Par Christine Vaufrey B  | info@cursus.edu

A t-on besoin d'enseignants pour apprendre ?

Créé le lundi 21 février 2011  |  Mise à jour le lundi 18 juin 2012

A t-on besoin d'enseignants pour apprendre ?

En 1971, Ivan Illich publiait Une société sans école, pamphlet dans lequel il dénonçait l'entreprise normalisante de l'école, fabriquant des élèves dociles et prêts à aller se vendre sur le marché de l'emploi. Entreprise aliénante donc qui, toujours selon Ivan Illich, accentue les défauts qu'elle prétend corriger, à savoir l'inégalité de statut social et de capital culturel entre les élèves, les figeant dans des catégories intériorisées par les apprenants eux-mêmes.

Si l'argumentaire développé dans le livre porte la marque de l'époque de sa naissance et des utopies qui ont traversé les sociétés occidentales ces années-là, il n'est pas inutile pourtant d'y revenir, à l'heure des discours catastrophistes sur l'état de nos systèmes scolaires, la déséducation, etc.

C'est ce que font périodiquement des penseurs issus de divers horizons, mais qui tous s'intéressent à l'éducation.

Tout le monde a le droit d'apprendre... et d'apprendre aux autres

Voici déjà 6 ans, Isabelle Stengers, philosophe belge spécialisée dans la philosophie des sciences, publiait un long article dans la revue Silence, repris sur le site Des écoles différentes dédié aux alternatives éducatives. I. Stengers s'arrête sur un aspect fondamental des thèses défendues par Illich, le droit d'apprendre aux autres. Elle considère à la suite d'Ilich que le droit d'enseigner (débarrassé de ses attributs scolaires) constitue un droit fondamental : "Je voudrais plutôt insister sur ce droit fondamental, qu'il ne cesse de répéter, droit de tout humain à apprendre, mais aux deux sens du terme, à s'instruire mais aussi à transmettre ce qu'il sait à d'autres. Apprendre fonctionne toujours dans les deux sens, et seul celui ou celle qui a appris à quelqu'un d'autre sait qu'il sait, et cela d'un savoir dont nul ne pourra le déposséder ". La mise en place de systèmes scolaires nationaux a privé les citoyens de l'exercice de ce droit, en le réservant à des professionnels de l'enseignement, les enseignants, eux-mêmes placés sous la coupe d'autorités supérieures. Ainsi, à tous les niveaux, décide t-on ce qu'il faut ou pas enseigner et apprendre, en-dehors du milieu familial et de toutes les autres organisations de la société, en-dehors aussi des inclinations des enfants et des adultes qui les entourent. I. Stengers voit dans ce monopole de l'éducation une illustration de la violence des Etats qui, pour exercer au mieux leur droit, constituent des groupes supposés homogènes de jeunes, leur déniant ainsi le droit de se former les uns les autres en s'appuyant sur un principe d'hétérogénéité porteur de richesses à transmettre.

Internet : une culture du partage éducatif ?

En 2006, Isabelle Stengers avançait déjà l'idée qu'Internet pourraient remettre au premier plan une culture du partage éducatif, de l'apprentissage entre pairs et de la mutualisation des ressources. Ceci, en ajoutant immédiatement que seuls ceux qui étaient en capacité de savoir ce dont ils avaient besoin en profiteraient, et que l'éducation ferait l'objet d'une marchandisation accélérée sur le net : "on peut prévoir la commercialisation sur le Net d'enseignements programmés destinés à permettre à ceux qui sont "motivés" de construire les compétences, et aussi les loyautés, demandées par des sociétés privées. Il s'agira alors d'une privatisation des voies d'accès à un emploi devenu encore plus sélectif, et qui prétendra ne pas se satisfaire de la garantie attachée aux diplômes publics afin de faire de l'(auto)-formation une ressource payante et donc raréfiée". 

A l'opposé de cette vision pessimiste, les promoteurs du logiciel libre et d'un Internet qui le serait tout autant, voient en Illich un visionnaire. En témoigne le court billet intitulé Et si Internet et le Libre réalisaient la société sans école d'Ivan Illich ? qui se clôt sur une citation extraite d'Une société sans école : « Un véritable système éducatif devrait se proposer trois objectifs. À tous ceux qui veulent apprendre, il faut donner accès aux ressources existantes, et ce à n’importe quelle époque de leur existence. Il faut ensuite que ceux qui désirent partager leurs connaissances puissent rencontrer toute autre personne qui souhaite les acquérir. Enfin, il s’agit de permettre aux porteurs d’idées nouvelles, à ceux qui veulent affronter l’opinion publique, de se faire entendre ». Trois objectifs qui sont effectivement atteints aujourd'hui, avec la généralisation d'Internet et la démocratisation des outils numériques d'édition. On ne peut nier néanmoins que la merchandisation de l'éducation s'est elle aussi développée et fait chaque jour un nombre croissant d'adeptes.

Loin d'en rester à un constat d'échec, I. Stengers prône le retour à une éducation mutuelle, en s'inspirant de l'école mutuelle qui exista brièvement en France au début du XIXe siècle : "L'école mutuelle, dans la France de la Restauration, au début du dix-neuvième siècle, était une école pour pauvres, un instituteur pour soixante ou quatre-vingts élèves, ou plus encore, et des élèves, qui plus est, de tous les âges. En d'autres termes, il s'agissait d'un enseignement "de masse", doté d'un minimum de moyens, adressé à des enfants qu'il s'agissait de sortir de la rue et à qui il s'agissait de donner un savoir minimal conforme à leur classe sociale : lire, écrire, compter - un socle de compétences, comme on dirait aujourd'hui. "

L'école mutuelle eut plus de succès qu'escompté, accélérant le rythme d'acquisition des compétences de base, et donnant aux jeunes qui en étaient issus des idées d'émancipation dont la société conservatrice de l'époque (nous étions sous la Restauration, qui portait bien son nom) n'appréciait guère... Et qui ferma l'école après quelques années seulement de fonctionnement.

Apprentissage mutuel, donc, sur la base d'une hétérogénéité perçue comme ressources, avec un enseignant nettement en arrière-plan de la scène.

L'école, écartelée entre la transmission et l'apprentissage, deux rapports au savoir

Marcel Gauchet, lui aussi philosophe, professeur à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, rédacteur en chef de la revue Le Débat, a animé en 2010 un séminaire sur la thématique Transmettre / Apprendre, au Collège des Bernardins, haut lieu de la pensée parisien appartenant à l'église catholique. Dans le cadre de ce séminaire, M. Gauchet s'est intéressé aux thèses d'Ivan Illich, y voyant surtout le point de basculement, opéré autour de 1970, entre transmettre et apprendre. Dans le compte-rendu de la séance consacrée à I. Illich, on lit que la scolarisation de nos sociétés est chaque jour plus forte, mais que l'école moderne reste habitée par la contradiction entre transmettre et apprendre, "partagée entre ces deux modèles qui proposent un rapport au savoir différent". M. Gauchet, tout comme I. Stengers, insiste sur la notion d'apprentissage mutuel présente chez Illich, tout en y réintroduisant la notion de transmission, que rejette Stengers : "La transmission n'est plus le poids d'une génération sur une autre mais la volonté d'un individu d'échanger une compétence avec un autre individu. Le rapport maître élève est remplacé par un rapport maître disciple". Lui aussi pointe l'analogie de la pensée d'Illich avec les nouvelles formes de réseaux de savoirs. Dans le compte-rendu des différentes sessions du séminaire, on verra néanmoins que la transmission reste pour Gauchet indispensable, quand bien même il faille la débarrasser de ses oripeaux autoritaristes (plus qu'autoritaires) et normalisants.

Tout cela relève peut-être du goût prononcé de la vieille Europe pour les débats d'idées, d'autant plus virulents qu'ils ne débouchent sur rien de concret... Mais pendant que certains pensent et discutent, d'autres agissent. 

La FilmArche, école supérieure autogérée par les étudiants

A Berlin, il existe une école supérieure de cinéma autogérée par les étudiants, qui s'appelle la FilmArche. Il n'y a pas d'enseignants aux côtés des étudiants, même si on les trouve dans le bureau d'administration de l'école, qui intervient notamment quand les étudiants ne savent plus comment composer leur programme. On peut découvrir cet établissement hors norme sur le blogue de Manon (plateforme Mondoblog de RFI), jeune Française qui est étudiante dans cette école. Dans son billet elle explique précisément comment se passe cette autogestion, qui voit des élèves des promotions antérieures devenir profs pour quelques heures, des étudiants en cursus organiser eux-mêmes un tournage en extérieur. De l'avis des étudiants, ce fonctionnement est très formateur, surtout pour entrer dans le monde du cinéma où, les premières années,il faut savoir tout faire tout seul, avec de tout petits budgets. Wolf, un Américain de 28 ans, remarque : "Il faut apprendre à t’organiser. Je pense que l’autogestion fait vraiment partie de la mentalité allemande. Cette école sans profs ne serait pas possible aux États-Unis. C’est aussi quelque chose de très… à gauche", dit-il en souriant'.

D'après une enseignante membre du bureau d'administration de l'école, la FilmArche n'est pas un projet politique, mais bien un projet pratique, créé en 2003 par des cinéastes lassés de l'enseignement - consommation et des packs "prêts à l'emploi / prêts pour l'emploi" qui font les beaux jours de certaines écoles privées. Ce qui signifie notamment que l'école ne reçoit aucune subvention publique, ce qui lui garantit son indépendance. En dépit de cela, les frais de scolarité y sont très bas, de l'ordre de 50 euros par mois, pour une soixantaine d'étudiants. Il faut donc tout faire avec très peu d'argent... Cette contrainte s'avère source de créativité, d'après les étudiants. 

L'exemple de la FilmArche peut inspirer des éducateurs qui souhaitent valoriser autant la transmission horizontale que l'apprentissage mutuel, proposer de nouveaux modes de formation pour atteindre les certifications, tant que ces dernières restent indispensables pour attester du niveau atteint, avant peut-être de s'en affranchir, notamment dans les domaines professionnels qui privilégient l'expérience et les savoir-faire sur les parchemins.

Le droit d'apprendre. Isabelle Stengers, 2005, repris sur le site Des écoles différentes.

Et si Internet et le Libre réalisaient la société sans école d'Ivan Illich ? Framablog, 12 février 2011.

Transmettre / Apprendre. Pourquoi parler d'Ivan Illich ? Séance du 18 février 2010, séminaire placé sous la direction de Marcel Gauchet, Collège des Bernardins, Paris.

Une école de cinéma autogérée à Berlin. Blogue "Génération Berlin", 30 octobre 2010.

Illustrations :

Haut : Ivan Illich, artwork 1, Wikimedia Commons  / CC BY-SA 3.0

Milieu : Ancien bâtiment de l'école mutuelle des parents, 85 rue de Vaugirard (Paris, 6e arrond). Bas relief d'Aimé Millet (daté 1850) Wikimedia Commons  / CC BY-SA 3.0

Bas : Berlin Dominoes / chicagogeek, Flickr / CC BY-ND 2.0

Poster un commentaire

Commentaires

0 commentaire