Par Christine Vaufrey B  | info@cursus.edu

Le jeu en formation d'adultes, ce que nous apprend l'expérience

Créé le mardi 6 avril 2010  |  Mise à jour le mardi 6 avril 2010

La pratique du jeu est largement répandue en formation d'adultes, bien plus en tout cas que dans le cadre scolaire et universitaire. En témoigne notamment l'abondante littérature incitant les formateurs à sauter le pas et à devenir meneurs de jeu.

Nous avons la chance de collaborer depuis plusieurs années avec un centre de formation spécialisé dans les métiers de la solidarité internationale, l'Institut Bioforce Formation, situé à Vénissieux, dans le Rhône (France). Cet organisme reçoit plusieurs centaines de stagiaires chaque année, et propose des formations qualifiantes et diplômantes, de niveau III (Bac + 2) à niveau I (Bac + 5).

Les maquettes pédagogiques des formations d'adultes se caractérisent par la large place qui est faite à l'apprentissage des savoir-faire et savoir-être associés à des métiers spécifiques. La siimulation, les travaux dirigés, les stages ou périodes d'application... témoignent de l'importance de la mobilisation des compétences en situation. Les jeux de rôle sont à intégrer à cette palette d'outils particuliers.

Silence, les stagiaires jouent !

Quiconque se promènerait dans les couloirs de l'institut Bioforce à certaines périodes de l'année serait peut-être étonné de voir des stagiaires déambuler, souvent déguisés, entre les bureaux des formateurs, ces derniers espaces étant provisoirement transformés en bureaux de douanes, en sièges d'organisations internationales, en ministères appartenant à des pays aussi mystérieux que le Bolizuela ou la Syldavie. A d'autre moment à l'inverse, les stagaires semblent avoir disparu. On les trouvera en pleine forêt, en train de participer à un stage sécurité, aux prises avec de dangereux groupes terroristes ou en pleine négociation avec des armées nationales.

Ces jeux de rôle durent plusieurs jours (mais occupent moins de 10 % du volume horaire global des formations longues). Ils permettent aux stagiaires de se tester en grandeur nature, d'élaborer des comportements adaptés à des situations relativement proches, dans leurs éléments constitutifs et prévisibles, de celles qui deviendront leur quotidien lorsqu'ils seront en poste, employés par une ONG, dans un pays frappé par une catastrophe naturelle, un conflit armé, ou simplement aux prises avec le sous-développement.

Tout formateur à l'institut Bioforce est susceptible de participer à la création et à l'encadrement de jeux de rôles complexes. Nous avons eu cette opportunité, et en avons tiré quelques leçons que nous vous livrons aujourd'hui, au cas où vous souhaiteriez vous-même vous lancer dans l'aventure.

Du côté des stagiaires : développement de l'autonomie, expression de la créativité et de l'adptabilité, présence de l'informel

Le jeu amplifie l'engagement des stagiaires dans leurs apprentissages. Chaque stagiaire ou groupe de stagiaires investit un rôle (dont les grandes lignes sont tracées dans une "fiche personnage" mais laisse néanmoins une large marge de manoeuvre), intégré à un scénario global. En ce sens, il stimule puissamment la motivation.

Le jeu autorise l'expression de la créativité et permet la construction de l'autonomie. Même soigneusement scénarisé, un jeu de qualité comprend de larges espaces d'expression où intervient l'inattendu. Un jeu est une suite de décisions à prendre collectivement ou individuellement, qui ont des conséquences sur son déroulement. En cela, le jeu se distingue de l'expérimentation scientifique telle qu'elle se pratique souvent en contexte scolaire, dans la mesure où l'on ne sait pas à l'avance où les stagiaires vous nous emmener.

Le jeu rééquilibre les apports formels et informels dans les apprentissages. Si l'expérience est tant valorsiée dans les parcours professionnels, c'est bien à cause de la valeur formatrice des situations réelles, qui ne peuvent se réduire à des éléments abstraits ou excessivement formalisés. Engagés dans un jeu de rôle, les stagiaires font la preuve de leurs capacités d'adaptation, mobilisent les savoirs utiles à la compréhension des situations, développent les savoir-faire et savoir-être adéquats bref, construisent des compétences de type professionnel.

Du côté des formateurs : investissement, cadrage, travail d'équipe

Le jeu demande un investissement conséquent. Sa préparation est longue et exige une importante documentation. Il importe en effet de bâtir un contexte, des rôles et des péripéties crédibles, réalistes, qui contiennent en eux-mêmes suffisamment de richesses pour autoriser de larges variations. Rien de pire qu'un jeu de rôle dans leque tout est prévisible. On s'y ennuie et l'objectif n'est pas atteint.

La place du formateur doit être clairement repérée. Le formateur intervient peu pendant les moments de jeu, mais observe en permanence. Il gère les "fenêtres pédagogiques" qui sont ouvertes régulièrement, pour faire le point sur l'avancée de la situation et l'appropriation des rôles, proposer des éléments relançant l'intérêt, analyser les comportements observés. C'est aussi au formateur que revient la tâche d'animer le debriefing général à la fin du jeu, de structurer les apports et les points qui devront faire l'objet d'éclaircissements ou de compléments de formation. Le formateur est le garant de la qualité et du cadre du jeu, ses interventions avant, pendant et après le déroulement lui donne son sens et sa valeur formative.

Un jeu se conçoit et s'anime mieux en équipe. Il encourage la mobilisation de savoirs et savoir-faire complexes et diversifiés. En cela, il est fort utile de mobiliser une équipe pluridisciplinaire de formateurs pour le créer et l'encadrer. Cette multiplication des points de vue, si rare en formation initiale, est fréquente en formation professionnelle.

Le jeu est pertinent lorsqu'il est intégré à une culture de formation adaptée. Là encore, le support de l'équipe s'avère crucial. Un formateur isolé qui se lancerait seul dans l'utilisation de jeux de rôles avec ses stagiaires ne pourrait pas s'appuyer sur le matériel et l'expérience accumulés par ses pairs; son jeu serait sans doute moins bien investi par les stagiaires, peu familiers de ce type d'activités. Plus on joue, plus on sait jouer, ne l'oublions pas.

Du jeu de rôle en présence au jeu en ligne

Pourrait-on transposer cette expérience du jeu de rôle, qui donne sa pleine mesure à la formation "en présence", dans un dispositif de formation à distance ? Personne chez Bioforce ne le souhaite, tant que les stagiaires sont présents dans l'établissement. Mais là comme ailleurs, on pense de plus en plus à la formation à distance, notamment pour atteindre des personnes qui n'ont pas la possibilité de consacrer 6 ou 8 mois de leur temps à une formation longue. Si le jeu constitue l'un des piliers de la formation telle qu'on la conçoit et la met en pratique chez Bioforce, comment le traduira t-on dans un futur dispositif de formation à distance ?

Il ne peut être question de concevoir des jeux sérieux numériques suffisamment complexes pour espérer y retrouver la variété des situations créées en présence. Le coût de tels produits serait prohibitif et l'on pourrait craindre une raideur scénaristique qui nuirait à la nécessaire adaptation des jeux aux évolutions constatés dans les métiers auxquels se destinent les stagiaires.

En revanche, l'utiisation d'univers virtuels tels que Second Life semble être une voie à explorer. Second Life jouerait alors le rôle d'un plateau de jeu, dans lequel il serait possible aux formateurs de disposer les éléments nécessaires à chaque "partie", et aux stagiaires d'élaborer des comportements et d'utiliser les ressources de façon singulière. Néanmoins, il ne faut pas se leurrer : la maîtrise d'un univers virtuel exigerait de très longues heures de familiarisation, de très nombreux essais, pour espérer se rapprocher du niveau de maîtrise de la technique du jeu de rôle en présence, qu bénéficie aujourd'hui chez Bioforce de plus de 20 ans de pratique.

A l'heure où le serious game semble constituer la nouvelle recette miracle de la formation pour réconcilier des apprenants avec des contenus supposés ennuyeux, il n'est pas inutile de se rappeler que le jeu est bel et bien vivant, formidablement présent, et que c'est en lui, dans ce jeu en grandeur réelle tel que nous l'expérimentons dans de nombreux centres de formation, que nous trouverons les clés de la qualité pédagogique des jeux numériques.

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