Par Denys Lamontagne  | direction@cursus.edu

Les images de «l’intelligence collective»

Créé le dimanche 11 novembre 2012  |  Mise à jour le mercredi 14 novembre 2012

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Les images de «l’intelligence collective»

Le concept d’«intelligence collective» peut apparaître au départ comme un de ces concepts fourre-tout qui expliquent bien des choses mais n’offrent aucune réalité pratique.

Indéfini, introuvable, ingérable, ce concept peut heureusement se représenter comme l’idée de la fourmilière, où personne n’en a le plan mais où une certaine intelligence s’organise et dont le résultat prend finalement à peu près la même forme pour toute l’espèce.

L’intelligence collective des fourmis serait liée à leur manière d’entrer en relation, ce qui ultimement produit une manifestation qui nous apparaît comme la marque d’une intelligence à l’oeuvre. 

Intelligence sociale

On en trouve d’autres exemples chez les insectes sociaux; l’essaim d’abeilles et ses alvéoles en sont une manifestation encore plus claire.  Est-ce que l’abeille a une image de ses rayons ou de l’essaim accroché à la branche avant qu’il ne soit construit ? Est-ce que la fourmi sait que ses tunnels ne doivent jamais être trop proches d’un autre sous risque d'effondrement ?  

Comme leurs structures résistent, y compris dans les inondations, on en déduit que ces insectes en ont effectivement une image ou un concept quelque part.

  

 

 

Et les humains ?

Dans le monde des humains, on recherchera des images ou des concepts qui structurent nos décisions, qui font partie de nos considérations collectives, qui font que certaines choses nous paraissent acceptables et d’autres non.  Par définition, ces images doivent être largement partagées.  Ensuite, elles doivent s’intégrer aux réflexions et aux décisions de beaucoup de gens et devenir communes.

On trouve ainsi des types d’images dont l’influence sur l’intelligence et notre compréhension est fondamentale; la terre vue de l’espace est probablement l'image qui a eu le plus fort impact sur la psyché humaine au siècle dernier.

On peut définir des dizaines de classes d’image qui nous sortent de notre point de vue habituel et nous montrent indubitablement une réalité : un microbe agrandi, un foetus dans le ventre de sa mère, une goutte d’eau ou la foudre saisie dans l’instant où elle frappe, un fleur qui s’épanouit en 15 secondes, des galaxies, les famines ou les guerres, etc, etc.

Toutes ces images composent les matériaux à la base de nos réflexions, qui à leur tour forgent nos opinions. Et comme elles sont massivement partagées, on les qualifie de «collectives».

Par exemple, votre opinion sur le nucléaire, l'industrie pharmaceutique ou le terrorisme peut difficilement ne pas être influencée par les images de Tchernobyl, des enfants de la thalidomide ou de celles des tours du World Trade Center de New York un certain matin de septembre 2001.

Ces images sont enregistrées dans la mémoire de millions de personnes et sont souvent transmises à leurs descendants, soit directement, soit par l'intermédiaire des institutions.

La langue comme création collective

Si l'on pousse le raisonnement un peu plus loin, l’intelligence collective se trouve finalement dans les mots que nous partageons, dans les langues comme dans les jargons; chaque mot compris, chaque concept partagé implique un accord quant à sa signification et de ce fait participe à cette intelligence.

On en revient au point de départ de cette réflexion : l‘intelligence collective compose apparemment le tissu même de notre essence en tant qu’esprit communiquant. Partout, nulle part, elle commence du moment où nous ne sommes plus seul. Finalement, à part composer une image de plus de l'intelligence collective, il n’y a semble t-il pas grand chose à tirer de ce concept, d’autant moins que cette dite «intelligence» peut  conduire à des aberrations ou des catastrophes collectives bien peu intelligentes. Est-ce que l'intelligence collective est capable de comprendre quelque chose aux guerres ou à l'économie ?

En pratique

Le concept du tissage continu de la connaissance semble bien mieux refléter la réalité pratique de l’intelligence «collective» : à plusieurs, on sait et on trouve souvent plus de choses que seul, mais indépendamment de ce fait, ce sont toujours des «seuls» qui trouvent et qui partagent. De ce qui est trouvé et partagé, d'autres «seuls» ensuite se servent pour trouver d'autres choses... et ainsi se développe notre conscience et notre compréhension collective du monde. La terre n'est plus du tout plate.

La contribution de chacun accroît l'activité et les découvertes. Sans Maxwell, Michelson, Lorentz et Poincaré, Einstein n'aurait pas eu grand chose à se mettre sous la dent. Cette accélération des échanges dans des réseaux est ce qui semble être célébré par ce concept et, si on le ramène à cela, il n'y a pas grand chose de plus à en dire.

 

Dans la même veine : Machines radicales contre le techno-empire - Matteo Pasquinelli
dans Multitudes, revue politique, artitique et philosophique

«La multitude procède comme une machine parce qu’elle est calée sur un schéma, un software social, conçu pour exploiter les énergies et les idées qui sont les siennes.»

«Le general intellect donne le jour à des monstres.»

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Commentaires

3 commentaires

Icône - Visage inconnu
  • Arnaud
  • 3 décembre 2012 à 11 h 11

questions

Votre article m'a amené à réfléchir et à me poser quelques questions, naïves peut-être, n'étant pas spécialiste de tout cela. Bref, quelques remarques en ont émergé, quant aux choix (qui est pourrait être plutôt une contrainte après tout) que vous avez fait d'une macro analyse qui mériterait d'être découpée, selon des critères que je serais bien incapable de vous donner exhaustivement si cela était possible. Ce découpage permettrait une compréhension plus fine des problèmes, concernant entre autres les mécanismes de "propagation" de la connaissance (quelles sont les interactions ? quelles sont celles qui nous échappent ?), par qu(o)i la connaissance émerge, pour qu(o)i (quels sont les objectifs et les cibles quand il y en a), qui la contrôle (et réfléchir ainsi à la neutralité des réseaux), quels sont les rôles des différents noeuds des groupes (certains construisent la connaissance, d'autres ne font que la propager, et/ou s'y opposent), les acteurs sont-ils conscient de leur place, comment la taille du groupe influe sur son propre fonctionnement, ou encore à partir de quel moment une connaissance rentre t'elle dans les mémoires collectives, qu'est ce qui la ddifférencie d'une connaissance autre ? le simple fait qu'elle soit convenue par plusieurs personnes ? Tant de sous-questions dont certaines sont couvertes par des spécialités scientifiques j'imagine. J'ai bien conscience de la multiplicité des cas, mais peut-être existe-il des typologies qui iraient dans ce sens ? Là j'ai l'impression (je constate, sans juger) que l'article se résume à dire que l'humanité à une mémoire "réplicative", que le collectif est plutôt de connivence sur beaucoup de points et est en mesure de s'en servir, consciemment ou non, pour appréhender le présent, et que la construction collective de la connaissance est finalement la somme d'ajouts individuels. Concernant ce dernier point, c'est mettre de côté toutes les connaissances qui ont un point de départ non-humain, en oublier le collectif comme moteur à mon avis dans la construction même de la connaissance, c'est cibler très (trop ?) petit, contrairement au début de l'article qui ciblait plus large. Vous nuancez d'ailleurs à juste titre le terme d'intelligence. On pourrait parler de connaissance non ? (mais peut-être là aussi le choix n'est pas le mieux choisi). Vous prenez tout d'abord le genre humain dans son ensemble comme groupe de référence. C'est un choix, mais qu'en est-il de groupes plus restreints, avec un but commun, et/ou un maillage volontaire. Une association, un groupe de personnes qui suivent une formation en langue, une communauté de chercheurs par exemple. Bien que des tendances sont possiblement dégageables, le genre humain n'est-il trop hétérogène et ne nécessiterait-il pas une analyse plus fine ? Il se peut que je sois complètement à côté de la plaque, ça ne m'étonnerait pas du tout à vrai dire. Merci, et bon courage, mon commentaire est assez décousu :) Arnaud

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Icône - ni
  • Denys Lamontagne
  • 5 décembre 2012 à 14 h 02

À plusieurs....

Je suis bien d'accord avec vous qu'à plusieurs on parait souvent plus intelligents. Il y a donc bien quelque chose lié à l'élément collectif. Qu'apporte donc le «collectif» ? Il peut apporter un plus grand nombre d'observations, de sensibilités et d'échanges; il peut accélérer le traitement et le filtrage de beaucoup d'informations tout comme il peut empêcher les observations. échanges et le traitement par conformité sociale ou oppression. En fait, et c'était un peu la conclusion de cet article, ce qui fait l'intelligence est la mise en relation de données et d'observations. On se met d'abord d'accord sur le sens d'un mot ou d'un son avant de pouvoir s'en servir pour communiquer. Il semble que toute le réalité soit construite sur le même principe de relation et que notre intelligence, individuelle ou collective, en dépende. Ce qu'on essaie de comprendre, ce sont des relations... et finalement, qu'un autre comprenne quelque chose, s'il ne communique pas avec nous, aucun de nous ne sera plus avancé et il n'y aura aucune intelligence collective ni même individuelle de plus.

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Icône - Sylvie15
  • Sylvie Solie
  • 13 décembre 2012 à 14 h 02

L\'intelligence collective

L'intelligence est le moteur de toutes les nations le conducteur de toutes les armées l'artillerie de toutes les guerres. Sans l'intelligence l'imbécillité elle-même n'aurait pas de signification. » (Giovanni Papini)

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