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Les savoir-faire artisanaux sur le web : un défi pour les moteurs de recherche

Par Christine Vaufrey B , le 02 juin 2009 | Dernière mise à jour de l'article le 01 mai 2012

Elizabeth Churchill travaille dans le département Recherche de Yahoo, en tant que chercheuse membre du groupe «Internet experiences», qui s’intéresse de près aux usages des internautes.   Elle a mené, avec deux autres chercheurs américains, une étude portant sur les pratiques de recherche d’information en ligne des amateurs d’artisanat et de loisirs créatifs qui a été publiée en avril 2009.

La finalité de cette recherche était de mieux cerner les particularités des contenus relatifs aux savoir-faire artisanaux d’une part, des pratiques de recherche et de l’exploitation des résultats par les utilisateurs d’autre part. Ceci, afin d’explorer des voies permettant d’améliorer les performances des moteurs de recherche.

Les mots-clés ne fonctionnent pas

Car la recherche de tutoriels et autres modes d’emploi relatifs aux savoir-faire artisanaux est souvent décevante. C’est la première conclusion à laquelle aboutit cette étude, basée sur l’interview d’une quinzaine d’amateurs de pratiques artisanales diverses. La recherche par mots-clés donne rarement des résultats satisfaisants. Ceci, pour deux raisons principales :

  • Les utilisateurs ne connaissent pas toujours le vocabulaire spécifique de leur pratique et ne parviennent donc pas à énoncer leur requête de manière suffisamment précise ;
  • Les modes d’emplois et tutoriels d’apprentissage de savoir-faire artisanaux sont composés non seulement de textes, mais d’images, de diagrammes, de vidéos… qui ne sont pas toujours détectables en tant que tels par les moteurs.

Les utilisateurs mettent donc en œuvre des stratégies de contournement de ces faiblesses. En premier lieu, ils effectuent volontiers des recherches d’images, ce qui leur permet de vérifier immédiatement, car visuellement, si le terme employé est juste. C’est du moins l’expérience de Mandy, qui aime confectionner ses propres vêtements :

« Une partie du problème, c’est de savoir ce que l’on cherche et si je fais une recherche d’image, je sais que j’ai utilisé le terme juste : ok, maintenant je sais de quoi les gens parlent; parce que si vous n’avez pas les mots exacts pour décrire la jupe, vous cherchez et vous lisez toutes ces instructions, vous pouvez arriver à la fin et vous dire ‘oh, ce n’est pas du tout ce que je suis en train de faire ‘ ».

Les amateurs de savoir-faire artisanaux, plus que tout autre catégorie d’internautes, pratiquent la recherche d’information par raffinements successifs. Ce qui conduit E. Churchill et ses collègues à insister sur la difficulté à évaluer la pertinence des résultats proposés par le moteur : s’agit-il des pages utiles tout de suite, de celles qui vont conduire à d’autres résultats jusque-là bien cachés, ou encore de la somme de tous ces résultats fragmentaires qui, ensemble, vont faire sens pour l’utilisateur, face à son projet spécifique ?

Des pratiques de veille élaborées

Pour faciliter leur recherche d’informations, les amateurs d’artisanat pratiquent assidûment la veille : lorsqu’ils trouvent un site intéressant, un forum particulièrement actif, un blog de spécialiste, ils y retournent régulièrement. Ils se confectionnent ainsi un web personnel qui leur évite de longues heures de recherches fastidieuses. Elsa, l’une des personnes interrogées va même jusqu’à rédiger et s’envoyer des courriels de synthèse des échanges lus sur les forums qu’elle fréquente, pour ne pas oublier et pour archiver sous une forme pratique les informations qui pourraient lui servir un jour… On notera là l’effort de reformulation effectué, qui facilite grandement la transformation de l’information en connaissance.

Mais ces stratégies ne sont pas efficaces dans tous les cas. En particulier parce que les amateurs d’artisanat ne cherchent pas toujours des informations directement et immédiatement utiles. Ils aiment butiner, flâner sur le web pour trouver l’inspiration en se nourrissant de la créativité de leurs pairs. Et là, la désillusion est souvent au rendez-vous : la réalisation proposée ne correspond pas au niveau de compétence du lecteur, ou bien ce dernier ne dispose pas des matériaux nécessaires, ou encore ce n’est tout simplement pas un produit correspondant à ses goûts.

Des métadonnées adaptées aux savoir-faire pratiques

Ce qui pose la question fondamentale de la traduction des informations écrites en gestes menant à une réalisation complète. Les trois dimensions évoquées ci-dessus (le niveau, le temps et les matériaux nécessaires, l’esthétique du produit fini) s’avèrent cruciales dans le passage du « lire » ou « regarder » au « faire », même quand le mode d’emploi est clair et structuré. Les personnes interrogées dans le cadre de l’étude passent toutes par l’essai-erreur, qui leur permet d’intégrer les instructions écrites ou visuelles à leurs propres savoir-faire.

D’où l’intérêt, pour une compagnie comme Yahoo, de leur proposer un moteur de recherche plus performant en matière de savoir-faire pratique. Les auteurs proposent donc de réfléchir à un tel moteur spécialisé, qui filtrerait les résultats selon les critères suivants :

  • Sélection exclusive des tutoriels et modes d’emploi, indépendamment des objets multimédia utilisés par le producteur de la ressource (vidéos, textes, images fixes, diagrammes) ;
  • Mention du niveau de difficulté de l’ouvrage à réaliser ou de la technique à apprendre ;
  • Mention de la nature, du prix et du niveau de rareté des matériaux utilisés,
  • Mention du niveau de qualité visé, notamment au travers d’une estimation du temps nécessaire à la réalisation de l’objet ou à l’apprentissage de la technique ;
  • Mention du courant esthétique dans lequel s’inscrit l’objet à réaliser.

 

Tous ces filtres ne pourront être efficaces que si les ressources mises à disposition sur le web disposent des métadonnées adéquates, ou du moins sont accompagnées des mots-clés pertinents posés par les visiteurs et utilisateurs. Le « social bookmarking » trouverait ici sa pleine utilité.

L’article des trois chercheurs comprend bien d’autres données et pistes à explorer, pour améliorer l’efficacité de la recherche d’informations pratiques sur Internet. On y trouvera notamment toute une réflexion sur la dimension sociale de la pratique artisanale des amateurs, qui prend des visages fort différents et ne peut être réduite à l’image traditionnelle de la recherche absolue du « bel ouvrage ».

En matière de pratique artisanale et de loisirs créatifs comme en bien d’autres domaines, Internet fait vaciller les cadres et les interactions, permet d’explorer de nouvelles manières d’apprendre et d’échanger entre pairs. Les outils techniques ne sont pas encore au niveau des attentes des utilisateurs mais une chose est certaine : la recherche d’information en ligne est devenue partie intégrante de la pratique artisanale amateur (et peut-être professionnelle…) ; il y a donc ici un enjeu important, tant pour les créateurs de ressources pratiques en ligne qui doivent soigner leur référencement avec des informations utiles aux praticiens, que pour les concepteurs d’outils de recherche sur la toile.

Learning How : The Search for Craft Knowledge on the Internet. Torrey, C , Churchill E.F., McDonald W, avril 2009, article en téléchargement gratuit sur le site de Yahoo ! Research en anglais

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