Par Claire Ulrich  | cl.ulrich@cursus.edu

Internet, l'allié des langues qui se battent pour exister

Créé le dimanche 16 septembre 2012  |  Mise à jour le mardi 16 avril 2013

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Internet, l'allié des langues qui se battent pour exister

Selon l'UNESCO et son Atlas des langues en danger, 6 000 langues dans le monde risquent de disparaître dans les prochaines années, Certaines ne sont parlées que par une poignée de locuteurs. Elles peuvent aussi ne pas avoir d'écriture formalisée. D'autres sont écrasées par une langue dominante, dévalorisées parce que parlées par un segment méprisé, pauvre ou même trop "remuant", politiquement parlant, de la population.

Mais depuis la fin des années 2000, ces langues minoritaires parlées en général dans des environnements très rudes, pauvres, et  'low tech', ont trouvé le plus inattendu des alliés : Internet et ses réseaux sociaux. Par l'activisme de certains groupes linguistiques minoritaires, ou les initiatives d'aînés soucieux de préserver et de transmettre leur langue et leur héritage culturel, des langues opprimées, oubliées ou moribondes conquièrent une nouvelle vie, une existence et parfois de nouveaux locuteurs sur la Toile.

Partout dans le monde, les peuples et les langues "indigènes" - un terme qui n'a pas de connotation péjorative ailleurs que dans le monde francophone, signifiant simplement autochtones -  se réveillent.  L'Amérique latine assiste actuellement à la montée des revendications de ses communautés indigènes, face aux programmes de développement agricole ou économique qui concernent souvent leurs territoires et leurs richesses, comme au Brésil, sur le site du futur barrage de Belo Monde. Au Bangladesh, à Taïwan, dans toute l'Afrique, en Inde et même aux Seychelles, des communautés prennent sur le Net de multiples initiatives pour préserver ou propager la ou les langues qui sont leur identité et leur donnent une voix. Parce qu'ils ne nécessitent qu'un investissement minime et portent loin, les médias sociaux sont le tremplin favori du nouvel activisme linguistique. Voici quelques expériences menées à travers le monde et leur usage des nouvelles technologies, fragile, expérimental, mais infiniment innovant.

 

Australie : un podcast pédagogique en warlipiri 


Il arrive que certaines de ces initiatives voient le jour à l'école, par la volonté d'un enseignant engagé. Et parfois, elles ont un but pédagogique qui n'est pas loin du bienfait thérapeuthique. Dans le village de Lajamanu, dans les Territoires du Nord, Adrian Trost a eu l'idée pour motiver son école et lutter contre l'absenteisme scolaire, fréquent dans ces territoires, de créer un club des "Champions". Les champions sont les élèves qui en récompense de leur assiduité peuvent participer à la création d'un podcast trimestriel dans leur langue maternelle, le warlipiri, et en anglais, sur leur propre culture. En voici un exemple (lien audio).

Adrian Trost et ses jeunes podcasteurs dans le bush australien (photo Adrian Trost, tous droits réservés)

Eddie Avila a relaté sur le blog de Rising Voices la démarche de l'instituteur : "Beaucoup des élèves qui font partie des "Champions de Lajumanu" sont aborigènes, et pour beaucoup, l'anglais est leur seconde langue. Le programme de l'école est bien sûr de développer leurs facultés à parler et écrire l'anglais, langue nationale de l'Australie mais ce podcast leur permet de parler de l'histoire de leur territoire, celui des Warlpiri. Chaque épisode du podcast comprend une démonstration de la langue : un binôme d'élèves récite d'abord un texte en anglais, suivie de la traduction en Warlpiri. Cette langue est parlée par 2500 à 3000 personnes environ (estimation). C'est le moment préféré des élèves et de leur professeur quand ils enregistrent le podcast, ce qui les rend impatients d'enregistrer le suivant. Certains élèves, dont la langue maternelle est l'anglais, se sont du coup mis a apprendre le Warlpiri, ce qui leur a permis de vraiment lier connaissance avec leurs camarades de classe".

Aux dires de l'enseignant, cette expérience a motivé les élèves aborigènes, pour qui la langue et la culture anglophone ne sont synonymes que de difficultés et d'échecs. Les débats restent ouverts pour savoir si la valorisation de la langue maternelle en primaire peut durer et apprivoiser à long terme leurs réticences.

Pour contacter l'enseignant :  adrian.trost at ntschools.net

Toujours en Australie, on peut signaler l'initiative de deux associations pour maintenir les langues aborigènes vivantes auprès de la génération connectée : la création du réseau social multimedia IndigiTUBE (sur TwitterFacebook et YouTube) qui propose des contenus numériques faits par et pour les aborigènes australiens, en 55 dialectes différents.

 

Amérique latine : Twitter et Facebook à la rescousse

 

L'Amérique latine est en pointe dans l'élan actuel qui veut rendre légitimité et visibilité à ses  multiples langues indigènes sur le Web. Twitter, en particulier, est très utilisé pour proposer des mini-leçons de langue ou des éléments de vocabulaire. Au Mexique, Sergio Avila, un graphiste de 26 ans, a par exemple adopté la démarche du "mot du jour" pour enseigner sa langue maternelle, le Nahuatl, parlée au Mexique. Son compte sur Twitter, @NAHUALYOLOTL et sa page Facebook prodiguent vocabulaire et définitions des mots nahuatl (en espagnol). Ces outils permettent d'interagir avec les apprenants et d'élaborer au fil des tweets une méthode d'apprentissage adaptée à une génération connectée. Un exemple d'un "mot du jour" Nahuatl : Chicahualiztli (la force physique).

Au département des Humanités et Sciences de l'Education de l'Université autonome Gabriel René de Santa Cruz, un groupe de jeunes linguistes veut aussi allier langue sous-représentée et médias sociaux. Son projet, Monkox Bésiro, met à l'honneur la langue Bésiro (Chiquitano) sur la scène numérique, pour la faire connaître au-delà de ses 20 000 à 80 000 locuteurs actuels. Outre un compte Twitter (@MonkoxBesiro) et une page Facebook, “Monkox Bésiro” fait usage de la plateforme de podcasts SoundCloud pour mettre en ligne des séquences audio enregistrées entre linguistes ou lors de visites dans des villages. Voici par exemple la prière Notre Père enregistrée en chiquitano (lien audio).


La vidéo en ligne, pour exister 


La vidéo en ligne est l'autre média numérique favori des minorités pour défendre ou promouvoir leur langue. Au Bangladesh, le changma, une langue régionale, a son portail proposant livre, exemples de calligraphie et polices spéciales à télécharger pour une langue dont la calligraphie est contestée et dominée par le bengali. On y trouve aussi différentes vidéos de promotion de la langue ou d'apprentissage, telle que celle-ci.

 

Connaissez-vous ᏩᏯ ? Ce loup en peluche est le héros d'une série de vidéos conçues par l'un des plus actifs défenseurs de la langue Cherokee (exemple de message en cherokee dans l'illustration ci-contre), Joseph Erb. Via son canal YouTube DigitalNativeMaker, il diffuse des séries de petites vidéos en cherokee qu'il conçoit à destination d'un large public, et a poussé l'activisme jusqu'à convaince Apple de proposer une interface dans cette langue pour l'iPhone, l'iPad et l'iPod Touch, partant du principe qu'une langue qu'on ne voit pas sur les écrans est ou sera une langue morte. 

 

Cajun !

 

Dernier cas de figure, là aussi politique : la volonté de préserver la prononciation et la synthaxe correcte d'une langue rare et soumise à l'influence puissante de l'anglais, comme le cajun, en Louisiane. Jim, un retraité de langue maternelle cajun, s'est mis en devoir de produire seul des podcasts et des tests de langue afin de léguer aux apprenants la prononciation et la synthaxe correcte d'un cajun plus complexe que le dialecte de français qu'on le croit. Sa page de tutoriels propose des textes rédigés en cajun, accompagnés de leur enregistrement. Attention, les fichiers audio ne sont malheureusement pas lisibles avec tous les lecteurs. Mais vous pourrez néanmoins savourer des textes écrits tels que celui-ci :

"J’présente à vous-autres asteur le post, “Nu Pieds Sur Le Gazon.”  Çulà, j’souhaite va vous introduire aux  mots et aux phrases, peut-être nouveaux ou bien perdu en cours de votre vie.  Il faut bien d’essayer de les users dans vos charades de tous les jours, et au même temps çulà va augmenter votre vocabulaire.  Aussi, en faisant ça, une implantation de tous ça va être accompli dans votre intelligence (esprit)". (poème Nu pieds sur le gazon)

 

Cette floraison d'initiatives alliant nouvelles technologies et langues sous-représentées sur le Net a déjà ses spécialistes et ses chercheurs que les linguistes intéressés peuvent rejoindre, notamment sur ce forum spécialisé (en anglais).

Illustration titre : twitts extraits du compte de @NAHUALYOLOTL.

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Commentaires

3 commentaires

Icône - Visage inconnu
  • Le Cloarec
  • 17 septembre 2012 à 11 h 11

E brezhoneg !

Je vous invite aussi à découvrir la plateforme de ressources e-learning couplée avec classes virtuelles et réseau social pour l'apprentissage à distance de la langue bretonne : http://www.edubreizh.com/

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Icône - Visage inconnu
  • jansegers
  • 16 avril 2013 à 10 h 10

Le mot texte est masculin: un texte, le texte

Je suppose qu'il s'agit d'une faute de frappe, mais le mot texte est bel et bien masculin en langue française. (écrire un texte, lire le texte, produire du texte). Merci pour votre article ultra-intéressant ! @jansegers

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Icône - isagr
  • isabelle gruet
  • 16 avril 2013 à 11 h 11

re : corrigé

Merci, nous avons remis texte au masculin. Cordialement - IG

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