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Le savoir, partout où il se trouve

Par Mohamed Ouzahra , le 25 janvier 2009 | Dernière mise à jour de l'article le 27 janvier 2009

La quête du savoir a pendant longtemps été l’une des marques de fabrique de l’aire culturelle arabo-musulmane. Le Prophète de l’Islam lui-même incita les croyants à aller chercher la connaissance partout où elle se trouve, au besoin jusqu’en Chine. Cette invitation (injonction ?) concerne à la fois le savoir en tant que somme et la connaissance, celle de l’autre dans sa diversité et son originalité. Elle allie en une même intention la découverte du sens et de l’espace, la quête de soi au miroir de l’Autre.

Modernité des premiers géographes arabes

L’une des réponses à cette recommandation a été donnée par l’immense géographe d’origine marocaine Al-Idrîsî (ou Al Idrissi). Ce savant, et à l’époque nul ne pouvait prétendre en être sans détenir un savoir encyclopédique (voir mon dernier article ici même), a vécu à la cour cosmopolite du roi Roger II de Sicile. Il y a développé une méthode de travail très moderne faite d’observations, d’analyses et de recoupement de données. Sa décomposition du monde connu en zones climatiques et leur croisement avec des aires géographiques préfigure clairement le repérage actuel en latitude et longitude. Les itinéraires qu’il a pu mettre à jour ainsi se révèlent être de véritables explorations scientifiques, riches en détails sur la nature, les mœurs et coutumes mais aussi en descriptions précises sur les routes empruntées ou encore l’architecture des villes visitées. Sa grand œuvre, Géographie, est un remarquable atlas compilant plus de 5000 entrées.

La modernité d’Al-Idrîsî tient à sa rigueur scientifique mais aussi à sa capacité d’explorer le monde à distance, en prenant appui sur des témoignages fiables, car constamment recoupés, tout en utilisant des instruments de précision pour reconstituer ses plans et cartes. Celle d’Ibn Batouta (ou Ibn Battûta), l’autre grand voyageur et géographe arabe de ces premiers siècles de l’Islam, est ailleurs. Sans s’attarder sur l’incroyable distance parcourue en trente ans de pérégrinations du Maroc à la Chine, bien plus que Marco Polo demeuré pourtant dans notre mémoire comme l’archétype de l’explorateur, ce qui frappe dans les récits regroupés dans Rihla (qu'on peut traduire simplement par Voyage) est la constante volonté de voir au-delà de la carte, de donner du sens à ce qui apparait. Ibn Batouta a ainsi contribué à changer la vision du monde de son époque et à préparer les avancées cartographiques des siècles à venir.

Mettre en perspective pour restituer la complexité

Comment alors rendre la richesse des récits de voyage d’Al-Idrîsî ou Ibn Batouta sans se perdre dans la complexe syntaxe des descriptions de l’époque ?

Il y a d’abord le remarquable travail de la Bibliothèque Nationale de France, qui a consacré un espace au Monde d’Al-Idrîsî et plus généralement aux apports de la géographie arabe. Le site nous livre quelques pistes pédagogiques fort intéressantes en ce qu’elles nous permettent d’appréhender l’environnement historique de la Méditerranée du Moyen-âge dans sa complexité culturelle, scientifique et politique. Une façon donc de voir au-delà de la carte…

L’approche un peu différente développée par l’Université du Québec à Chicoutimi n’en est pas moins remarquable. Basée sur la numérisation des cartes à partir des récits d’Ibn Batouta, elle invite les plus téméraires à lire le texte également accessible sur le site ou, à tout le moins, l’excellente notice qui l’introduit.

Ces deux exemples, et il en existe bien d’autres, montrent comment les TIC peuvent nous aider à restituer un tant soit peu la complexité du réel, y compris celui d’une époque qui nous parait aujourd’hui archaïque. Et préparer nos enfants à comprendre, à travers les récits des voyageurs et les approximations des cartographies anciennes, comment s’est opérée la longue construction du savoir universel, loin des fulgurances médiatiques contemporaines et des raccourcis simplificateurs. Une autre façon en quelque sorte de voir, au-delà de l’apparente "étrangéité" de l’Autre, la richesse que peut nous procurer sa connaissance.

P.S. : Le Grand Voyage d’Ibn Battûta, un tout récent documentaire de Bruce Neibaur, offre une opportunité supplémentaire de découvrir le génie de l'explorateur et la diversité de son époque.

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