Par Alexandre Roberge  | a.roberge@cursus.edu

Comment la technologie détourne notre attention

Créé le dimanche 23 octobre 2016  |  Mise à jour le mardi 1 novembre 2016

Comment la technologie détourne notre attention

Comment définir l’attention? La question est primordiale et pourtant, il n’y a pas de définition claire. La concentration des premiers humains était relativement simple à décrire : il mettait son point de mire sur son environnement afin d’éviter les dangers.

Des milliers d’années plus tard, le concept s'est complexifié. Il est toutefois évident que la technologie est probablement ce qui attire le plus vite l’attention. Il suffit de placer un écran dans une pièce pour que tous y jettent un œil. Pas étonnant qu'il y en ait dans les salles d’attente ou les files dans les parcs à thème afin de nous faire oublier notre impatience.

La technologie aurait-elle donc changé fondamentalement notre attention? Tout à fait! D'autant plus que nous trimballons en majorité des machines à distraction dans nos poches. Et selon un expert qui a travaillé des années chez Google jusqu'à tout récemment, nous nous faisons avoir comme des spectateurs lors d’une démonstration de magicien.

Les illusions distractrices

Les prestidigitateurs ne possèdent pas de dons surhumains. Généralement, ces gens doivent leur talent à leur capacité à comprendre et maîtriser les limites de la perception humaine au point de manipuler le public. Or, pour Tristan Harris, la technologie a permis aux concepteurs du Web 2.0 d’agir sur notre attention comme un magicien le ferait.

En effet, par différents moyens, les applications nous manipulent comme les prestidigitateurs. Par exemple, la plupart nous offrent une illusion de choix. Une application comme Yelp donnera des choix pour passer une agréable soirée dans un coin précis d’une ville… des suggestions basées sur une liste d'établissement présélectionnés. Ils ne citeront pas la promenade municipale sur le bord d’un lac ou le concert improvisé qui se donne au coin d'une rue.

Les technologies nous donnent une perception de choix qui ne sont pas nécessairement significatifs de nos besoins. Une stratégie qu’emploient depuis longtemps les supermarchés qui mettent les produits essentiels les plus loin possible de l’entrée afin que nous achetions plus de superflu.

Revenez

Et pour être sûres que notre attention revienne incessamment vers elles, les applications offrent des récompenses. Le seul fait de voir des nouvelles notifications Twitter, de récents courriels ou un flux d’actualités permet d'exciter l'utilisateur et l'inciter à consulter sans cesse son appareil. De plus, les développeurs comptent sur une angoisse bien contemporaine : celle de manquer la nouvelle de l’heure, un gazouillis polémique, le message d’une personne avec qui l’on flirte ou le fait de ne pas répondre rapidement à un courriel nous étant adressé.

Cette peur de manquer joue sur notre attention. Enfin, parmi tous les trucs technologiques, il y a le fait de fournir constamment du contenu. Des sites comme YouTube, Facebook ou Netflix le font avec le contenu vidéo, en offrant automatiquement un autre clip immédiatement après celui que l'on vient de terminer. En proposant continuellement à manger à un individu, il se goinfre. Des études en psychologie ont bien montré que les gens étaient plus enclin à manger au-delà de leurs capacités face à un bol de céréales se remplissant sans cesse.

Pour Harris, la question se pose. Pourquoi les applications ne seraient-elles pas au service de l’usager? Par exemple, pourquoi Facebook me force-t-il à voir le fil d’actualités alors qu’au départ, je n’ai besoin que d’une information de coordonnées d’un ami?

Pourquoi ne sais-je pas à l’avance combien de temps durera réellement un sondage en ligne? Voilà pourquoi il a écrit le Manifeste du temps bien passé sur Internet afin que des utilisateurs et des designers travaillent à des applications qui permettent de moins manipuler l’attention tout en servant les intérêts de l’usager.

Toute la faute n'est pas sur les machines

Les applications ne sont pas les seules à vouloir capturer notre attention. La société et ses médias (au sens large, pas seulement de masse) la réclament aussi. L’auteur Yves Citton abordait déjà le sujet dans son livre « Pour écologie de l’attention » publié aux éditions du Seuil en septembre 2014. Encore dernièrement, il revenait sur le sujet de l’attention et du fait que, contrairement à ce qui est souvent cru, il ne s’agit pas seulement d’une question individuelle. Elle est bien souvent plus collective qu’on ne le croit.

Des mots, qu’ils soient utilisés dans les médias ou dans des recherches Internet, sont sélectionnés par la collectivité au profit d’autres. Par exemple, en disant terrorisme, on pourra voir des centaines et des milliers de pages sur le sujet, d’heures d’antenne là-dessus et le grand public aura automatiquement en tête des images de panique, d’attaques récentes, etc.Or, avec « abeille », il n’y a pas cette attention sociale. Il a été plutôt négligé. Pourtant, comme affirmera Citton, la menace de disparition des abeilles est bien plus dangereuse pour l’humanité dans une échelle globale que celle terroriste qui, bien que présente et meurtrière, est beaucoup plus localisée et statistiquement marginale.

Le bon bouc

Et l'école dans tout ça? Parce qu’il est fréquemment dit que ces technologies amènent trop de distraction en classe. Pour Citton, il est injuste de tout mettre le blâme sur les machines. Bien sûr qu’elles peuvent distraire, mais les élèves avaient déjà des tendances à être dans la lune ou ne pas se concentrer sur le discours du professeur. Cette accusation de distraction devient alors un simple reproche qui ne prend pas en compte les raisons psychologiques, bonnes ou mauvaises, derrière cette attention portée sur autre chose que le pédagogique.

Et pour d’autres cette distraction a encore plus de sens quand on sait comment la technologie peut donner un sentiment de puissance chez des jeunes. Marius Bourgeoys, qui travaille dans l’implantation de TICE, a d’ailleurs écrit un texte récent sur cette distraction. La technologie n’est pas parfaite et ne peut pas répondre à tous les besoins des élèves. En citant Thierry Karsenti, il admettra lui-même qu’il faut savoir reconnaître quand celle-ci a de moins bons impacts sur les apprenants.

Or, il y a une grande dissonance cognitive dans les écoles. D’un côté un contexte scolaire qui veut tout faire pour bannir les appareils mobiles des classes à cause de la distraction et de l'autre, tous désirent que les jeunes obtiennent des compétences numériques. Autre discours contradictoire: nous leur enseignons à se servir de tous les outils possibles pour apprendre constamment au cours de leur vie tout en leur refusant une grande source de savoirs et de création qui se trouve dans leur poche! Ça n'a pas de sens et ils le comprennent.

Pour Bourgeoys, il devient alors essentiel que les écoles deviennent « techno-réfléchis » et intègrent des usages intelligents de ces appareils dans un contexte pédagogique. D’aller au-delà de la cyberintimidation et autres sujets du genre dont ils se préoccupent pour valoriser les usages positifs de la technologie dans leur vie actuelle et future.

Tristan Harris et Marius Bourgeoys semblent aller dans le sens du travail d’Yves Citton qui estime qu’il est temps de passer de l’économie de l’attention à l’écologie de l’attention.

Bref, arrêter de penser la concentration humaine a des fins uniquement productives et économiques et amener les institutions, technologies et individus à créer des environnements où il devient plus facile d’être attentif et, surtout, de l’être sur les bonnes choses.

Illustration : Ed Yourdon via Foter.com / CC BY-NC-SA

Références

Bourgeoys, Marius. "La Grande Distraction." Pédago 21. Dernière mise à jour : 28 septembre 2016. https://mariusbourgeoys.ca/2016/09/28/la-grande-distraction/.

Design for Time Well Spent. Consulté le 19 octobre 2016. http://timewellspent.io/.

Harris, Tristan, and Onur Karapinar (trad.). "Comment La Technologie Pirate L’esprit Des Gens." Medium. Dernière mise à jour : 16 juin 2016. https://medium.com/france/comment-la-technologie-pirate-lesprit-des-gens-e8bd041adb4c#.gchpw9w13.

"Qu'est-ce Que L'attention ?" Digital Society Forum. Dernière mise à jour : 31 août 2016. http://digital-society-forum.orange.com/fr/les-actus/849-qu39est-ce-que-l39attention-.

"Vers Une écologie De L'attention." Digital Society Forum. Dernière mise à jour : 9 septembre 2016. http://digital-society-forum.orange.com/fr/les-actus/855-vers-une-ecologie-de-l39attention.

"The Way the Brain Buys." The Economist. Dernière mise à jour : 18 décembre 2008. http://www.economist.com/node/12792420.

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Commentaires

1 commentaire

Icône - Visage inconnu
  • Mais où va le web ?
  • 26 novembre 2016 à 08 h 08

Yves Citton et Tristan Harris, même combat ?

Merci pour ce résumé de nos servitudes toutes modernes, c'est très clair. Les récompenses dont vous parlez ont un nom : la gamification, ou ludification. Et des applis comme facebook ou twitter aux bracelets connectés, elle sont partout. Je ne saurai dire si Yves Citton et Tristan Harris ont réellement choisi le même combat. Nous avons d'un côté un chercheur farouchement opposé au capitalisme mondialisé dans sa version technologique. De l'autre un ancien cadre repenti qui souhaite améliorer le système sans en changer le cadre. Soyons clairs, le modèle entier du web est basé sur la captation d'attention, et sur la distraction. Il n'y a pas de place dans l'économie marchande pour un véritable contre-modèle ! Il devra s'inventer out of the box ! Mais je chipote, la prise de conscience est - en soi - une bonne nouvelle. Pour compléter sur Yves Citton, je me permets aussi cet ajout : http://maisouvaleweb.fr/pour-une-ecologie-de-lattention-lantichambre-du-temps-de-cerveau-disponible-essai-yves-citton/

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