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Mario Asselin : dire et partager ses expériences décisives

Avec les blogues, évidemment !

Par Christine Vaufrey B , le 25 février 2009 | Dernière mise à jour de l'article le 22 mai 2016

Mario Asselin nous a fait le plaisir de participer au Formacamp  organisé dans les locaux de la Région Rhône-Alpes (France) le 24 février dernier. Ce fut l’occasion d’une discussion à bâtons rompus à propos de la manière dont s’entremêlent les histoires de vie et les parcours de formation. Car toute vie est, en elle-même, un parcours de formation… à condition de faire retour sur ces expériences et d’en nommer les éléments significatifs, qui nous font progresser dans la connaissance de nous-même et l’épanouissement de la satisfaction d’être au monde.

Mario, que pensez-vous de l’utilisation des Histoires de vie en formation ?

Cela me fait immédiatement penser à Helen Barrett  et à son travail sur le storytelling. Mais cela me fait penser surtout, parce que j’ai pu bénéficier des enseignements de cette personne exceptionnelle, au travail de Jeannine Guindon auprès de jeunes délinquants au Québec, engagé dès le milieu du XXe siècle.

Cette dame n’est pas très connue, il me semble, dans les milieux de la formation et de l’éducation de ce côté de l’Atlantique…

Jeannine Guindon a pourtant réalisé un travail éducatif essentiel avec des jeunes en difficulté, à une époque où au Québec n’existaient, pour ces jeunes, que des centres de rééducation très coercitifs. J. Guindon a travaillé sur la responsabilisation des jeunes et a mis au point des outils et techniques très simples pour que chacun (et pas seulement les délinquants !) puisse apprendre de sa propre vie, s’appuyer sur ses expériences positives pour avancer.

Dire pour transférer ses expériences positives

Comment procédait-elle ?

Au travers de ses travaux avec les jeunes, elle est arrivée à un constat absolument fondamental : « Ce qu’on ne peut nommer ne se transfère pas ». Autrement dit, il faut développer ses capacités réflexives pour « relire » ses expériences, leur donner du sens, en extraire les éléments décisifs qui font qu’à un moment donné, nous avons été compétents, pertinents, justes face à une situation. Que nous l’avons maîtrisée, et non pas subie.
Elle procédait de manière très simple : lorsqu’une personne racontait une situation dans laquelle elle s’était sentie en situation d’échec, elle l’invitait à la comparer avec une situation dans laquelle au contraire la personne s’était sentie compétente. Puis, avec quelques questions bien choisies, elle permettait à la personne de relire cette expérience réussie : « Quels étaient les éléments importants de cette situation, pour toi ? Quelle était ton intention ? Quelle décision as-tu prise à ce moment ? A quoi as-tu renoncé, à ce moment-là? ». Des choses de ce genre. C’est en mettant des mots sur ces fragments de vie positifs qu’on progresse et qu’on peut comprendre où sont nos forces, nos compétences d’être et d’action.

J’en tire une leçon essentielle : il faut mettre des mots sur sa vie pour lui donner du sens. Et une autre : il ne faut pas faire cela seul dans son coin, il faut accepter de partager ses expériences avec d’autres, une communauté.

Vous avez tiré parti de ces enseignements dans le travail que vous avez engagé avec les jeunes, en les invitant à tenir des blogues…

Oui. Dès le début de ce travail, en 2003, les garçons surtout, qui n’ont pas l’habitude de se dévoiler en public, ont compris qu’écrire sur un support public tel qu’un blogue, les engageait, par ce qu’ils y dévoilaient. Et la plupart des jeunes qui parlent d’eux sur Internet ont conscience de cette implication, qui va plus loin parfois que ce qu’ils avaient envisagé au départ. On sait que certains jeunes ont le sentiment d’être allés trop loin dans ce sens, et qu’ils voudraient rattraper une partie de ce qu’ils ont livré sur leurs blogues ou dans les réseaux sociaux. Malgré tout, cet effort d’écriture reste très positif, surtout (et c’est essentiel) si le rédacteur reçoit les feed-backs de la communauté.

Nous en avons reçu un excellent témoignage ces derniers jours : un blogueur s’est montré impressionné par la fugue d’un jeune homme dont on a beaucoup parlé à la télévision. Il en parle sur son blogue. Progressivement, il passe à sa propre histoire et raconte une période douloureuse de sa vie, lorsqu’il était enfant. Il a pleinement conscience du pas important qu’il franchit en racontant cela, et regrette que le jeune en rupture n’ait pas pu mettre des mots, lui aussi, sur ce qui le faisait souffrir… Ce billet de blogue a reçu de nombreux commentaires et a été repris par plusieurs médias, en particulier par Patrick Lagacé. Le sujet (l’intimidation) touche de très nombreuses personnes et les témoignages commencent à arriver en masse… Martin savait-il ce qu’il allait déclencher ? On peut lui dire merci, et bravo d’avoir osé se dévoiler.

Mais la valeur thérapeutique de l’écriture serait la même si les mots étaient exprimés dans un journal intime, ou dans un groupe d’amis…

Non. Dans un journal intime, on est en tête à tête avec soi, on ne bénéficie pas de l’appui et du retour de la communauté. Le récit de sa vie doit être social : pour qu’il y ait transfert, il faut que les autres nous fassent réaliser la valeur de notre propre expérience. Les outils de publication actuels sur Internet permettent cela.

Les amis, les proches gardent toute leur importance quand il s’agit de se confier. Mais n’oublions pas que l’oral est instantané. Vous ne pouvez pas reprendre ce que vous avez dit. De plus, les réactions des autres peuvent perturber vos paroles : ils vous coupent, ils changent de visage, ils soupirent… Alors qu’à l’écrit, vous pouvez « aller jusqu’au bout », comme me disaient de jeunes blogueurs. Vous êtes maître de votre expression. Vous pouvez modifier votre texte aussi souvent que vous le souhaitez, et vous décidez vous-même du moment où vous voulez le livrer à la communauté.

Quelle place pour la formation initiale ?

Cet effort de retour sur soi et d’écriture est au cœur du travail réalisé pour élaborer un portfolio de compétences, par exemple…

Oui, en effet. Personnellement, je ne prône pas l’utilisation de documents spécifiques de portfolios. Les blogues remplissent parfaitement cet office. Le plus important, c’est la dynamique, le mouvement continu. En cultivant l’attitude réflexive, on prend conscience du fait que nous apprenons sans cesse, d’une multitude de situations, à tout âge. Nous sommes là au cœur de « l’apprentissage tout au long de la vie ».

… Car nos compétences se forgent avec le temps et l’expérience. On dit que plus de 70 % des compétences utiles pour exercer un emploi s’acquièrent par le biais de l’expérience. Cela relativise fortement la valeur de la formation initiale…

Et ce n’est pas une bonne nouvelle pour la formation initiale ! Est-ce que l’école n’aurait pas vraiment changé, depuis l’époque de Charlemagne ? Est-ce que sa principale utilité serait de garder les enfants pendant que les adultes sont pris ailleurs, en les occupant avec des savoirs inutiles ? Non, elle ne peut, ne doit pas être seulement cela.

Alors, que devrait-on apprendre à l’école, dans les études ?

Une culture générale. Être compétent pour occuper un emploi ou une gamme d’emplois, c’est bien, mais il ne faut surtout pas réduire le rôle de l’école à cela. Nous avons tous un besoin vital de culture commune, de nous situer, ensemble, dans un continuum culturel. C’est à l’école qu’on prend conscience de cela et qu’on découvre ce qui nous lie les uns aux autres.
Et l’école doit aussi nous aider à acquérir les compétences transverses, celles qui nous permettront d’apprendre encore lorsque nous en éprouverons le besoin. Cette fameuse compétence réflexive, par exemple. La démarche expérimentale…

Mais l’enseignement ne doit surtout pas nous fournir les réponses à des questions que nous ne nous posons pas. Le manque de goût pour apprendre est lié à cela, au fait de ne pas avoir pu stimuler sa propre curiosité, d’avoir reçu un « contenu » sans lui donner du sens pour soi. 

D’où tout l’intérêt du travail collaboratif, qui permet de faire naître les interrogations par la confrontation de son point de vue à celui des autres.

Oui. De nombreux programmes d’enseignement à distance s’appuient encore trop sur les contenus pré-formatés. Alors que nous avons tous les outils et les espaces nécessaires pour développer la réflexivité, encourager la curiosité, et faire naître le sentiment de compétence et de légitimité chez chacun. Mais attention, je ne dis pas ici que l’enseignant doit simplement attendre que « ça vienne » chez les apprenants. Il a un rôle de guide, de repère, indispensable. Il scénarise la démarche de l’apprenant, et lui faire ensuite confiance pour créer du sens.

La confiance. Le mot revint souvent lors de la journée… Tous les participants sont sortis enrichis de la rencontre et de la confrontation des idées. Et Mario y a largement contribué.

***

Vous ne connaissez pas encore Mario Asselin ? Laissons-le se présenter lui-même.

Et retrouvez Mario Asselin sur son blogue, Mario Tout de Go

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