Dans un monde complexe et incertain (les anglophone
parlent de VUCA, acronyme pour Volatilité, Incertitude, Complexité
et Ambiguïté), nous sommes de plus en plus sollicités pour
évoluer, aller de l’avant, et cela nécessite d’avoir de
l’audace !
Laurent Bibard, titulaire de la chaire Edgar Morin de la
complexité, propose de s'appuyer sur ce que l'on sait déjà faire
pour répondre aux situations auxquelles nous sommes confrontés pour
improviser dans une approche comparable à la démarche artistique et
une "éthique de l'essai". Voyons comment cela peut se
mettre en place dans notre quotidien.
Laurent Bibard et la
complexité
Dans une vidéo
réalisée dans le cadre d’un MOOC sur la complexité, Laurent
Bibard présente rapidement ce que recouvre ce concept comme une
série de contradictions qu’il faut affronter tous les jours. Il la
compare à la simplicité et l’on peut synthétiser dans le tableau
ci-dessous les oppositions entre ces deux notions.
|
Complexité
|
Simplicité
|
Incertitude
Contradiction
Émergence
Vigilance collective
|
Sous contrôle
Cohérence
Visible
Leader qui sait |
Ainsi, si la
simplicité est une situation confortable parce que prédictible, il
s’avère que notre monde est de plus en plus complexe et que cela affecte directement notre quotidien personnel et professionnel.
Pour faire face à
ces situations, Laurent Bibard propose de s’appuyer sur son
expérience et sa créativité pour s’adapter, en continu, à
chaque situation.
Un exemple éclairant
Pour illustrer cette
thèse, Il donne l’exemple du vol US Airways 1549 qui a du amerrir
sur l’Hudson en 2009. Juste après le décollage, l’avion subit
une panne de ses deux réacteurs après avoir traversé un vol
d’oiseaux. La situation dans laquelle se trouve l’avion n’a
jamais été envisagée ni prévue par aucun manuel de pilote et
aucune procédure officielle ne s’applique : le pilote et son
copilote se trouvent alors dans une situation éminemment complexe !
Après un jeu d’échanges entre les pilotes et la tour de contrôle
pour analyser les différents protocoles connus et constater qu’aucun
ne correspond à la situation vécue, le pilote décide de faire
amerrir son avion sur l’Hudson. Quelle audace ! Il s’avère
que le commandant de bord a piloté dans d’autres situations
(planeurs et/ou hydravions, les experts ne sont pas d’accords) et
cette expérience, quelle qu’elle soit, lui a été bien utile, vue
la situation.
Cet exemple, que l’on ne peut souhaiter à
personne, illustre la transposition réussie de compétences
maîtrisées dans un contexte antérieur à une nouvelle situation
complexe. Ainsi, Laurent Bibard propose d’adopter une démarche
d’improvisation, comparable à celle d’un artiste, pour faire
face à la complexité qui nous entoure, en nous appuyant sur ce que
nous maîtrisons déjà.
Cela nécessite de repérer toutes les
ressources à disposition (l’Hudson a été vue comme une
ressource, ce qui n’était pas du tout évident) puis analyser "en
continu" l’effet de ses choix et agissements sur la situation
pour réguler et corriger le tir, si nécessaire.
Un modèle pour
réguler l’activité
Jean-Claude Coulet,
dans son modèle MADDEC, présente les trois régulations de
l’activité :
- la boucle courte qui correspond à un changement
des règles d’action, qui peut s’apparenter à une adaptation
dans l’urgence (qui s’est vécue lors du confinement avec une
situation de télétravail forcée et non préparée),
- la boucle
longue qui questionne les invariants opératoires et impacte les idées pré-définies (un avion de ligne peut-il amerrir ? Oui, sous
certaines conditions !) et enfin
- le changement de schème qui
correspond à une réorganisation globale de l’activité.

Il me semble que
l’audace s’appuie sur la boucle longue et nécessite un regard
décalé sur la situation complexe pour y apporter une réponse
adéquate.
Toute prise de
décision doit ainsi s’appuyer d’une part, sur une cartographie
des compétences personnelles et collectives à disposition et
d’autre part, sur ce regard décalé et aiguisé sur la situation
complexe, afin de trouver la meilleure réponse.
Comment faciliter
cette approche au quotidien ?
Alexandre Malarewicz
propose dans son article ‘Apprendre à apprendre, un processus émotionnel plutôt qu’intellectuel’ rappelle les bases pour
entrer dans cette logique et faciliter ce regard décalé à partir
de 3 démarches complémentaires :
- Attendre des idées
plutôt que des résultats en impliquant les collaborateurs et
partenaires à la définition de la démarche ;
- Transformer les
imprévus en opportunité d’expérimentation ;
- Analyser chaque
dysfonctionnement pour comprendre l’origine de l’erreur.
Cette approche
nécessite d’accepter de se tromper et d’être faillible, ce qui
rejoint le point de vue de Laurent Bibard qui parle d’une éthique
de l’essai. Cela ne peut s’envisager sans un climat de confiance,
socle incontournable d’une telle démarche.
Une audace préparée
L’audace semble
donc s’appuyer sur une démarche perpétuelle d’apprenance,
soutenue par une collaboration effective dans un climat de confiance.
Une première étape pour initier cette dynamique peut être
d’accompagner et soutenir les collaborateurs dans un processus
récurrent d’analyse réflexive.
Cette approche peut permettre
d’enrichir les situations de travail d’une dimension
d’apprentissage qui ne peut être que bénéfique sur du long terme
…
L’AFEST (Action de
formation en situation de travail) qui alterne des situations de
travail et des phases d’analyse réflexive semble une approche
intéressante pour initier ou soutenir ces démarches d’audace et
d’apprenance en contexte professionnel.
Références
Jean-Claude Coulet, « Compétence, compétences transversales et
compétences clés : peut-on sortir de l’impasse ? »,
Éducation
et socialisation [En ligne], 41 | 2016, mis en ligne
le 19 juillet 2016, consulté le 27 octobre 2020.
http://journals.openedition.org/edso/1708 ; DOI :
https://doi.org/10.4000/edso.1708
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