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Quand les avocats s'inspirent des plaidoiries antiques - Lysias

Lysias, ses techniques et sa postérité au XXIème siècle.

Par Frédéric Duriez , le 05 février 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 06 février 2018

Au Vème siècle avant notre ère, Lysias, un riche entrepreneur est contraint de fuir Athènes. La Cité est aux mains des "Trente tyrans" et son frère vient d'être assassiné.

Lorsque la démocratie est rétablie. Il revient demander justice. Et il le fait avec un tel talent que près de 25 siècles plus tard, il inspire toujours les avocats, les rhétoriciens et les amateurs de style !

L'histoire et son contexte

Lysias et son frère Polémaque sont issus d'une famille de métèques. Leur père est originaire de Syracuse. Fabricant et marchand d'armes, il a été appelé par Périclès et gère une affaire de plus de 120 esclaves. Il bénéficie de droits particuliers, en raison de nombreux services rendus, mais il n'est pas citoyen athénien. Lysias et Polémarque poursuivent son activité.

Mais les "Trente tyrans" arrivent au pouvoir et le vent tourne pour les deux frères. Ils sont arrêtés. Lysias pavient à s'enfuir, mais Polémarque est condamné à boire la cigüe et son corps est exposé sans sépulture.

Lorsque les tyrans sont destitués, les plus modérés sont autorisés à rester à Athènes. Une condition : se présenter devant un jury. C'est certes risqué, mais les temps sont à la réconciliation. L'un des Trente, Ératosthène, aimerait revenir en politique et accepte de faire face à la justice.

Lysias sera son accusateur.

 

À cette époque, il n'existe ni procureur ni avocat. La démocratie athénienne est basée sur la parole et la confrontation. L'idée qu'il puisse y avoir des professionnels de la justice dérange. Tout juste admet-on que certains soient aidés ou accompagnés parce qu'ils sont moins habiles pour s'exprimer.

Des logographes préparent parfois la défense ou l'accusation et ce sont les personnes directement concernées qui les apprennent et les récitent... La profession est d'autant plus florissante que des "sycophantes" sévissent. Ils guettent les citoyens, les dénoncent, et obtiennent une rétribution lorsqu'il y a condamnation.

Ce que Lysias nous apprend

De l'émotion, mais pas trop

Face à celui qui a participé au meurtre de son frère et à la confiscation de ses biens, Lysias se contient. Il met en scène la colère, l'émotion, la souffrance, mais ne se laisse pas submerger. Son discours nous fait ressentir de la compassion vis-à-vis de sa famille, et des autres victimes athéniennes. Mais le raisonnement, la logique, l'évaluation politique de l'opportunité de condamner Ératosthène prévalent !

L'humour et l'ironie ne sont jamais bien loin, ne serait-ce que pour souligner la faiblesse de la défense d'Érathosthène.

Un art du récit

Lysias brille par son talent de conteur. Il sait raconter une histoire. Et dans une plaidoirie, il faut rappeler les événements. Savoir sélectionner les faits, les transformer en récit, leur donner du sens sont des compétences essentielles.

L'arrestation de Lysias, sa tentative de corruption des personnes venues l'arrêter, sa fuite sont autant d'épisodes d'une histoire palpitante. Il y est question de coffres, de rencontres inopinées, de propositions d'argent chuchotées, de poursuites et d'architectures à plusieurs issues...

Du "je" au "nous" : la connivence

Lysias ne s'épanche jamais longtemps sur les injustices qu'il a subies. Il n'est pas citoyen athénien, son cas intéresse peu. Un membre de sa famille a certes été tué, mais quelques uns parmi les juges ont eu à souffrir des Trente, directement ou à travers leurs proches. Pour convaincre, Lysias rappelle ce qu'Athènes a enduré. Il devient le porte-parole de ceux qui ont été victimes des tyrans et de ceux qui craignent leur retour.

L'amalgame : tous dans le même sac

À l'époque de cette plaidoirie, les Athéniens distinguaient parmi les trente ceux qui étaient modérés, et ceux qui avaient mal usé de leur pouvoir. L'un d'eux, victime d'un assassinat était même devenu populaire de manière posthume. D'autres sont retournés au pouvoir. Lysias démontre qu'il ne faut pas faire de distinction entre tyrans modérés et excessifs.

Il n'y a pas trace de débats au sein des trente sur le sort des victimes. Les seuls points de désaccord portaient sur le partage des richesses injustement acquises. Autre argument : quand les prétendus modérés auraient pu sauver des vies sans risque pour eux-mêmes, ils ne l'ont pas fait...

Eux contre nous : l'antithèse

Parce que les tyrans sont tous mauvais sans que l'on puisse faire de nuance, Lysias développe une vision où il y aurait d'un côté les Athéniens, victimes, soucieux de démocratie et du bien commun, et de l'autre leurs ennemis, qui ont attaqué et pillé la cité, et qui s'apprêtent à recommencer.

La pente glissante

Lysias utilise d'autres techniques, comme celle de la "pente glissante". Elle consiste à pousser au bout une logique pour en démontrer l'absurdité. Et Lysias interroge les juges. Quel message adresse-t-on aux métèques si on ne punit pas un crime contre l'un des leurs ? Que pourront craindre les criminels, si on acquitte l'un des plus coupables d'entre eux.

Les arguments sont certes différents de ceux qu'accepterait un tribunal pénal au XXIème siècle. Il n'y a pas de codification du droit. Lysias fait juste référence à une jurisprudence pour évoquer des condamnations antérieures. On a condamné à mort ceux qui n'ont pas tout fait pour sauver la flotte athénienne, on ne peut pas laisser libre ceux qui l'ont attaquée. Lysias met les juges d'Erathostène face à une obligation de cohérence.

Aux yeux d'un lecteur du XXIème siècle, les techniques de Lysias le feraient passer pour un démagogue, peu soucieux de vérité et porté uniquement par sa volonté de voir Ératosthène condamné. Dans le Phèdre, Platon dénonce déjà le logographe qui établit ses discours sur du simple vraisemblable...

« Il n’est pas nécessaire d’apprendre ce qui est réellement juste, mais ce qui semble juste à la foule qui doit décider ; ni ce qui est réellement bon ou mauvais, mais ce qui semblera tel. Voilà le principe de la persuasion ; elle ne doit rien à la vérité ».

Une profession qui se réclame toujours de lui

Lysias est maintenant le nom d'une association d'étudiants avocats. Ils mettent en scène des joutes oratoires dans les régions de France, puis une finale nationale. Des invités prestigieux y participent parfois. Les thèmes sont loufoques, le lien avec le droit est plutôt léger, mais l'exercice fait émerger des jeunes talents qui manient la rhétorique et souvent l'humour en virtuoses.

Voyez cette finale où Stella Alessandrini et Thomas Le Goff s'affrontent sur le thème "Où est Charlie ?".

ou cette finale de plaidoirie à Rennes qui oppose Ako Hamarash et Quentin Lejart

 Et une autre à Paris sur le thème : "La fuite est-elle salvatrice ?"

Parmi les invités, on retrouve Bertrand Périer. Il est avocat au Conseil d'État et à la Cour de cassation en France. Mais son intervention ressemble à un spectacle comique, où un personnage seul en scène et sans accessoire fait face à un public. Il l'implique, il interpelle et joue avec lui sans cesse.

Cet art du théâtre, de la voix, de la gestuelle, de la rhétorique déborde les prétoires. Bertrand Périer l'enseigne à des publics divers. L'apprentissage des règles que Lysias et d'autres après lui ont développées est plus efficace que la violence pour se battre et se défendre.

Dans La parole est un sport de combat, il expose ses convictions, qui l'on amené à enseigner la rhétorique dans les grandes écoles élitistes mais aussi auprès des publics qui ont peu accès à ces formations.

Illustrations : Frédéric Duriez

Ressources

P. Chiron, Lysias, disc. I, XII, XXIV et XXXII, Paris, Les Belles Lettres (coll. Commentario), 2015.
https://www.lesbelleslettres.com/livre/521-discours-i-xii-xxiv-et-xxxii

Philippe Remacle - traduction de l'abbé Augier et commentaires du discours 
http://remacle.org/bloodwolf/orateurs/lysias/eratosthene.htm

Marie-Anne Sabiani Conférence sur Lysias - contre Ératosthène - 2012, consulté le 4 février 2018
http://web2.crdp.ac-versailles.fr/pedagogi/Lettres/grec/Lysias/conference_Lysias.htm

Michèle Tillard "Sur le meurtre d'Eratosthène" mis en ligne le 23 novembre 2017, consulté le 4 février 2018 - notez qu'il ne s'agit pas du même personnage que l'Eratosthène évoqué dans l'article. Mais c'est une utilisation intéressante de scenari Opale.
http://www.uoh.fr/front/document/42e9600b/4462/43dc/42e9600b-4462-43dc-863a-3953c241cfe7/co/episode8.html

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