Par Denis Cristol  | 4cristol@free.fr

Donner, recevoir, rendre, à l'heure numérique

Créé le lundi 6 février 2017  |  Mise à jour le lundi 20 février 2017

Donner, recevoir, rendre, à l'heure numérique

Une  vision de l’homme connecté à ses semblables

Un geste humain provoque des réactions en chaine. Testez le, c’est étonnant. Tenez la porte à un inconnu dans un lieu public, un peu plus longtemps ou avec plus de prévenance que normalement induit par la situation, s’il la perçoit, celui qui reçoit cette attention se trouve d’une certaine façon obligé de rendre la pareille à celui qui le suit. S’enclenche alors un cycle plus soutenu d’attention à l’autre qu’à l’ordinaire, dans une foule d’inconnus.

L’homme serait défini par plusieurs registres de subjectivité. Il aurait des obligations envers lui-même, de se tenir, d’exister, d’être attentif à soi-même. Il serait aussi une personne insérée dans un réseau de relations sociales. Dans ce réseau, il mutualiserait des créances. En tant que citoyen, il participerait de la loi et des symboles communs qui instituent le vivre ensemble. En tant que travailleur, il participerait à une activité productive. Enfin, en tant qu’humain, il serait membre de l’humanité toute entière au-delà de toutes différences. Mais, ces registres de l’intersubjectivité passent désormais par le  filtre numérique qui vient s’interposer, déformer et amplifier nos rapports à soi aux autres et au monde. Comment peut-on lire aujourd’hui les deux chaines constituantes de l’être ensemble ?

  • Demander-donner-recevoir-rendre
  • Ignorer-prendre-refuser-garder
     

Examinons ces deux chaines relationnelles à l’ère du numérique et voyons en quoi les socialités qui en découlent s’en trouvent modifiées ?

Demander-donner –recevoir-rendre à l’ère numérique

La chaine du don envisagé à l’ère numérique

Cette première chaine est affectée par plusieurs caractéristiques propres. Tout d’abord le dévoilement ou l’anonymat des relations rendent visibles ou dissimulent les expressions. Il est possible de se dévoiler ou d’agir de façon cachée. Ensuite, la densification des liens entre les individus augmente le pouvoir des agrégats de faire exister des micro-projets, des micros marchés d’offres et demandes jusqu’alors dispersées et enfin le jeu des dons et contredons est renforcé par l’augmentation de tout ce qu’il est possible de donner.

Cette possibilité de donner et de recevoir est telle que l’attention devient une dimension clé du don. La question de la connexion continue diminue la part événementielle du don. Le moment et le donateur précis sont indiscernables quand une multiplicité de passeurs et de transmissions opèrent dans des espaces morcelés. Enfin, les ressources sémantiques qui permettent d’accéder à la pensée de l’autre sont aussi accrues grâce aux moteurs de recherche, encyclopédies libres et autres traducteurs linguistiques.

Les obligations réciproques

Le système social d’échange total fait de chacun un obligé des autres par une multiplicité de liens et d’échanges distants et méconnus, mais la possibilité de connaître l’autre était réelle. Le numérique autorise de nouveaux jeux. Il renforce la possibilité de dévoilement et de découverte, mais aussi, des échanges anonymes. Tout d’abord, des jeux de dévoilement et de mises en regard exacerbés sur des actions souterraines qui contribuent à la société sont rendus possibles.

C’est l’exemple de tous les blogs qui rendent visibles des tâches peu valorisées, des métiers méconnus parfois méprisés. Internet, par son pouvoir de médiatisation, contribue à rehausser les actes de la mère de famille, du travailleur oublié de la scène publique, par exemple une caissière. Internet rend plus visible la chaine demander-donner-recevoir-rendre et montre ce qui n’était pas montré. Mais, dans le même temps, l’anonymat est utilisé pour exprimer des avis non régulé. L’anonymat sur des forums permet une expression libérée, parfois malséante. L’anonymat peut aussi renforcer la parité d’estime, chacun affirme sa part d’audience.

Les nouvelles formes de mutualisation

Internet permet des formes de mutualisation renouvelées qui grandissent le pouvoir de chacun de donner à sa mesure. La recherche collaborative, le commerce de niche permettent dans le premier cas d’associer et d’accumuler les observations d’une multiplicité de scientifiques ou d’amateurs, et dans le second cas de sortir du paradigme de l’économie d’échelle et de la production de masse et de s’ouvrir à des productions singulières où le partage trouve preneur. Les financements participatifs permettent l’émergence de projets créatifs.  C’est encore, le paradigme de la longue traine qui facilite les appariements de singularité et le rapprochement de correspondances.

L’accélération possible des dons et contre-dons

La théorie de Marcel Mauss stipule un système d’échange social total où ce qui est donné à un endroit, à un moment, fait l’objet de  façon asynchrone d’un contre don dans un autre endroit à un autre moment. Si chacun est redevable de ce qu’il reçoit, il donne ailleurs en retour et à d’autres ce qu’il a reçu. La trame qui s’élabore, sans plan a priori, lie les individus les uns aux autres et institue de la confiance. Cette confiance qui fait que vous pouvez quitter la table d’un restaurant un instant sans qu’un inconnu ne s’installe à votre place et ne finisse votre assiette.

Avec internet, il est possible de bénéficier d’un accélérateur de don-contre-don. Cette accélération est d’autant plus facilitée que ce qui se donne sur internet ne démunie pas celui qui donne. Bien au contraire, les dons sur internet enrichissent ceux qui reçoivent et gratifie celui qui donne de la reconnaissance de celui qui reçoit le don. Il enrichit celui qui reçoit d’un surplus de ressources nouvelles. Le don immatériel serait infini à concurrence du temps pris pour choisir ce que l’on donne et comment l’on donne.  Cet accélérateur de masse permet de démultiplier le nombre de bénéficiaires. La limite se déporte alors du don à l’attention portée à la chose donnée.

L’immatérialité des dons

Si la matérialisation d’un don se caractérise par un objet, sur internet, l’immatérialité déporte la question sur le moment du don et son adéquation aux attentes du bénéficiaire. Y-a-t-il don quand je ne désire pas ce que l’on me donne ? Pour qu’il y ait don faut-il l’assentiment de celui qui reçoit ?  Celui qui reçoit doit accepter le don comme tel. Plus encore, puisque le volume de dons possibles et le nombre de bénéficiaires augmentent de façon exponentielle, cette économie du don n’est-elle pas en train de se déporter du don à l’attention portée à l’acte de donner ? Ce qui devient important, c’est le contexte du don, sa pertinence, son coût réel pour le donateur.  Le risque serait ici que l’un ait le sentiment de donner pendant que l’autre se sente envahit.

Le don est souvent appréhendé comme un événement singulier, avec une forme d’accusé de réception du don et la naissance consciente ou inconsciente d’être redevable. Mais, que se passe-t-il quand le flux des échanges devient continu ? Qu’il y a une exacerbation des va-et-vient, entre les individus connus ou anonymes ?  N’y-a-t-il pas brouillage de la chose donnée, et de l’intention initiale ? Des relais s’organisent sur des sites de veille partagée, des contributeurs se regroupent sur des réseaux sociaux, ou des encyclopédies en ligne. Cette connexion continue encourage l’expression de demandes à inconnu. Cette possibilité alimente le premier maillon de la chaine demander-donner-recevoir-rendre. La connexion continue et la possibilité de demander de l’aide, une information, un service, engagerait le cycle du don.

L’extension des ressources sémantiques

Le monde des échanges sociaux se caractérise par la facilité linguistique de ceux qui s’expriment. Celui qui sait mieux parler, celui qui parvient à mieux exposer son point de vue, selon les codes culturels en vigueur, domine les échanges. Il capte alors le pouvoir de donner, des idées, des projets, des visions, des nuances, à son profit. Il réduit à l’état de récepteur celui qui ne sait le payer de mots en retour. Ce récepteur ne s’habilite pas car son mode d’expression est dévalorisé. Il est tout juste  bon à recevoir une prébende, un conseil, une orientation, du sens, une indemnité, mais de lui, on ne saurait rien recevoir.

Mais, avec internet, les ressources sémantiques sont quelques peu libérées.  Moteur de recherche, traducteur linguistique, encyclopédie gratuite, réseaux sociaux, social bookmarking sont autant de moyens pour construire ses propres idées. Non content de proposer un environnement favorable à l’autoformation pour les ressources et les groupes humains accessibles, internet assure une fonction de médiation horizontale. Encore faut-il en maitriser les usages, condition de l’émancipation. De la même façon que les bienfaits d’une bibliothèque ne s’exercent que si on la fréquente, internet devra se rendre accessible pour augmenter chez chacun son pouvoir d’émancipation.

La deuxième chaine ignorer-prendre-refuser-garder est aussi observable dans le monde numérique

Les appariements sélectifs sur les réseaux

L’évolution de cette chaine sera montrée par l’idée du tri sélectif, par la mutation de la propriété intellectuelle oscillant entre plagiat et complète liberté d'usage.

Ignorer la requête de l’autre n’a jamais été aussi aisé. Pourquoi répondre à tel ou tel à son message électronique quand celui-ci se noie dans la masse (4 000 messages par an et par personne) ? Pourquoi ne pas recréer en ligne son monde habituel ? Internet s’il offre une perspective d’ouverture offre aussi un espace d’entre soi. Il est facile de se composer des liens à son image et d’ignorer celui qui ne nous ressemble pas. Sinon, comment comprendre le succès de toutes ces agences matrimoniales qui se donnent pour objet de créer des couples et segmentent leurs clientèles en fonction de critères différenciant ? Chacun peut avoir la tentation de frayer avec son semblable et ignorer les différences. De la même façon les réseaux sociaux offrent l’illusion de choisir ses amis et de s’apparier comme bon nous semble. Cette sélectivité nous fait dévier de l’élection dans l’instant, sans protocole  par fréquentation immédiate.

Traçabilité et droit d’auteur

Avec la profusion de données mises en ligne, c’est toute la traçabilité d’une information qui est questionnée. Qui est à l’origine d’une idée ? Quels rôles jouent les passeurs ? Il devient aisé de prendre, de se servir, de s’approprier des données.

  • D’une part chaque trace laissée s’enrichit d’un commentaire, ou d’un ajout qui fonctionne à la façon des phéromones des fourmis et donnent de l’importance à des cheminements, favorisant des détournements ou de l’enrichissement.
     
  • D’autre part, il est aisé de s’approprier des idées sans citer ses sources. Dans le même instant, des logiciels anti-plagiats et des licences creative commons se mettent en place cherchant à protéger une propriété intellectuelle tout en la partageant.
     

Ce que le papier matérialisait comme un état stable de la connaissance, la dématérialisation le réduit en confettis. Les fragments sont rassemblés grâce à de puissants algorithmes de calcul. De façon dissymétrique, de grandes organisations connaissent tout de chacun, pendant qu’elles dissimulent leurs bénéfices. La propriété intellectuelle est captée à des fins commerciales dans une visée de plagiat, ou au contraire, offerte sciemment au plus grand nombre en vue d’enrichissement du collectif.

Texte inspiré de Cristol Denis (2016), Les communautés d'apprentissage. Paris : ESF

Illustration : Waldiwikl - Pixabay

Allez plus loin :

Wikipédia – Essai sur le don de Marcel Mauss - https://fr.wikipedia.org/wiki/Essai_sur_le_don

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