Par Om El Khir Missaoui  | ok.missaoui@cursus.edu

Les TICE en Tunisie, entre acquis et promesses

Créé le mardi 1 mars 2011  |  Mise à jour le mardi 17 janvier 2012

Les TICE en Tunisie, entre acquis et promesses

Il fut un temps où en Tunisie, malgré l’engagement certain dans la culture numérique, la censure de l’internet et la hiérarchisation excessive dans la prise de décision entravaient largement les pratiques et innovations dans tous les secteurs et notamment l’évolution de la  pédagogie par les TIC.

Malgré tous ces aléas politiques,  les jeunes et dans une moindre mesure les moins jeunes de ce pays ont utilisé à bon escient les opportunités du web 2.0 pour s’exprimer en contournant la censure. Plusieurs exemples frappants illustrent l’ingéniosité et la détermination des utilisateurs : il s’agit d'une part de la large utilisation des proxys pour accéder aux contenus bloqués et d'autre part de l’organisation de la lutte contre la cyber répression par une action citoyenne pour un internet libre. « N’har 3la Ammar »  ("Ton jour viendra Ammar") ou « Sayeb Salah ya Ammar » (lâche du lest  ô Ammar, Ammar étant le prénom générique par lequel on désignait le Censeur du Ministère de l’intérieur de l’époque), représentent un mouvement  qui, avec le blogging militant, a permis de regrouper et de conscientiser les contestataires. Par ailleurs, durant la révolution du jasmin, les réseaux sociaux avec Facebook en tête ont joué pleinement leur rôle catalyseur pour la diffusion de l’information et  l’organisation de la contestation.

Mais l'envers de la médaille se manifeste par l'utilisation des réseaux sociaux pour répandre les rumeurs, inciter à la vindicte populaire, à la délation et autres comportements anti démocratiques. Les éducateurs et leurs partenaires de la société civile ont du pain sur la planche pour aider les jeunes utilisateurs à se prémunir contre les dérives. Le milieu éducatif qui, bon an mal an, progressait dans l'engagement de la jeune génération dans la cuture numérique doit intégrer les nouveaux acquis de la libération d'Internet pour optimiser les projets existants et en concevoir de nouveaux à la mesure des défis qui se posent à la société tunisienne à réussir le changement. D'ores et déjà, des groupes de réflexion sont initiés par des sites éducatifs pour penser un avenir meilleur.

A l'INBMI (Institut National de Bureautique et de Micro Informatique), organisme sous la tutelle du Ministère de l'éducation qui est chargé de la concrétisation des choix nationaux en matière d'équipement et de connexion Internet ainsi que de l'intégration des TIC, une effervescence teintée tantôt de doute tantôt d'espoir concerne un projet qui était en cours sous l'ancien régime et qui consiste à le convertir en centre national pour les nouvelles technologies avec un statut et des attributions nouvelles pour la réalisation et la promotion des apprentissages et de la formation par les TIC.

Dans l'attente d'être fixé sur l'avenir de ce projet, l'INBMI continue à assurer la gestion du portail éducatif Edunet récemment mis à jour pour une plus grande personnalisation des services et contribution des utilisateurs (enseignants, parents, cadres pédagogiques et administratifs). Il infléchit également ses actions actuelles dans le sens d'une meilleure ouverture et exploitation d'Internet et a opéré des choix pour encourager l'usage des logiciels libres, le développement de contenus numériques, et assurer la continuité et l'amélioration de projets existants. En voici un résumé dans ce qui suit.

Logiciels libres et problèmes de sécurité

En se basant sur les résultats d'une enquête sur l'utilisation du logiciel libre dans le milieu éducatif tunisien (enquête qui pèche par l'échantillon choisi et qui se constitue des seuls enseignants et inspecteurs d'informatique) et en croisant les résultats avec les pratiques en cours à l'INBMI et dans les établissements scolaires où la quasi totalité des applications sont développées avec des logiciels libres, on est en train de réfléchir aux moyens et techniques susceptibles de continuer sur cette lancée. Le problème majeur, selon M. Makram HAJRI qui supervise l'hébergement des contenus, c'est la non maîtrise des problèmes de sécurité dans la gestion des sites éducatifs. Actuellement l'hébergement de ces sites est mutualisé et il suffit qu'un site présente une faille sécuritaire pour que les autres en soient affectés. La (mauvaise) solution immédiate est de bloquer ces sites qui ne sont plus visibles à l'extérieur du pays. Les vraies solutions sont autres : on propose actuellement en téléchargement sur le site Edunet un package standard sécurisé de Joomla que les développeurs utilisent dans la conception des sites dynamiques. Sur le long terme les techniciens travaillent sur la virtualisation des serveurs afin que chaque utilisateur puisse disposer de son domaine virtuel et que si faille sécuritaire il y a, elle n'ait pas d'incidence sur les autres utilisateurs.

Dans un autre ordre d'idées, le travail se poursuit pour la promotion de la culture du logiciel libre (concours, clubs d'informatique, etc.) et la mise à disposition des contenus numériques déjà disponibles ou à venir sous la licence Creatice Commons.

Développement de contenus numériques

Jusque-là, le développement de contenus numériques a souffert du manque de temps, de technicité ainsi que de la difficulté à organiser et encourager matériellement et moralement les éventuels contributeurs parmi les enseignants et les cadres pédagogiques. Le recours à des contenus produits par le secteur privé est quasiment impensable car l'insuffisance y est encore plus sensible; on note en particulier une carence au niveau des approches pédagogiques appropriées. L'INBMI se dirige actuellement vers le développement interne de ressources numériques adaptées aux programmes officiels et aux instructions méthodologiques. Des mesures d'assainissement, prises au mois de janvier dernier, ont permis de désigner des responsables de ces projets. En l'occurrence Mrs. Atef GHADHOUMI, Ahmed MESSAOUDI et Radhi MAAOUI chargés du suivi et du développement des ressources numériques destinées respectivement à l'enseignement primaire, à l'enseignement secondaire et au deuxième cycle de l'enseignement de base, et à la formation à distance du corps enseignant. Ces personnes ressources et d'autres responsables de volets divers nous ont livré leurs avis sur les orientations actuelles de numérisation de contenus et les projets d'intégration des TIC dans les apprentissages.

En priorité les efforts sont axés actuellement sur la numérisation des manuels scolaires pour  les huit années sur neuf de l'enseignement de base. Il s'agit de contenus en format flip book comprenant le contenu du manuel accompagné d'exercices interactifs auparavant fournis sur cd-rom avec le contenu papier.

L'action « Révisons le bac ensemble » va permettre de mettre à la disposition des élèves des énoncés d'épreuves inédits accompagnés de corrections à l'instar de ce que propose jerevise, site de révision gratuit pour l'enseignement secondaire et qui intéresse par le contenu et  l'interactivité qu'il offre. Une plateforme pour l'hébergement de ces contenus permettra une mise à disposition aisée et interactive.

Labos de langue

Le projet labos de langues est une initiative du ministère de l’éducation tunisien qui a commencé au début de l’année scolaire 2009-2010. Dès le début  de l’année scolaire 2010-2011, tous les élèves de 7ème année de base auraient dû bénéficier de deux séances par semaine en labo de langues, une séance d’anglais et une séance de français. Une heure de classe dédoublée a été prévue à cet effet. Chaque collège dispose d’un labo de langues (14 ordinateurs portables munis d’un logiciel de laboratoire de langues + 1 serveur). Les collèges ayant plus de 9 classes de 7ème année ont bénéficié d’un deuxième et même d’un troisième labo.

Selon M. Habib MERTIL, enseignant formateur à Nabeul, le projet peut être compromis à cause de la lenteur du déploiement de la formation et la disparité des logiciels acquis. L'idée de départ était logique : former les formateurs chargés d'encadrer les enseignants de leurs régions du point de vue technique et assurer en parallèle l'alimentation d'un espace de partage avec des scénarios d'utilisation qui cadrent avec les programmes d'étude. Parmi les éléments facilitateurs pour optimiser l'utilisation des labos on soulignera le choix de focaliser sur les formateurs chargés d'accompagner les enseignants et de les faire bénéficier de décharges horaires afin qu'ils puissent s'acquitter convenablement de leur tâche. Les formateurs tiennent beaucoup à ce projet car l'impact de l'utilisation de l'audio visuel sur les élèves est remarquable, dans la mesure où le travail est assimilé au jeu sérieux et que les élèves en redemandent.

Il faudrait éviter que la précipitation ne compromette la finalisation du projet. Il est donc préférable d'éviter, à l'étape actuelle, le déploiement généralisé des labos et axer plutôt le travail sur des classes expérimentales, afin de tirer les enseignements nécessaires à l'extension de l'expérience.

Voir les articles écrits à ce propos : Pour une meilleure exploitation des labos de langue et Les laboratoires de langue

Tableau Blanc Interactif

L'usage du TBI est programmé pour toutes les premières et deuxièmes années secondaires dans trois disciplines (svt, sciences physiques, informatique) avec implication des inspecteurs. Afin de contrer l'éternelle question de la diversité des marques utilisées et le casse-tête de l'organisation d'une formation à grande échelle, on a opté pour l'utilisation du logiciel libre Sankoré. Ce logiciel présente un plugin qui permet à tout membre de la communauté de suggérer très simplement des ressources intéressantes au référentiel Sankoré. En trois clics, sans quitter votre page Web, vous pouvez apporter à la communauté votre expérience et votre enthousiasme de "dénicheur de ressources". Un autre plugin au sein du logiciel permet de capturer directement les animations et de les ajouter à la bibliothèque. Sur le long terme, l'INBMI prévoit de mettre à disposition une équipe de développeurs pour participer à l'amélioration du logiciel Sankoré et d'ores et déjà un stagiaire a été affecté a cette tâche.

Donc, indépendamment des acquisitions des marchés publics et des logiciels qui arrivent avec les tableaux, l'INBMI va développer un plan de formation national touchant tous les enseignants, afin d'appréhender les bases de l'utilisation pédagogique d'un TBI avec le logiciel Sankoré. Toutefois, comme nous l'explique M. Radhi MAAOUI, rien n'empêche les inspecteurs, les formateurs et les pairs de former les enseignants sur les logiciels propriétaires qu'ils possèdent dans les établissements. Le déploiement de la formation nationale de l'usage du TBI sera calquée sur le modèle du 2ci (conçu par Intel en partenariat avec le Ministère de l'éducation) qui consiste à former des "super formateurs nationaux" (master trainers : inspecteurs et formateurs) qui eux-mêmes formeront d'autres formateurs en faveur des utilisateurs terminaux que sont les enseignants.

Finalement et pour assurer la chance de réussite de tous ces projets et d'autres qui seront évoqués dans ces colonnes ultérieurement, un plan de communication a été établi afin de soutenir en parallèle d'autres efforts qui concernent la veille documentaire et pédagogique, l'accompagnement "pédago-tic" des praticiens ainsi que la promotion des actions d'intégration des TIC et d'innovation pédagogique.

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