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Technologies de l’information et de la communication ou de l’individualisation et de la solitude? -

Par Denys Lamontagne , le 22 janvier 2001 | Dernière mise à jour de l'article le 12 décembre 2008

Une collaboration spéciale de Maurice Yerlès

Pourquoi cette question dans le cadre de THOT?

Lecteur intéressé de THOT depuis un an environ, je suis confronté en Bretagne au développement des systèmes et plateformes de formation à distance que ma Région propose. De la lecture des articles du journal et des éditoriaux de la lettre d’information, j’ai déduit que nombre d’enseignants et formateurs se posaient à la fois en soutien de l’utilisation des TIC et en questionnement sur l’évolution trop rapide des pratiques. Je voudrais apporter une pierre modeste au débat à partir de mon expérience.

Des pédagogues en quête de sens

Depuis l’arrivée du micro-ordinateur dans les écoles et les foyers, au début des années 80, on prête à l’informatique la vertu principale de pouvoir «apprendre à son rythme et à partir de ses acquis». Mais qu’en est-il exactement? Les individus face aux machines sont-ils en recherche de réponses à leurs besoins ou en état de solitude? Y a-t-il des solutions pour ceux qui ont la tâche de guider et de favoriser les apprentissages?

Si l’individualisation de l’apprentissage est une approche centrée sur le sujet, se situe-t-elle dans un parcours face aux machines, en risque de blocage permanent? Se situe-t-elle hors du regard d’un formateur capable de dialoguer avec l’apprenant sur la réelle nature de ses difficultés? Un parcours de solitude, donc. En quoi le groupe ou la classe, en présence d’un enseignant/formateur/ médiateur, ne serait pas l’espace et le temps de l’individualisation par le dialogue et l’échange qu’ils permettent? C’est le moyen pour chacun d’exprimer ses difficultés, de les comprendre, de confronter ses regards à ceux des autres, donc, d’apprendre. Pour résoudre cet apparent paradoxe de sens, peut-être faut-il revenir aux sources des approches pédagogiques actuelles.

Lev S. Vygotsky et J. Bruner, l’un par la relation entre le groupe et l’individu dans le développement de nos connaissances et capacités, l’autre par le regard nouveau porté sur le caractère individuel de nos stratégies et opérations mentales dans les environnements informationnels, ont posé les bases actuelles pour concevoir et organiser des conditions satisfaisantes d’apprentissage, quel que soit l’état de la personne qui en bénéficie. Il ont donc donné du sens au mot individualisation, et posé le principe qu’on ne se développe pas dans la solitude.

Les TIC sont donc à replacer dans un ensemble de ressources où l’humain et le groupe sont présents. Ce sont des occasions d’expression et de communication. Ce sont aussi des outils et supports qu’il faut réfléchir et décider d’utiliser en regard des autres outils et des supports de l’apprentissage en connaissance des effets qu’ils ont sur les apprenants. Les technologies ne sont pas magiques et il faut se garder de leur prêter des vertus qu’elles ne peuvent avoir.

La réponse à la question de départ me semble donc naître à la fois de l’usage nécessaire de ces outils et supports, de leur appropriation, et de la réflexion pédagogique en profondeur sur ce qui est le noyau de notre métier.

Penser démarche et scénario plutôt que contenu

Placer la personne au centre des dispositifs d’éducation/formation nécessite de penser démarche et scénarios avant contenus et outils.

Notre rapport au savoir nous place trop souvent dans une approche inverse et nous amène à penser les environnements d’apprentissage en termes de contenus et de supports/outils. Nous construisons des systèmes-objet plutôt que des systèmes-sujet.

Ce qui illustre cette idée de système-objet, c’est la façon dont sont conçus et réalisés les projets de centre de ressources, de "multimédiathèque", de salle multimédia, de cybercentre, d’atelier pédagogique personnalisé, etc., tous ces lieux "ressources" qui complètent et remplacent nos bobliothèques. On utilise des modèles existant ou on liste les ressources diponibles, on les classe, on définit les procédures d’accès et de mise à jour, on investit le matériel, on place le tout à l’abri.

Pour illutrer ce qu’est un système-sujet, prenons l’exemple de l’apprentissage des maths :

  • ou bien je vais d’abord regarder les maths, leur champ, les différentes composantes en rapport avec les objectifs de savoir en jeu pour un individu donné, et je reste alors centré sur l’objet de connaissance;
  • ou bien je vais m’intéresser au rapport de l’aprenant avec les maths et mettre en jeu ce qui contribue à le rendre positif et motivant, et je suis alors centré sur le sujet.

Pour aller dans ce sens, je vais relater deux expériences :

(1) En 1984, dans un quartier "chaud" de la banlieue parisienne, nous avons été sollicités pour assurer, avec les outils informatiques, un soutien de quelques élèves en grande difficulté, en maths et en français, sur une dizaine de séquences de deux heures, en milieu d’année. En utilisant des petits logiciels, les élèves ont été amenés, en jouant, à créer des histoires, à "créer des maths". Le bilan a fait apparaître des progrès importants en classe. Ce ne sont pas les savoirs nouveaux en maths ou en français qui ont déclenché le progrès car il n’y avait pas de contenus de connaissance dans les scénarios, excepté des savoir-être. Par contre, il y avait une production de qualité avec les outils informatiques. Et c’est parce que leurs enseignants et les groupes-classes ont vu leurs productions et accepté de modifier leur regard sur eux que ces gamins ont, en retour, modifié leur regard sur eux-même, leur rapport aux autres et au savoir et restauré leur motivation.

(2) En décembre 2000, pour familiariser un groupe d’adultes, chômeurs de longue durée, avec l’usage des TIC, nous les avons placés en projet et en réalisation d’un journal sur le Web, chacun sur ses centres d’intérêt, mais tous en construction de l’ensemble. Ce qui a joué sur leur capacité à maîtriser l’outil, c’est d’abord la possibilité d’exprimer à travers eux leurs centres d’intérêt. C’est ensuite la communication et l’échange liés à la nécessité de construire le journal en commun en rassemblant les constructions individuelles. Ce sont ces moteurs forts, alimentés par la créativité et le plaisir qui ont permis à ces personnes, en quelques jours, d’enfoncer la barrière de la complexité pour porter un regard nouveau sur eux-même.

En guise de conclusion provisoire

Le développement d’environnements favorables à l’apprentissage avec les TIC, en site ou à distance, en particulier sur le NET, dépend moins de la nature et de contenus disponibles que la façon dont les apprenants vont questionner, accéder à, manipuler, s’exprimer au sujet de ces contenus. C’est notre responsabilité de médiateurs que d’organiser cet environnement-démarche où le sujet prend le pas sur l’objet.

Contact : [email protected]

Qui écrit ?

Je suis physicien de formation et informaticien. J’ai vécu l’expérience d’enseignant en France pendant six ans. Je travaille depuis en pédagogie des adultes et des jeunes en difficulté, notamment avec les outils et supports informatiques depuis 1983.

J’ai créé à cette date une structure qui travaille en recherche-action sur les thèmes précédents : Boutique Média.

Actuellement formateur de formateurs à l’utilisation pédagogique des TIC, je développe une démarche et un ensemble de contenus autour de l’apprentisage, de l’espace pédagogique multi-support, de la médiation cognitive avec les TIC, de la pédagogie de projet avec les TIC, de la gestion et l’animation des ressources, de la médiatique et de la formation à distance.

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