Par Frédéric Duriez  | f.duriez@cursus.edu

L'uberisation de l'expertise

Créé le mardi 1 mars 2016  |  Mise à jour le vendredi 13 mai 2016

L'uberisation de l'expertise

Il y a quelques années, un entrepreneur racontait l'expérience suivante. Il s'était entretenu via des forums sur internet, puis par mail avec une personne sur des questions très pointues.

L'interlocuteur était très pertinent et notre entrepreneur a souhaité échanger par téléphone pour envisager une collaboration plus avancée et rémunérée. Et  .. surprise : l'expert qu'il a au bout du fil se révèle être un adolescent de quatorze ans.

L'anecdote date de quelques années. Elle a révélé que le meilleur expert n'avait pas nécessairement plus de cinq années d'études et de recherches universitaires au compteur.


Mais qui ?

Qui sont donc les nouveaux experts ? Comment les identifier ? Pour les entreprises confrontées à la nécessité d'innover et à l'augmentation exponentielle des connaissances, la question est essentielle.

Les innovations dans les entreprises apparaissent avec un rythme toujours plus rapide. Elles font appel à des connaissances issues d'environnements très différents, qui permettent de proposer une expérience utilisateur originale. Les collectivités et les associations sont elles aussi confrontées à la nécessité de synthétiser de nombreuses informations pointues et actualisées.

Dans les deux cas, c'est la pertinence, la précision et la rapidité de la réponse qui importent, plus que la réputation, les diplômes ou même l'expérience. Dans leur livre Innovation Intelligence, Albert Meige et Jacques Schmitt nous montrent que la fonction d'expert est en train de changer.

 

uberisation de l'expertise

 
Une fragmentation des connaissances

Les thèmes sur lesquels les « experts » se penchent sont de plus en plus précis. Meige et Schmitt parlent d'une inflation, mais aussi d'une fragmentation des connaissances. Il y a plus de cinq millions de publications par an, et la taille moyenne des entités à l'origine de ces publications décroît. Les connaissances sont fragmentées, elles se manifestent à travers des micro-expertises. Elles sont réparties entre des universitaires, des professionnels, des amateurs, des passionnés…

Face à une question donnée, il n'y a plus d'expert patenté et incontournable, mais des experts très variés qui peuvent apporter des connaissances essentielles. Ainsi, dans le domaine de la santé, il est question depuis quelques années de l'expertise du profane, pour désigner la connaissance que le patient développe de sa maladie, et notamment des solutions qu'il explore pour vivre avec.

La compétence clé consiste donc à repérer les briques de connaissances essentielles, à les analyser et à les combiner… et donc aussi à identifier ceux qui les maîtrisent. Les auteurs de Innovation Intelligence résument cette proposition en affirmant que les experts ne sont plus ceux qui produisent des connaissances, mais ceux qui sont capables de les combiner pour trouver de nouvelles solutions commerciales ou industrielles.

Accéder aux experts

L'enjeu pour les entreprises consiste donc à accéder le plus rapidement possible à des connaissances actualisées et très variées. Meige et Schmitt parlent d'une intelligence en temps réel, plutôt qu'une veille technologique qui collecte des informations déjà passées, et donc dépassées. Il s'agit d'accéder aux meilleurs talents sans délai. Les outils numériques peuvent y aider.

Parmi ces outils, les auteurs citent les plate-formes d'open innovation comme NineSigma ou Presans, et les plate-formes d'experts comme Clarity ou Maven. Les premières partent d'un besoin, et recherchent des experts sans qu'on puisse en définir le profil a priori. Au contraire, les secondes permettent d'accéder à des personnes dont on a défini le profil.

Les réseaux sociaux professionnels dont les plus connus sont LinkedIn et Viadeo se positionnent aussi sur la mise en réseau d'experts.

Être expert n'est plus juste lié à la formation ni à l'expérience, ce n'est pas non plus une aura que l'on s'attribuerait entre pairs. Cela consiste davantage à rassembler des informations pertinentes hétérogènes, à les synthétiser de façon adaptée pour faire des propositions pertinentes.

Professionnels, universitaires et même amateurs peuvent répondre à cette nouvelle donne. Les modèles de plate-forme tâtonnent encore pour mettre en liens experts et décideurs. « Le Uber des connaissances ou le Airbnb des talents n'existe pas encore » nous disent Meige et Schmitt, mais pour ajouter aussitôt « Mais c'est une question de temps ».

Illustrations : Frédéric Duriez

Ressources

Albert Meige, Jacques PM Schmitt.- Vers une uberisation de l'intelligence Harvard Business Review - 25 août 2015
http://www.hbrfrance.fr/chroniques-experts/2015/08/8040-vers-une-uberisation-de-lintelligence/

Albert Meige - Parrot: la rencontre d’un entrepreneur visionnaire et d’un jeune génie bricolant des drones dans son garage - Harvard Business Review - 3 décembre 2015
http://www.hbrfrance.fr/chroniques-experts/2015/12/9031-parrot-la-rencontre-dun-entrepreneur-visionnaire-et-dun-jeune-genie-bricolant-des-drones-dans-son-garage/

André Grimaldi "Les différents habits de l'expert profane" dans Les tribunes de la santé 2010/2
https://www.cairn.info/revue-les-tribunes-de-la-sante-2010-2-page-91.htm

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Commentaires

1 commentaire

Icône - Visage inconnu
  • LG
  • 9 mars 2016 à 11 h 11

Bien mais discutable quand même !

L'expérience citée au début ne démontre pas l'expertise : 1) elle démontre surtout la qualité de l'interface entre l'entrepreneur et son interlocuteur. 2) elle ne dit rien sur l'expertisede l'entrepreneur, et son degré de compréhension du sujte : la réponse est -elle vraiment la bonne ??? Enfin, est-il certain que les "experts" sont présents sur ces forums ? en général, sur les forums il y a beaucoup de (très) jeunes, donc le peu de pertinence ressort vite. Mais la question reste intéressante !

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