Par Christine Vaufrey  | redaction@cursus.edu

Internet, fais-moi peur !

Créé le lundi 12 mars 2012  |  Mise à jour le mercredi 18 avril 2012

Recommander cette page à un(e) ami(e)

Internet, fais-moi peur !

Marie-Catherine Beuth, qui tient le blog Etreintes digitales sur la plateforme du Figaro, participe à la célèbre manifestation SXSW à Austin (Texas), qui propose en parallèle un festival de musique, un festival du film et un festival du multimédia. C'est à ce dernier événement que participe M.C. Beuth, où elle a entendu Danah Boyd venue donner une conférence sur "Le pouvoir de la peur chez les publics connectés". Marie-Catherine Beuth en a transcrit de longs passages dans un billet de son blog

 

Provoquer la peur pour attirer notre attention

Danah Boyd observe que le contrôle central, qui ne peut s'exercer sur le réseau polycentré d'Internet, a été remplacé par l'instauration d'une ambiance de paranoïa entretenue par ceux qui ont intérêt à attirer notre attention dans des espaces où les nouvelles circulent à flux continu, et à nous faire agir dans le sens qui leur convient.

Jouer sur la peur de celui que l'on souhaite contrôler est une ficelle vieille comme le monde; la peur du loup pour ne pas aller dans la forêt, la peur de la punition ou du bonnet d'âne pour bien travailler à l'école, la peur du qu'en dira t-on pour conserver un comportement irréprochable dans des communautés où tout se sait... sont remplacées désormais par la peur du vol d'identité sur Internet, par la peur que nos enfants y fassent de mauvaises rencontres, et par la peur que nos "données personnelles soient vendues", sans que l'on sache très bien ce qui se cache derrière cette expression toute faite, à l'heure où l'on se fait pister de page en page par des publicités ciblées qui nous rappellent sans cesse que nous n'avons pas acheté tout ce qui pouvait l'être sur le dernier site marchand que nous avons fréquenté.

Comme le souligne Danah Boyd, le mythe de la transparence totale, entretenu par les militants de l'open data ou du fact checking par exemple, constitue le terreau de cette peur diffuse : tout est public, et c'est forcément bien; ceux qui souhaitent conserver un petit jardin privé sont automatiquement accusé de vouloir dissimuler de vilains secrets, voire de participer à un énorme complot mettant en péril des nations ou des groupes sociaux tout entiers. La théorie du complot n'étant qu'un avatar de la paranoïa.

 

Nous entretenons nous-même ce climat de peur

Danah Boyd insiste également sur le fait que les technologies ne sont pas neutres : leur usage provoque une dynamique permanente. Chacun entretient la peur de l'autre. Si ceux qui ont quelque chose à nous vendre ou qui souhaitent contrôler nos comportements (surtout parce que nous pourrions aller cvoir d'un peu trop près ce qu'ils font...) brandissent volontiers quelques épouvantails devant nos yeux effarouchés, nous adorons propager ces menaces réelles ou supposées par le biais du bouche à oreille technologique.

Avez-vous remarqué la puissance de suggestion de quelques comptes fort suivis, dans vos timelines sur Twitter ou Facebook ? Ils vous suffit de les supprimer pour que vos nouvelles changent radicalement de tonalité. Ceux qui sont en recherche de popularité savent en effet qu'on attire plus de monde en publiant des nouvelles tristes ou effrayantes qu'avec des nouvelles optimistes ou tout au moins sans la moindre trace de superlatif ni mot anxiogène. Deux journalistes se sont récemment moqué de cette tendance à tout dramatiser, fort répandue dans la presse. Elles ont offert au public un générateur de couvertures de magazines d'information basé sur la réutilisation des titres existant réellement : "Recopier la liste des 160 derniers titres de couvertures de L’ExpressLe Nouvel Observateur, et Le Point — soit 480 manchettes —, a confirmé la perception qu’on en avait a priori : le vocabulaire, la structure des phrases et des questions sont toujours les mêmes. Tout est « caché », tout est « livre noir », tout est « secret ». Il y a toujours « Ceux qui », au choix, « ruinent la France », « profitent », « fraudent » ou « massacrent l’école ». Les newsmags, dans leurs manchettes, nous promettent toujours de révéler « la vérité », ou de nous montrer « les coulisses »". Et aujourd'hui, nous adorons jouer au petit journaliste, concevoir des énoncés qui feront peur, indigneront, entretiendront le sentiment qu'on nous ment, que certains en profitent, qu'on se fait exploiter !

 

Le plaisir de la découverte peut vite se transformer en peur de l'autre

"Les technologies que nous construisons façonnent la vie publique. On veut qu'elles soient utilisées à des fins positives et démocratiques. Mais ces technologies ne sont pas neutres et sont utilisées aussi pour distribuer des idées qui ne nous conviennent pas. Comment gérons nous ça ?" demande Danah Boyd, soulignant le fait que le contact avec un très grand nombre de gens dont nous ne partageons rien d'autre qu'un tout petit morceau de web ne conduit pas nécessairement à une tolérance accrue. La peur peut naître de ces confrontations, et la tentation de l'entre-soi sectaire également. Lawrence Lessig avait magistralement analysé, voici quelques années, les risques liés à la transparence totale et aux raccourcis tentants engendrés par la disponibiité de données autrefois réservées à un petit cercle de spécialistes maîtrisant "la chaîne des significations". 

Comment alors lutter contre cette peur artificiellement provoquée ? D. Boyd ne propose pas de solution. Chacun a son niveau doit décider ce qu'il souhaite trouver dans les espaces sociaux en ligne, entre ces deux bornes : un carburant anxiogène mais excitant, ou des éléments d'information qu'il va falloir patiemment assembler et lier avant d'en saisir la signification. Et lorsque la fatigue s'installe, il reste encore une solution : débrancher, pour rejoindre l'obscurité de la vraie vie. 

Mise à jour avril 2012 : on peut maintenant écouter (enregistrement audio seulement, en anglais) la conférence de Danah Boyd sur le site du SXSW.

photo : Christophe Verdier via photopin cc

Poster un commentaire

Commentaires

0 commentaire