Voici exactement 10 ans, le 4 octobre 2012, Anne-Céline
Grolleau, Morgan Magnin, Jean-Marie Gilliot et moi-même ouvrions le premier
MOOC francophone, produit en France, le MOOC ITyPA.
Il était dédié à la compréhension et à l’analyse de l’environnement personnel d’apprentissage,
notamment en ligne. Il était en accès libre et gratuit.
Il commençait par un webinaire auquel participait Dave
Cormier, créateur de l’acronyme MOOC et explorateur infatigable de la rénovation pédagogique.
La volonté de rénover la pédagogie
Rénover la pédagogie : c’est bien cela qui nous
motivait, à l’époque. En tant que rédactrice de Thot Cursus, j’avais vu arriver
ces MOOC aux États-Unis, l’engouement et l’espoir fou qu’ils suscitaient,
entretenus par un storytelling de grande ampleur : il est maintenant
possible d’étudier ce que l’on veut, avec les meilleurs enseignants du monde,
dans des universités de prestige, sans bouger de chez soi.
Du côté des enseignants, quelques-uns étaient déjà prêts à
croquer la pilule rouge popularisée par le film Matrix…
Nous l’étions aussi. Issus de milieux professionnels
différents (j’étais la seule à ne pas appartenir au monde académique), nous
considérions la création d’un MOOC comme une opportunité unique de monter un
cours comme nous le souhaitions, en appliquant ce qui, depuis des années, faisait
briller en nous l’étincelle de la formation : l’aménagement de la
sérendipité, de l’autonomie du participant, de la gestion horizontale des ressources,
de la collaboration, du non-jugement. Du travail dans le plaisir, aussi :
4 hurluberlus réunis dans leur garage virtuel ont concocté, avec 50 euros de
budget, un cours comme ils n’en avaient jamais vu ailleurs, comme ils souhaitaient
les voir se multiplier.
Et les participants partageaient cette ambition. Ils avaient
clairement le sentiment de participer à une aventure, d’être acteur de la
nouveauté. Educateurs, enseignants, formateurs, apprenants tout au long de la
vie, ils débattaient, contribuaient, produisaient des ressources en grand
nombre.
Le connectivisme : vous vous souvenez ?
ITyPA relevait de ce que l’on appelait à l’époque les MOOC connectivistes,
ou cMOOC : ceux dans lesquels les participants collaborent, débattent et
produisent leurs propres contenus. Car tel était le socle intellectuel, éthique
et pratique sur lequel se fondait ITyPA : chacun est libre et capable d’apprendre
ce qu’il souhaite. La preuve ultime de son apprentissage, c’est la production
de ressources nouvelles, validées par ses pairs.
Nous avons poussé cette logique jusqu’à son terme, car au
lieu de nous replier sur « notre » MOOC, nous l’avons transmis à une
autre équipe, qui l’a fait vivre plus longtemps que nous (ITyPA 3).
Dans l’article de présentation de ce premier MOOC, j’écrivais :
Le MOOC n’est donc pas fait pour ceux qui aiment
qu’on leur dise à tout moment ce qu’il faut faire, penser, retenir. Le MOOC
n’est pas fait pour ceux qui pensent qu’il y a les “bons” et les “mauvais”
savoirs, les”bons” et les “mauvais” élèves. Le MOOC n’est pas fait pour ceux
qui veulent un diplôme (il n’y en aura pas, et il n’y aura pas d’examen non
plus) plutôt qu’apprendre.
Le MOOC est fait pour ceux qui se sentent responsables
d’eux-mêmes, de leurs apprentissages, de leur progression professionnelle. Le
MOOC est fait pour ceux qui adorent discuter avec les autres de ce qu’ils
viennent de voir et d’apprendre. Le MOOC est fait pour ceux qui se frottent les
mains avant d’ouvrir leur navigateur internet, en pensant à toutes les bonnes
choses qu’ils vont y découvrir aujourd’hui encore.
Depuis, j’ai réalisé plus de 30 MOOC différents, et je n’écrirais
plus la même chose.
Et le MOOC est rentré dans le rang...
Aujourd’hui, les MOOC sont légion, y compris dans l’espace
francophone. La plateforme d’agrégation My MOOC en recense plus de 10 000. Des plateformes géantes sont nées, accessibles
dans de nombreuses langues. Le MOOC a eu un relatif succès médiatique, au point
que pendant quelques années, on a appelé « MOOC » toutes les
formations en ligne.
Son identité s’est diluée, son caractère expérimental aussi.
Les xMOOC (MOOC académique descendant) ont pris le pas sur les jeunes pousses rebelles à
l’autorité. Les institutions d’enseignement et certaines entreprises (parmi
lesquelles, les géants de la high tech) ont absorbé les MOOC ; elles leur
ont adjoint des certificats, qui attestent des savoirs acquis selon des
logiques anciennes d’évaluation. Cet ajout a transformé les MOOC en parcours de
formation monétisables. Car bien entendu, ce n’est pas la formation que l’on
achète, mais le certificat, le diplôme.
Cette transformation rapide a rencontré les attentes d’un large public, adepte des parcours fléchés et des diplômes. Doit-on alors considérer les MOOC académiques comme une manifestation
supplémentaire de la fameuse « économie de la flemme »,
comme la livraison rapide à domicile et la vidéo à la demande ?
Accueillir les apprenants, une utopie réalisée... en présence
Alors bien sûr, il reste quelques espaces plus ouverts, dans
lesquels les MOOC sont offerts gratuitement (et sans diplôme), considèrent
chacun comme un producteur de savoirs. Des espaces qui cultivent le plaisir d’apprendre
librement.
Certains MOOC se déclinent désormais en produits de médiation, ambitionnant
d'accueillir les publics qui ont moins (de culture, d’éducation, d’argent…), plutôt
que ceux qui ont déjà beaucoup. Ceux-ci ne sont pas réalisés par des
universités ou écoles reconnues mais par des organisations qui font de l'accès de tous aux savoirs leur raison d'être.
Il est d’autres espaces dans lesquels se déploie le
connectivisme. On a vu s’ouvrir, ces dernières années, plusieurs écoles (comme
celle-ci , qui est d’ailleurs née en
2013, en même temps qu’émergeaient les MOOC…) qui rebattent radicalement les
cartes de la formation : les inscrits ont des missions à accomplir, des
équipes et des personnes ressources référentes, mais pas de cours. Les tests d’entrée
sont généralement difficiles et longs, mais pas basés sur le niveau académique
initial. La formation est gratuite et l’emploi à la sortie, garanti. On dirait
bien que l’innovation pédagogique s’est déplacée, elle a regagné l’espace matériel.
Il reste néanmoins bien des utopies à vivre sur la toile.
Bien des combats à mener pour que le meilleur pour tous devienne une réalité,
plutôt qu’un argument marketing. Vous en êtes ?
Illustration : Concept MOOC sur un tableau blanc - Deposit photo
Références
MOOC ITyPA : 10 ans déjà ! Techniques innovantes pour l'enseignement supérieur, Jean-Marie Gilliot, 4 octobre 2022 https://tipes.wordpress.com/2022/10/04/mooc-itypa-10-ans-deja/
Dave's Educational blog, blog de Dave Cormier http://davecormier.com/edblog/
Ouverture du cours en ligne et en accès libre : Internet, tout y est pour apprendre ! Christine Vaufrey, Thot Cursus, 12 sept. 2012 https://cursus.edu/fr/8829/ouverture-du-cours-en-ligne-et-en-acces-libre-internet-tout-y-est-pour-apprendre
xMOOCs Communities Should Learn from cMOOCs. Michael Caulfiueld, Educause Review, 2013 https://er.educause.edu/blogs/2013/7/xmooc-communities-should-learn-from-cmoocs
ITyPA Saison 3, présentation. My MOOC https://www.my-mooc.com/fr/mooc/itypa-saison-3/
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