Par Alexandre Roberge  | a.roberge@cursus.edu

Identité professionnelle : un métier et beaucoup plus

Créé le dimanche 3 mars 2013  |  Mise à jour le mercredi 3 avril 2013

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Identité professionnelle : un métier et beaucoup plus

« Que faites-vous dans la vie ? » À cette question banale, on répond le plus souvent en donnant le nom de son métier, ou de sa fonction dans l'entreprise qui nous emploie : je suis enseignant, je suis documentaliste, je travaille comme chef de rayon chez X, je suis manager chez Y...

Mais que répond-on lorsqu'on est sans emploi ? Sans emploi et très investi dans une ou plusieurs activités ? Que répond t-on lorsqu'on occupe plusieurs emplois ? Lors que son emploi ne correspond à aucun nom habituel ? Que l'on occupe un emploi alimentaire mais que l'on construit à côté une expertise passionnante ?

On le constate, la réponse simple à la question "Que faites-vous dans la vie" n'est plus aussi évidente que voici quelques années. C'est ce qu'ont noté plusieurs observateurs de la vie économique et sociale, à des niveaux différents.

Sur le blog de la Fing, on trouve un billet initialement posté par une blogueuse qui se cache sous le pseudo d'Aurialie, et qui s'interroge sur la manière dont les personnes sans emploi peuvent répondre à la fameuse question "Et vous, vous faites quoi ?". Ces personnes qui ne travaillent pas sont-elles réellement sans occupation ? Doivent-elles obligatoirement inscrire « sans emploi » dans leur profil Internet ou sur leur curriculum vitae ? Ces individus non rémunérés ont bien souvent des tâches dans lesquelles ils développent des expertises : ils peuvent s'occuper des enfants ou de leurs parents malades, contribuer à des encyclopédies en ligne, cuisiner, bloguer, organiser des randonnées à vélo, etc. Ceci ne peut-il être considéré comme une occupation aussi respectable (si ce n'est plus) qu'un emploi rémunéré ?

Aurialie nous conduit vers un article en anglais publié par Josh Bersin : The end of the job as we know it. J. Bersin observe à la loupe les entreprises innovantes et pensent voir disparaître les emplois, au profit des rôles. 

Nous avons tous des expertises

 

Un emploi donné implique un ensemble de responsabilités, des compétences fonctionnelles, un titre, un niveau et une progression de carrière. Ces métiers sont recensés et décrits, standardisés. Si vous vous présentez à un emploi de "vendeur", vous savez à peu près ce que cela signifie. Même chose pour "vétérinaire" ou "garagiste". Mais dans un marché du travail en constante évolution et qui demande de plus en plus de flexibilité, le terme « rôle » ne serait-il pas plus adéquat ? 

Le rôle serait défini, selon Bersin, à partir de tâches et de domaines d'expertise. Nous avons tous intérêt à développer des domaines d'expertise, y compris lorsqu'ils ne font pas partie du descriptif de notre emploi. Bersin constate que les expertises sont de plus en plus pointues. C'est la fin des emplois généralistes. On n'est plus programmeur, dit Bersin, mais architecte système, expert IOS, spécialiste des données, etc. Il revient donc à chacun de se forger ses propres spécialités, en fonction de ce qui est demandé sur le marché du travail. 

Car la culture d'entreprise change. Les salariés ne seraient plus, selon l'auteur, les occupants d'une fonction, mais un groupe d'individus mettant en commun leurs compétences et leurs spécialités afin de faire fonctionner la compagnie. Dans un tel contexte, les promotions ne seraient plus liées à un poste (gérant, directeur adjoint, directeur), mais à une reconnaissance de l'expertise acquise (senior, expert, consultant). Pour résumer la vision de Bersin, les entreprises du 21e siècle doivent :

  1. Donner la primauté aux résultats et à l'expertise, non au poste
  2. Faciliter le travail collaboratif entre différents départements (détruire la pensée en « silo »)
  3. Récompenser l'apprentissage
  4. Embaucher sur la base des valeurs, des compétences intrinsèques et non de l'expérience
  5. Encourager et promouvoir la mobilité horizontale

 

Certaines entreprises appliquent déjà ces conseils. Google est la plus célèbre d'entre elles; sa page intitulée "comment nous recrutons" (How we hire) en donne un bon témoignage. La Réserve fédérale américaine récompense les salariés qui enseignent aux autres ce qu'ils savent. United Health Group aide ses salariés à se trouver de nouveaux postes et défis au sein même de l'entreprise et IBM regroupe souvent de nombreux départements pour travailler sur de larges projets.

Deux emplois pour le prix d'un

 

Sans emplois et néanmoins actifs, plus agiles dans les entreprises cherchant à valoriser les talents... Le panorama des nouvelles conceptions de l'activité qui nous caractérise ne serait pas complet sans référence à tous ceux qui, aujourd'hui, cumulent les emplois. Certains le font par pure motivation économique : ils ne gagnent pas assez d'argent avec un emploi, ils en ont donc deux, ou même trois. Le cas est fréquent là où sévit le chômage de masse et chez les professionnels créatifs, qui peinent à vivre de leur passion. Mais d'autres (ou quelques-uns dans la première catégorie) assument volontairement la pluri-activité : je suis graphiste et professeur de flûte, enseignant et jardinier, etc. Selon Aurialie citée plus hauts, ces travailleurs s'appellent des slashers dans le jargon de l'époque, qui mettent des / (slash) entre leurs différentes fonctions. Un article publié dans l'Express y voit à la fois une réaction à la précarité et au chômage, et une manière de "se raconter sa vie" de façon un peu plus excitante qu'avec un emploi à vie dans une entreprise unique. Le sociologue François de Singly y voit aussi une posture anti-autoritaire prononcée. Le même affirme que "Jouer sur plusieurs identités, c'est être dans une logique d'avatar". Le terme n'est pas utilisé par hasard. Les TIC favorisent en effet les activités multiples et donnent parfois des opportunités de monétiser des compétences ou des passions. Les collectionneurs par exemple le savent bien, dont certains ont ouvert sur eBay leur petite entreprise, tout en continuant à avoir une autre activité rémunérée par ailleurs. 

On constate donc que l'emploi unique et fixe au contenu pré-déterminé ne rend plus compte de la situation d'un nombre croissant de personnes. Les réseaux sociaux pourraient constituer des espaces privilégiés pour afficher non plus des emplois, mais des domaines d'expertise et des rôles tenus dans différents projets collectifs. Ce qui valoriserait toutes les compétences acquises par les membres, et pas seulement celles ayant donné lieu à réunération. 

“Et vous, vous faites quoi ?”, fing live, 26 février 2013, repris de l'article du même nom publié sur le blog d'Aurialie, le 25 février 2013.

Dicke E. : Ces trentenaires qui cumulent les jobs. L'Express Emploi, 25 mars 2011.

Bersin J. : The end of the job as we know it. Bersin by Deloitte, 30 janvier 2012.

Illustration : Lightspring, Shutterstock.com

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