Par Sandrine Demarthe  | s.demarthe@cursus.edu

Twitter au service de l’apprentissage de la langue

Créé le mercredi 11 mars 2015  |  Mise à jour le mercredi 15 avril 2015

Twitter au service de l’apprentissage de la langue

Nous avons déjà abordé, dans des articles précédents (comme celui de Tété Enyon Guemadji-Gbedemah), les usages pédagogiques qu’un outil numérique tel que Twitter peut susciter.

Afin de mettre à nouveau en lumière les avantages que l’on peut tirer d’une utilisation des technologies numériques, il est question, cette fois, de relater une expérience conduite dans le cadre d’un projet mêlant initiation aux usages et aux outils du monde numérique, étude de la langue, et aussi mise en réseau (coopération et collaboration) d’une petite "communauté" scolaire.

Le contexte

Cette expérience est née de la conjonction de plusieurs éléments "déclencheurs" :

  • une mission en zone d’éducation prioritaire au sein d’un Réseau Réussite Scolaire, caractérisé par son isolement géographique et par là-même culturel, regroupant des établissements éloignés les uns des autres (6 petites écoles et 1 collège distants de 6 à 12 km) ;
  • un contrat de réussite axé sur la maîtrise de la langue dans un contexte national de lutte contre l’illettrisme ;
  • et enfin la découverte d’un projet enthousiasmant mêlant usage des techniques numériques (et plus précisément des outils de communication numériques, en l’occurrence le réseau social Twitter) et création poétique courte sous la forme des haïkus : le concours twit’haïku, organisé par la Cantine Numérique de Rennes (et que nous présentait Alexandre Roberge dans son article publié en février 2014). 

Ce concours est aujourd’hui remplacé par « l’opération twit’haïku » qui ne désigne plus de gagnants mais propose en revanche des ateliers de découverte autour de Twitter et sur le thème du haïku. L'année dernière encore, il se clôturait par une cérémonie de remise des prix qui fut même l’occasion, en mars 2012, d’offrir une performance (intitulée « Haïku Speed Build ») autour de la modélisation en temps réel dans un univers virtuel, par des membres de la communauté FrancoGrid (métavers 3D persistant francophone et libre fondé sur la technologie OpenSimulator).

Les participants disposaient de la durée de la manifestation pour créer un univers (associant décors et objets divers modélisés en direct) qui devait illustrer un haïku attribué au hasard, tandis que se déroulait la remise des prix, au rythme des interventions et des éclaircissements que les spécialistes présents apportaient sur l’histoire, la technique et la construction de ces petits poèmes de 17 syllabes. L’ensemble de cet évènement se révéla alors un bel exemple de rapprochement réussi entre technologies numériques et étude de la langue (à travers une de ses expressions possibles, la poésie courte).

Dans ce contexte, un projet fédérateur, pour la petite "communauté" scolaire située en milieu rural, s’imposa aussitôt. Cette manifestation avait laissé percevoir nettement l’engouement des jeunes (et moins jeunes) pour ce type d’approche. Et cet enthousiasme fut bien confirmé à peine l’idée "lancée" et dès lors qu’il fut question d’initier à Twitter, dont le nom seul déjà faisait briller les yeux des plus jeunes, leur promettant une aventure "extra"ordinaire. On connaissait l’existence de ce fameux Twitter, on savait que « les grands » l’utilisaient parfois, on entendait le célèbre « hashtag » à longueur de journée sur les ondes, mais cet univers restait aussi très « mystérieux », sauf pour quelques geeks...

Le projet : mise en œuvre et perspectives

Twitter a tout d'abord été utilisé dans le but de participer au concours twit'haïku organisé par la cantine numérique de Rennes. Toutefois son utilisation ne devait pas se limiter au seul contexte du concours. Une correspondance a ainsi pu être mise en place entre les différentes classes désireuses de participer au projet et qui ont, pour l'occasion, ouvert un compte Twitter. Il a été possible de partager des productions, d'échanger sur les difficultés rencontrées ou les informations découvertes ! 

Les comptes ont été créés par les enseignants. Il est important de souligner en effet que le compte (ou les comptes) de classe est supervisé par un enseignant de l'école. Néanmoins, des comptes créés et suivis par les parents d’élèves peuvent être envisagés pour une communication hors temps de classe avec les familles. Il a fallu par ailleurs définir un court mot-clic ou mot-balise (#) qui permettait d'identifier les productions : il était plus simple ainsi de consulter tous les gazouillis produits par les participants dans le cadre de l’activité proposée. 

Le projet a débuté par une sensibilisation aux haïku (lecture/présentation de haïku, étude de leur forme, productions collectives ou individuelles) menée en parallèle avec la découverte et l'exploration de l'outil Twitter. Ce fut dès lors l'occasion d'engager un échange, par le biais de cet outil, avec d'autres classes du RRS : une classe tweetait le début d'un haïku et proposait aux autres classes d'écrire le ou les vers suivants. Après quelques semaines, les élèves ont tweeté chacun à leur tour un haïku, choisi dans l'ensemble de leur production personnelle, pour participer au concours twit'haïku.

Face à la motivation des élèves, l'aventure s'est poursuivie à travers la mise en place d'un projet d'écriture collaborative. Un court texte de départ (écrit par une auteur jeunesse) fut l'élément déclencheur. Les tweets furent travaillés la plupart du temps lors d‘ateliers dédiés à l’écriture, selon diverses modalités, permettant d'alterner activités collectives et recherches individuelles, de réaliser un travail sur la forme, l'amélioration de la syntaxe, l'élargissement du lexique, la concordance des temps, les discours directs et indirects,…

Chaque classe produisait 1 à 3 tweets lors des ateliers, en veillant bien à prendre en compte les propositions qui précédaient afin d'aboutir à un récit cohérent. Il a donc fallu s’entendre sur les règles de diffusion que devaient respecter les gazouillis. Il s'agissait ainsi pour chacun de tenir compte des tweets publiés antérieurement avant d’ajouter sa contribution. Au fur et à mesure que le récit progressait, il fallait lire davantage, en raison du nombre croissant de tweets à prendre en compte.

Les participants ont pu alors laisser libre cours à leur imagination, explorant une plate-forme collaborative, riche d'échanges et de découvertes, où l'on rédige en coopération. Sans oublier la rédaction collective de la charte d’utilisation de Twitter ! Un autre exercice d’écriture pour lequel les élèves ont montré un vif intérêt.

Des expériences nombreuses et qui se multiplient…

Ce projet a pu être conduit grâce à la consultation de nombreuses contributions et articles qui témoignent d’expériences voisines. Leurs auteurs s’accordent tous pour écrire que Twitter est un outil au service de la maîtrise de la langue (on y écrit pour être lu), qu’il peut favoriser l’écriture pour le plaisir (on peut s’exprimer, jouer avec les mots et la langue), qu’il est une grande source de motivation dans l’acte d’écrire puisqu’on y écrit pour être lu, dans un réseau avec lequel on communique et qu’il permet d'initier de nouvelles formes d'écriture et de création littéraire.

Du point de vue de l'écriture, s'essayer à Twitter c'est surtout se frotter à la limite des 140 caractères. Derrière une simplicité et une rapidité apparentes, se cachent plusieurs contraintes auxquelles les plus jeunes se confrontent volontiers, comme face à un petit défi à relever : il faut être concis, ce qui oblige bien souvent à la reformulation et le message doit être synthétique et précis.

Notons, au passage, qu’au-delà de son intérêt pour ce qui concerne « l’approche » de la langue, Twitter revêt bien d’autres "attraits", puisqu’il permet une éducation aux médias et en particulier au média internet et qu’il entre dans le cadre de l’initiation à l’utilisation de l’outil informatique (puisqu’il implique l’utilisation du traitement de texte mais aussi la recherche d’informations sur le web, la sensibilisation aux usages des réseaux sociaux - comme outils d’information, de communication, de collaboration...)

Pour les membres de l’Institut de twittérature comparée « la contrainte des 140 caractères est devenue une nouvelle forme fixe autour de laquelle les twittérateurs déploient de nouvelles stratégies rhétoriques (...) Twitter cesse alors d'être un médium de réseautage social pour devenir un canal de diffusion de nano textes qui privilégient l'exploration formelle en interpellant aussi bien l'imaginaire que la réflexion, le jeu formel, la contrainte stylistique, le sursaut poétique ou l'émergence d'un mini récit (... )». L'institut de twittérature comparée soutient les idées de participation, de démocratisation de la littérature et de partage des imaginaires.

Twitter devient le vecteur de la poésie brève ou de TwittLitt (où chaque tweet même isolé trouve sens tandis qu'un sens global émerge à la lecture des tweets qui s'enchaînent). C'est le lieu de la nanolittérature où l'on trouve aussi proverbes, maximes et devises. On s'y amuse de la contrainte liée à la limitation du nombre de caractères et on y ajoute de nouveaux défis ...

Twittclasses

On trouvera par ailleurs sur le site savoirs CDI de nombreux articles écrits par Bertrand Formet, professeur des écoles et animateur TUIC, sur les « Twittclasses » et les utilisations de Twitter en pédagogie. Les témoignages de pédagogues qui utilisent Twitter sont nombreux. Certains écrivent qu’ils remarquent « la motivation des élèves en difficulté », qu’ils sont « très impressionnés de voir que (les élèves) ont autant le goût d’écrire », qu’ils reçoivent « aussi des commentaires de mamans d’enfants (leur disant) plus d’une fois qu’ils ont hâte d’aller à l’école ». Annie Côté, enseignante en cinquième secondaire rapporte, quant à elle, que « c’est la honte de faire des fautes en public (et que les élèves) se sont aperçus à quel point ils étaient lus. (Ainsi) le nombre de fautes a baissé de façon très sensible ».

Tous ces projets, conduits dans des environnements très variés au sein de ces « Twittclasses » répertoriées sur le site twittclasses.fr, inspirent aux apprenants un nouveau rapport à l’apprentissage parce qu'ils sont porteurs de sens. Fascinés, voire happés par les outils numériques qui se renouvellent sans cesse, nos jeunes élèves s’en emparent avec souvent une facilité déconcertante et ainsi, dans le cadre de projets mûrement réfléchis, parviennent à se "surpasser" et à s’étonner eux-mêmes, éprouvant un goût nouveau pour une "matière" dans laquelle ils se croyaient parfois en échec, se lançant dans l’aventure de l’écriture alors qu’ils se réfugiaient, en d’autres circonstances, derrière un mutisme ou un refus obstiné de participer.

Comme lors de cette aventure où il s’agissait en effet de créer du lien, de rassembler autour d’un projet fédérateur et stimulant, et de travailler la langue « sans en avoir l’air »…

Illustration : fdecomite, licence CC, Flickr

Références :

« twit’haïku, devenez poète en 140 caractères, du 1er mars au 31 mars 2015 – des ateliers pour découvrir Twitter et le haïku »,
http://twithaiku.lacantine-rennes.net/

« Haïku Speed Buildings sur la Francogrid », mai 2012, vagabondages.org,
http://www.vagabondages.org/post/2012/05/10/Ha%C3%AFku-Speed-Buildings-sur-la-FrancoGrid

« Un outil au service des apprentissages », Bertrand Formet, janvier 2012, savoirs cdi, cndp.fr
http://www.cndp.fr/savoirscdi/cdi-outil-pedagogique/reflexion/twitter-un-outil-au-service-de-la-pedagogie-comme-les-autres/un-outil-au-service-des-apprentissages.html

Site recensant les « twittclasses »,
http://www.twittclasses.fr/

« utiliser Twitter, outils collaboratifs et enseignement, pratiques collaboratives », dossier archivé  du 15/10/2012, eduscol.education.fr
http://eduscol.education.fr/numerique/dossier/archives/travail-apprentissage-collaboratifs/outils-collaboratifs-enseignement/utiliser-twitter

« Twitter à l’école : un instit explique tout », par Katrin Acou-Bouaziz, famili.fr
http://www.famili.fr/,twitter-a-l-ecole-un-instit-explique-tout,493,314284.asp

« Dans cette école les élèves progressent en dictée grâce à Twitter », Romain Moreau, novembre 2013, 20minutes.fr
http://www.20minutes.fr/magazine/numerique-a-lecole/ecole-primaire/dans-cette-ecole-les-eleves-progressent-en-dictee-grace-a-twitter-38338/

« Utilisation de twitter en contexte pédagogique », dossier sur netpublic.fr
http://www.netpublic.fr/2011/10/utilisation-de-twitter-en-contexte-pedagogique-dossier/

Institut de twittérature comparée,
http://www.twittexte.com/ScriptorAdmin/scripto.asp?resultat=337598

« Susciter la motivation à l'écriture chez les tout-petits », Tété Enyon Guemadji-Gebdemah, Thot Cursus, octobre 2011
http://cursus.edu/dossiers-articles/articles/9064/susciter-motivation-ecriture-chez-les-tout/#.VQBqD46G8Wl

« Le défi de la poésie en 140 caractères », Alexandre Roberge, Thot Cursus, février 2014
http://cursus.edu/dossiers-articles/articles/21440/defi-poesie-140-caracteres/#.VQBqFI6G8Wl

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