Par Christine Vaufrey B  | info@cursus.edu

Lyonel Kaufmann : Suisse, francophone, historien

Créé le lundi 21 mars 2011  |  Mise à jour le jeudi 19 mai 2016

Lyonel Kaufmann : Suisse, francophone, historien

Lyonel, qu’enseignez-vous et à qui ?

J’enseigne la didactique de l’histoire à des étudiants qui, après un Bachelor ou un Master, ont intégré la HEP pour devenir enseignants. Leur formation dure deux ans, et elle les prépare à enseigner deux disciplines au niveau secondaire 1, soit l’équivalent du collège en France.

Les Tice en Suisse romande : un démarrage timide

Vous êtes très présent sur la toile. Incitez-vous les étudiants à utiliser les outils numériques dans leurs futures activités d’enseignants ?

Non, je n’insiste pas beaucoup là-dessus, car je me méfie des évangélistes et je ne souhaite pas être perçu de cette façon ! Et les étudiants ont bien d’autres choses à penser. Leur principale préoccupation, c’est le choc de la classe, comment faire avec les élèves, comment opérer la transformation du savoir historique en matière pédagogique.

Mais ils appartiennent à une génération qui a toujours connu le web et les outils numériques, cela devrait leur sembler naturel de les utiliser dans l’exercice de leur métier...

Pas vraiment. Même si environ un tiers des étudiants viennent en cours avec leur ordinateur portable, je ne constate pas d’habiletés particulièrement développées chez les étudiants d’aujourd’hui, par rapport à ceux d’il y a quelques années (je fais ce métier depuis 15 ans). Ceux qui ont déjà beaucoup utilisé les outils numériques dans leurs études universitaires vont continuer à le faire. Mais ceux qui n’ont pas ce réflexe ne le prendront pas lors de leur formation à la HEP. Nous n’insistons pas trop là-dessus car, je le répète, ils ont fort à faire avec leur nouveau métier et mes collègues et moi-même sommes centrés sur la didactique; nous ne construisons pas en cours les séquences d’enseignement qu’ils réaliseraient ensuite en classe. Cet apprentissage-là se fait sur le terrain, lors des stages. Et dans les établissements au secondaire, les Tice ne sont pas encore bien intégrées : les ordinateurs sont majoritairement dans des salles informatiques, ce sont des outils “à part”.

Pas d’ENT, dans les établissements de Suisse romande ?

Si, il y a educa.ch. Mais c’est un système très fermé, que les enseignants et élèves utilisent peu. En fait, en Suisse comme partout, l’accent a été mis sur la formation aux outils, et pas sur la création de scénarios pédagogiques. Les jeunes enseignants n’ont pas de temps à consacrer à cette tâche car le temps de préparation est alors démesuré par rapport au temps effectif d’utilisation avec les élèves. De plus, compte-tenu du manque d’intégration des outils numériques dans les pratiques habituelles dans les établissements, nous ne sommes pas sûrs que même si on intégrait une formation à l’utilisation pédagogique des Tice, ils les utiliseraient effectivement en classe.

Il faudrait alors que des scénarios intégrant les Tice soient élaborés par des spécialistes et librement réutilisables par les enseignants, sur le modèle de ce que Réjean Payette a engagé avec les enseignants tunisiens ...

Le succès n’est pas garanti. Par principe, ce qui vient de l’institution n’est pas bien perçu. Les enseignants universitaires valorisent les ressources pédagogiques qu’ils ont eux-mêmes créées.

Pensez-vous qu’une initiative de mutualisation des productions des enseignants eux-mêmes aurait alors plus de chance de réussir ?

Pas forcément ! Car l’enseignant est réticent à exposer ce qu’il fait dans sa classe... Lorsque j’étais moi-même prof d’histoire, dans la salle des professeurs il y avait déjà un classeur avec des fiches pédagogiques mises à la disposition de tous. Mais j’ai constaté que c’étaient toujours les mêmes qui alimentaient le classeur, et que ces fiches n’étaient finalement pas très utiles, car détachées des pratiques. 

Les enseignants sont donc dans une sorte d’impasse : ils refusent ce qui vient de l’institution aussi bien que ce qui vient de leurs collègues. A de rares exceptions, en histoire, ils se condamnent à travailler seuls.

La pratique enseignante au quotidien est toujours uns sorte de boîte noire...

Oui, mais avec une nuance : les blogues d’enseignants ont ouvert les portes des classes ! Je ne sais d’ailleurs pas si les enseignants en avaient vraiment conscience, lorsqu’ils se sont mis à bloguer...

Le blog : opportunité de contacts, de projets, de reconnaissance

Pensez-vous que les Tice ont malgré tout quelques chances d’être un jour intégrées aux pratiques des enseignants suisses ?

Je l’espère, mais il faudra du temps, et des incitations fortes. Une année, j’ai demandé aux étudiants de tenir un blogue. C’était intéressant mais cela leur demandait trop de travail. J’ai dû arrêter. Néanmoins, je ne désespère pas : j’appartiens actuellement à un groupe de recherche, avec Tom Caswell, enseignant américain et Daniel Eisenmenger , enseignant allemand, et nous travaillons sur l’usage de Twitter dans l’enseignement de l’histoire (projet TwHistory). D’ici à quelques mois, nous allons commencer à tester ce que nous aurons préparé.

C’est la HEP qui vous a encouragé à entrer dans ce projet international ?

C’est effectivement un projet intégré à mon temps de travail à la HEP, mais c’est Tom Caswell qui m’a contacté après la publication d’un de mes billets sur mon site.

Ce site vous apporte donc de la visibilité, de nouvelles opportunités de développent professionnel ?

Tout à fait. Je m’en explique d’ailleurs plus avant dans une récente intervention, consacrée aux apports des technologies dans l’enseignement.

Quelle était votre premier objectif, en ouvrant votre site ?

C’était d’abord de centraliser les ressources utilisées pour mes cours. A la HEP, avec mes autres collègues de la didactique de l’histoire, nous déposons nos ressources sur nos sites personnels ou collectifs. Les étudiants apprécient de pouvoir les retrouver. Il y a des pics de fréquentation avant les examens, mais on constate aussi des visites de la part d’enseignants en poste depuis plusieurs années, qui viennent voir s’il y a des nouveautés dans la didactique des disciplines qu’ils enseignent.

Votre site s’est beaucoup étoffé depuis cet objectif initial...

Oui, j’ai ouvert un blog, une section dédiée à Film et histoire (c’est un sujet sur lequel je travaille depuis plusieurs années avec les étudiants), une autre consacrée à l’utilisation des Tic et des médias en général dans l’éducation... Plusieurs de mes billets de blogs traitent de la question du web 2.0 dans l’éducation. Peu à peu, mon blog est devenu une sorte de carnet de recherche, où j’entrepose des réflexions sur des sujets divers, des éléments travaillés avec les étudiants...

Vous êtes également assez présent sur Twitter...

Oui, et d’une manière générale, je m’investis pas mal dans l’activité numérique. Comme je le disais, cela m’a apporté de la visibilité et des contacts fort intéressants. C’est valorisant d’être reconnu “autrement”, pas uniquement pour mon travail quotidien de didacticien de l’histoire.

Concrètement, comment se traduit cette reconnaissance ?

Je vous parlais tout à l’heure du projet Twitter et histoire, dans lequel je me suis retrouvé investi à la suite d’une de mes publications (voir les deux billets que j’ai écrits sur ce projet). J’ai également été invité à participer à l’expertise d’un projet de recherche; je tiens une chronique sur l’édition mensuelle du Café Pédagogique, j’ai été invité à l’université d’été de Ludovia, ainsi qu’à écrire un article pour les Cahiers Pédagogiques... et c’est bien grâce à mon activité sur la toile que vous m’avez contacté pour cette entrevue !

Absolument. Par le biais du numérique, avez-vous noué des contacts personnels ?

Oui, et bien au-delà de la Suisse romande. Dans l’espace numérique, il n’y a pas de frontières et le sentiment national d’appartenance est moindre. On communique sur la base de sa langue, pas sur celle de sa région géographique.

Le français, une langue qui se défend bien sur la toile

Savez-vous où sont localisées les personnes avec lesquelles vous correspondez en ligne ?

Surtout en France, au Québec et en Belgique. J’ai reçu quelques messages de collègues du Maghreb. Et assez peu de Suisse, finalement.

Vous sentez-vous limité, sur le net, par l’usage du français ?

Non, pas du tout. C’est une langue qui se défend bien. Evidemment, il m’arrive fréquemment d’utiliser des ressources en anglais, mais c’est aussi parce que mon domaine est très étroit, il y a globalement peu de ressources en didactique de l’histoire, si l’on compare avec la didactique des mathématiques par exemple, ou du Français Langue Etrangère. Je regrette de ne pas assez bien connaître l’allemand, car il y a manifestement des ressources très intéressantes de ce côté-là. Mais sur le net, on est à la fois francophone et plus que cela. On passe d’un espace linguistique à un autre en un clic, ce qui est bien pratique quand l’espace francophone n’est pas assez vaste pour ce que l’on cherche.

Et la francophonie vous semble t-elle constituer un ensemble homogène, notamment sur la toile ?

Dans les champs qui m’intéressent, et notamment dans l’usage des Tice, je constate que les collègues québécois ont des pratiques beaucoup plus systématiques que les collègues d’Europe ou du Maghreb. J’ai le sentiment qu’en Amérique du Nord, généralement, on “vit avec” les technologies, qu’elles font partie de la vie quotidienne et sont déjà bien présentes dans les activités des enseignants.

Bien qu’il ne soit pas Québécois, Lyonel Kaufmann vit sans aucun doute “avec” les Tice. Gageons que sa pratique finira par inspirer ses jeunes collègues et que, dans les établissements scolaires suisses, les ordinateurs migrent dans les classes...

Pour aller plus loin

En Suisse, chaque canton a son propre système scolaire d’une part, son propre dispositif de formation des enseignants d’autre part.
Un descriptif du système éducatif du canton de Vaud

Le dispositif de formation des enseignants dans le canton de Vaud

Le portail de Lyonel Kaufmann

Son site professionnel consacré à l’histoire et aux Tice

Voir en particulier :
Quand les nouvelles technologies s’invitent dans l’enseignement. Billet du 15 janvier 2011

Un récent article (février 2011) de Lyonel Kaufmann dans Le Mensuel du Café Pédagogique : Tunisie, Egypte : le “1789” du monde arabe ?

Dans les Cahiers Pédagogiques, dossier “Le web 2.0 et l’école”, juin 2010 - Blog pédagogiques : du discours sur leurs usages à leur réalité dans leurs pratiques

 

 

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