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01826449


Mots-clés: Humour Thèse Interraction homme-Robot Indices paralinguistiques Indices linguistiques État mentaux

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