Par Christine Vaufrey  | redaction@cursus.edu

Joueur, feras-tu un bon soldat ?

Créé le mardi 5 juin 2012  |  Mise à jour le mercredi 11 juillet 2012

Joueur, feras-tu un bon soldat ?

La pratique intensive des jeux vidéo permet-elle de devenir un meilleur soldat ? Oui, répond l'armée américaine. Non parce que les heures de tir dans des environnements hyper-réalistes a fait de chaque joueur un expert en maniement des armes. Mais parce que le jeu vidéo développe la mémoire à court terme, les capacités de concentration sur de longues périodes et la percetion de l'environnement. C'est du moins ce qu'affirme une étude menée par le Département de la défense des Etats-Unis, citée dans un article de Numerama. Autant d'effets effectivement relevés dans des études touchant à la population des jeunes joueurs, comme Alexandre Roberge le signalait dès 2009.

Mais la réalité virtuelle à haute dose peut aussi faire oublier la réalité de la guerre, faite de brèves périodes d'intensité et de stress extrêmes, alternant avec de longs mois ou même de longues années d'ennui insondable, signalent les spécialistes américains de la défense. Impossible de retranscrire cette réalité dans un jeu, sous peine de voir fuir le joueur... 

L'armée américaine utilise depuis longtemps les simulateurs et jeux vidéos pour l'entraînement de ses recrues. Dès la phase du recrutement d'ailleurs, elle s'adresse avec insistance aux gamers : dans un article très complet paru sur LiveScience, on apprend qu'une base de recrutement à Philadelphie avait été décorée à la manière d'une scène d'un jeu de guerre vidéo, et qu'un simulateur de pilotage d'un hélicoptère avait été mis à disposition des curieux. 

Le jeu America's Army, qui met en scène l'armée américaine, justement, est devenu l'outil de recrutement le plus efficace, d'après une étude menée au MIT. Nous voici donc entrés dans l'ère du militainment, domaine à la frontière du jeu et de la chose militaire.

L'armée américaine investit de grosses sommes dans le développement de produits qu'elle utilise pour l'entraînement des jeunes recrues, pour améliorer leur résistance au stress, et enfin pour soigner le trouble de stress post-traumatique qui affecte 20 % des vétérans des nombreuses guerres américaines contemporaines. Voici comment, à travers quelques exemples.

 

Entraînement au combat : sentir le poids de la réalité

Les entreprises responsable de la technologie 3D utilisée pour le film Avatar ont mis au point VIRTSIM, un simulateur utilisé pour l'entraînement des jeunes recrues. Dans un espace de la taille d'un terrain de basket, le soldat revêt un uniforme complet et porte des lunettes à réalité virtuelle. Il est ensuite immergé dans un environnement réaliste, où il doit se mouvoir (en éprouvant tous les effets de l'effort physique), prendre garde à sa sécurité et même se défendre : il peut lancer "physiquement" des grenandes qui explosent dans l'environnement virtuel. Il peut aussi sentir l'effet d'une arme de type Teaser à faible intensité lorsqu'un ennemi lui tire dessus. Plus il s'entraîne, plus il améliore sa condition physique. La vidéo de présentation de VIRTSIM mérite d'être vue :

 

 

Résistance au stress : vivre virtuellement la situation et la décrypter sur-le-champ

Le laboratoire de réalité virtuelle de l'Université de Sud-Californie (USC) conduit des recherches financées par l'armée américaine et met au point des simulateurs permettant d'améliorer la résistance au stress des soldats avant qu'ils ne soient déployés sur le terrain. Partant des récits des vétérans, les chercheurs créent des situations virtuelles particulièrement traumatisantes : tir sur un civil, impossiblité de secourir un enfant pris sous les bombes, etc. Le soldat à l'entraînement évolue dans l'univers réaliste de la guerre et juste après avoir vécu une scène particulièrement traumatisante, la scène se fige. Apparaît alors un personnage imaginaire, qui peut être un gradé, un moine boudhiste ou même... un ancien maître d'école, pour aider le joueur à faire le tri dans ses impressions et mettre la situation à distance. 

 

Faire remonter ses souvenirs pour aider à surmonter le stress post-traumatique

Le même laboratoire travaille sur des simulateurs qui peuvent aider les vétérans souffrant de stress post-traumatique à faire remonter leurs souvenirs de manière à s'en libérer. La technique a été testé dès la fin des années 90 avec des vétérans de la guerre du Vietnam. On a alors constaté que même des scènes aux graphismes très simples pouvaient avoir un fort pouvoir évocateur et aider le vétéran à formuler des souvenirs traumatisants dans les moindres détails. Le but est ici d'aider ces personnes à vivre avec leurs souvenirs, de manière à pouvoir reprendre une vie normale.

 

Où sont les valeurs propres à l'armée ?

Avec le militainment, l'armée américaine court le risque de voir confondus ses simulateurs et autres jeux sérieux d'entraînement avec les jeux commerciaux. Les responsables militaires remarquent en effet un inconvénient majeur aux jeux de guerre : ils semblent bel et bien créer un certain détachement vis à vis de la guerre et de la mort. Si l'on récupère des vies à chaque nouvelle partie, pourquoi s'en faire ? L'ancien site Wikileaks avait d'ailleurs dévoilé une vidéo dans laquelle on voyait des pilotes impliqués dans un assaut en Irak, se comporter comme des joueurs cyniques, nous rapportait Slate.fr en 2010. C'est sans doute une des raisons faisant que dans l'armée française, le jeu vidéo d'entraînement militaire n'est pas vu avec autant d'enthousiasme que dans l'armée américaine. Les valeurs et l'esprit propres à l'armée n'y sont pas, disent en substance les militaires français. Une limite dont les militaires américains sont sans doute conscients, et qui devrait doucher quelque peu leur enthousiasme face à la très puissante industrie du jeu. 

A lire : For the US Military, Video Games Get Serious. Live Science, 19 août 2010. 

photo haut : The U.S. Army via photo pin cc

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