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A quel âge peut-on commencer à philosopher ?

Par Christine Vaufrey B , le 12 octobre 2010

La philosophie est une discipline scolaire diversement traitée dans les systèmes éducatifs nationaux.

De l'enseignement obligatoire...

En Amérique du Nord, la philosophie n'apparaît pas dans les programmes scolaires avant le niveau collégial (les deux années suivant la fin des études secondaires). En France, la philo est obligatoire en classe de terminale (dernière année d'études secondaires) des sections générales et technologiques et on l'appelle volontiers "l'épreuve reine du Baccalauréat". Comme la dictée, la philo fait partie du patrimoine national français. Les pays d'Europe du sud quant à eux offrent une place significative à l'enseignement philosophique au secondaire, mais il met l'accent davantage sur l'hisoire des idées que sur la pratique de la réflexion. En Europe du Nord et de l'Est, on s'étonnera que l'Allemagne et la Grande-Bretagne n'accordent pas une place plus importante à la philo au secondaire, compte-tenu de l'apport décisif de ces deux pays à la philosophie européenne.

C'est le magazine Slate.fr qui dresse ce panorama européen, et explique ensuite à quoi est dû l'attachement français pour l'enseignement de la philosophie. Selon l'auteure de l'article, la philosophie a conquis sa place de la plus noble manière, en contribuant à la construction de l'Etat français à l'époque des Lumières qui déboucha sur la Révolution française et la Déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen (voir l'entrevue avec André Martin, professeur de philosophie à l'université de Sherbrooke, pour une analyse politique de cette période et ses impacts). Depuis cette époque, l'enseignement de la philosophie au lycée répond au principe fondateur d'égalité des hommes et a donc pour ambition de leur fournir, à l'aube de l'âge adulte, les outils conceptuels nécessaires à l'exercice de liberté de pensée.

... Aux ateliers volontaires. Un but commun : apprendre à penser

Mais pour penser, il faut en avoir les moyens. "Une structuration de la pensée mène à la pensée", dit Marc Lemire, animateur d'un atelier de philosophie au Collège Saint-Louis de Montréal. Dans un remarquable article publié dans la revue Vie pédagogique, Marie-Hélène Proulx témoigne de sa rencontre avec les élèves volontaires qui participent à cet atelier. Nous sommes donc au Québec, où la pratique de la philosophie avant le Cegep relève du volontariat. Il ne s'agit pas ici, pour l'animateur de l'atelier, de faire des cours de philo à l'ancienne, selon le mode "je parle, tu écoutes", dit-il. Son ambition est plutôt d'accompagner les jeunes dans la construction de leur pensée : « Je crois que la philo peut vraiment aider les jeunes à trouver leur place dans le monde, intellectuellement et professionnellement. Ils ont besoin de savoir qui ils sont dans l'univers : "Suis-je un simple amas de molécules ou un être spirituel?". »

Donner du sens à sa vie donc, mais aussi comprendre la société, en déceler les arbitraires et s'engager sur la voie du vivre ensemble. Un vaste programme, que les jeunes volontaires s'approprient avec enthousiasme. Ils apprécient d'améliorer la rigueur de leur pensée et ainsi d'être en capacité de défendre leur point de vue, dans le respect de la pluralité : « Je me rends compte maintenant qu'une idée peut être juste, même si je suis seule à la penser », conclut Sarah. « Mais c'est sûr que, dans un groupe comme ici, on apprend encore plus à mettre notre ego de côté et à ne pas chercher avant tout à se valoriser aux dépens des autres, ajoute Tristan ».

Certains thèmes de réflexion emportent leur adhésion. Ainsi l'étude des sophismes (ou arguments fallacieux)  a t-elle remporté un franc succès : « Les préjugés sont parfois tellement gros qu'on ne les voit pas », précise Maryse. « Cela m'a fait prendre du recul face aux propos des adultes, qui utilisent souvent des sophismes ou des théories pseudo-scientifiques pour nous clouer le bec », indique Stéphanie.

Progressivement, l'animateur amène les jeunes vers les textes classiques. Une manière de leur indiquer qu'ils ne sont pas seuls sur la voie de la réflexion et qu'ils peuvent s'appuyer sur des penseurs qui gardent toute leur actualité. Marc Lemire insiste sur un point qui lui semble essentiel, la maîtrise de la langue. Employer le mot juste, découvrir la polysémie de termes telle que la justice ou le bonheur, fait aussi partie de l'apprentissage philosophique. « Pas de langue, pas de philosophie! », assène t-il.

La philosophie en culottes courtes

On conçoit aisément que les adolescents trouvent de l'intérêt à se frotter au raisonnement philosophique. Mais les petits enfants ? Certains penseurs et éducateurs n'hésitent pas  : Roger-Pol Droit a ainsi publié récemment un ouvrage intitulé "Osez parler philo avec vos enfants", qui a séduit un journaliste du Devoir, le quotidien de Montréal. Dans son article intitulé Parler philo, du début à la fin, il donne largement la parole au philosophe français, qui appuie son argumentation sur le fait que les enfants, comme les philosophes, se posent une foule de questions sur le monde, sont dans un état permanent d'étonnement. Pourquoi donc ne pas saisir la balle au bond et "cultiver une modification du regard, (...) découvrir le plaisir de penser en se libérant de la contrainte d'aboutir quelque part" ? Là encore, la recherche de la tolérance à l'opinion des autres semble constituer une finalité importante de l'exercice. Et il est vrai que les exemples donnés montrent qu'il n'est pas stupide de parler de la justice ou de la liberté avec de jeunes enfants.

C'est sans doute cette conviction qui a menée une institurice de maternelle (enseignement pré-scolaire pour les enfants de 3 à 5 ans) à créer des ateliers de philosophie avec ses tout-petits élèves. Elle détaille minutieusement sa démarche et sa méthodologie dans un copieux document librement téléchargeable sur le site du CRDP du Limousin

Alors, la philo comme discipline obligatoire à partir de six ou dix ans ? Plus sérieusement, on ne peut qu'encourager les adultes qui accompagnent les jeunes de tous âges dans la construction de leur raisonnement, les aidant ainsi à accéder à une liberté qui, souhaitons-le, leur permettra de se conduire en individus responsables et lucides dans le monde, et de traiter avec tout le détachement nécessaire les pauvres croyances qui nous sont régulièrement servies comme des vérités.

Pourquoi la France philosophe ? Slate.fr, 16 juin 2010

Oser philosopher au secondaire. Vie pédagogique, février 2010

Essai - Parler philo du début à la fin. Le Devoir, 7 août 2010

Ateliers philosophiques en maternelle : devenir un apprenti philosophe. CRDP du Limousin, août 2010

Photos : Ex-glooze et kigp, Flickr, llicences CC.


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