Par Frédéric Duriez  | f.duriez@cursus.edu

La préhistoire, pour se rassurer, pour s'émerveiller ou pour apprendre

Créé le jeudi 15 juin 2017  |  Mise à jour le lundi 19 juin 2017

La préhistoire, pour se rassurer, pour s'émerveiller ou pour apprendre

8 juin 2017, je suis dans le compartiment d'un train avec ma fille et d'autres voyageurs. Les journaux que nous déplions titrent sur le même sujet.

Hublin

Jean-Jacques HUBLIN

«Jean-Jacques Hublin et son équipe ont trouvé des preuves d'existence d'Homo sapiens datant de 300 000 ans».

Gagnés par l'enthousiasme, nous échangeons sur ce qu'est pour nous la Préhistoire.

La Préhistoire pour se rassurer

C'est le plus âgé d'entre nous, né en 1940, l'année de la découverte de Lascaux, qui prend la parole.

"La Préhistoire, et en particulier les premiers hominidés, fascinait. Des gravures montraient des monstres mi-hommes, mi-singes. Plus ils étaient brutaux et laids, plus nous pouvions nous féliciter du progrès accompli ! L'homme préhistorique était le faire-valoir stupide et impulsif des hommes modernes."

Cette idée selon laquelle les relations sociales se sont policées avec le temps n'a pas complètement disparu. Un schéma qui montre une évolution linéaire comme un redressement du chimpanzé vers l'Homme du XXème siècle circule depuis des années. Régulièrement détournée, cette représentation fait partie de notre imaginaire commun.

l'homme se redresse

Dans son article "une si blanche préhistoire", Philippe Dagen rappelle les réactions vives de Primo Levi à la sortie de la guerre du feu de Jean-Jacques Annaud en 1982.

En 2005, plus de vingt ans plus tard, des paléoanthropologues français ont écrit une tribune dans le Monde à l'occasion de la sortie d'un documentaire sur les premiers Homo sapiens. Ils y dénonçaient une image condescendante des premiers sapiens : ils sont représentés comme sales, brutaux, et leurs vêtements ne servent à rien d'autre qu'à montrer leur dénuement.

 

L'Homme de Néandertal à gauche a été réalisé par l'anthropologue Henry Field et le sculpteur Frederick Blacschke pour le musée d'histoire naturelle de Chicago ( 1927-1929) Le néandertalien de l'atelier Daynes a été réalisé d'après les vestiges de Shanikar en Irak pour le Krapina Neandertal Museum (Coratie).

perspective évolutionniste - préhistoire

L'étude de la Préhistoire est au contraire parfois avancée pour inviter à plus d'humanité. Elle vient par exemple battre en brèche l'image d'une nation originelle ou de populations pures.  Les humains de la préhistoire sont d'abord nomades. Les Homo sapiens viennent d'Afrique. La conquête des autres territoires se fait progressivement, et la cohabitation avec les hommes de Néandertal n'est pas nécessairement hostile.

Dans une tribune parue dans le Monde en 2015, Romain Pigeaud, Pedro Lima et Pascal Semonsut écrivent :

A l’encontre d’idées reçues tenaces enracinées dans les esprits par des discours d’intolérance, d’exclusion et de rejet plus ou moins assumés, le peuplement de ce que nous appelons aujourd’hui la France apparaît donc, irrémédiablement, comme le produit de migrations et de mélanges de populations qui remontent aux origines de l’humanité.

La Préhistoire pour fasciner

Je prends à mon tour la parole. La préhistoire nous a toujours été présentée comme une source d'émerveillement. Sans trop se soucier de validité scientifique, en bousculant la chronologie, la culture pop s'est emparée de cette période. Les Homo sapiens se battaient avec des tricératops, des dinosaures ou des crabes géants sans qu'on s'interroge vraiment sur la possibilité d'une telle rencontre. C'était une question de merveilleux et d'imaginaire davantage que de science. Personne ne s'étonnait de voir un cyclope croiser les hommes de Cro-Magnon.

Je poursuis:

"Dans cet univers fantastique, les hominidés reprennent un peu... d'humanité. Ce sont des personnages tenaces, courageux mais fragiles. Ils combattent les éléments et les animaux sauvages gigantesques." 

Appuyés par des scientifiques et dotés d'une solide connaissance anatomique, des sculpteurs créent des scènes réalistes, où nos ancêtres attirent spontanément l'empathie. Elisabeth Daynes est sans doute celle dont le talent a le plus contribué à nous faire sentir très proche de nos ancêtres.

daynes

Dans son ouvrage "anthropologie naïve, anthropologie savante" Wiktor Stoczkowski rappelle que Buffon imaginait déjà le monde du premier homme comme un "vaste désert peuplé de monstres" contre lesquels les humains devaient se battre. Avec le temps il "va faire reculer peu à peu les bêtes féroces, il a purgé la terre de ces animaux gigantesques dont nous trouvons encore les ossements énormes". Ces citations montrent la confrontation entre une vision naïve de la préhistoire et les résultats des premières fouilles.

Dans la bande dessinée, par exemple, le personnage de Rahan lutte contre des monstres issus de toutes les périodes de la préhistoire, mais aussi contre l'obscurantisme, l'égoïsme et les abus de pouvoir. Malgré des scénarios répétitifs, le graphisme virtuose d'André Chéret qui compose avec les anatomies, les bestiaires et les végétaux d'une jungle luxuriante a séduit de nombreux enfants et en a sans doute amené vers l'archéologie !

rahan

rahan m'a trompé

Mais les manuels scolaires utilisent également la préhistoire pour éduquer les futurs citoyens, comme le montre Philippe de Carlos dans sa thèse en sciences de l'éducation.

Il s’agit d’une vision philosophique où l’homme est déterminé par le milieu dont il est dépendant, n’agit que pour satisfaire ses besoins primaires (utilitarisme), est individualiste (pas de dimension sociale) et matérialiste (pas le temps de développer une pensée). La culture, lorsqu’elle apparaît, est le résultat d’une nécessité de donner un sens à leur vie.

La Préhistoire pour apprendre

Ma fille intervient :

"la Préhistoire peut servir à illustrer une vision de l'Homme, voire une vision politique... mais pour notre génération, c'est surtout une porte d'entrée vers les sciences... Une simple dent, un bout de mâchoire, et des scientifiques d'horizons différents explorent toute une série de pistes, qui stimulent autant l'imagination que des combats de sapiens contre des velociraptors".

 

une seule dent...

Elle nous explique que les techniques de datation sont une ouverture vers la connaissance du vivant, des matériaux et de l'atome. Pour les datations assez récentes, nous utilisons le carbone 14. Stocké par les êtres vivants qui échangent avec leur atmosphère, le carbone 14 va progressivement se désintégrer. Après 5 760 ans environ, il n'en reste plus que la moitié. Et 5 760 ans plus tard, la moitié de cette moitié, soit le quart. Ces techniques sont bien utiles pour les datations inférieures à 50 000 ans.

Les fleurs carnivores géantes et les "dents de sabre" des jungles de nos héros préhistoriques laissent la place à d'autres aventures et d'autres énigmes. Je veux en savoir plus : "Mais au-delà de 50 000 ans, comment fait-on ? Comment Jean-Jacques Hublin peut-il prétendre que les Sapiens trouvés au Maroc ont 300 000 ans ?

- Grâce à la thermoluminescence !"

Et elle nous explique une technique qui permet de dater la présence d'humains en s'appuyant sur les silex qui ont été chauffés par un feu. Ce n'est plus l'os ou le crâne que l'on date, c'est son environnement immédiat.

datation and co

La Préhistoire nous est ainsi présentée comme une série d'énigmes. Tel groupe d'hominidé était-il apparenté à tel autre ? Par où sont passé les premiers sapiens pour progresser en Europe ? L'ADN nous renseigne, et permettre de reconstruire des parcours et des liens généalogiques...

"Vos sculpteurs avaient beaucoup de talent, et aussi beaucoup d'imagination... Nous découvrons les êtres vivants de la préhistoire grâce à la modélisation en 3D. À partir d'une mandibule, on tente de reconstruire un visage... Et les détectives scientifiques repèrent quel pouvait être le régime alimentaire de l'individu..."

La génétique, la connaissance de l'atome, la géologie, l'étude des climats, la modélisation 3D.... la paléontologie est au croisement de nombreuses sciences, sans oublier les sciences humaines.

Rien n'empêche cependant d'imaginer de construire des scénarios. Au contraire. Depuis sa découverte, des milliers d'hypothèses ont été produites sur la mort de Lucy. Et des archéologues reconnus comme Marylène Patou-Mathis écrivent des fictions, comme ce "Madame de Néandertal journal intime" qui nous aide à appréhender de manière concrète la vie de ces lointains cousins.

 Illustrations : Alexia et Frédéric Duriez

Ressources

Le Mooc "les origines de l'homme" du Musée de l'Homme, Mooc Culture et Mooc and Co - terminé en janvier 2017
https://solerni.org/mooc/72/les-origines-de-l-homme/sessions

Wiktor Stoczkowski Anthropologie naïve, anthropologie savante. De l'origine de l'homme, de l'imagination et des idées reçues, Paris, CNRS Éditions, 1994.

Elisabeth Daynes - Site personnel
http://www.daynes.com/fr/galerie-reconstructions-paleoanthropologie.html

Philippe DAGEN "Une si blanche préhistoire " mis en ligne le 5 janvier 2015, consulté le 16 juin 2017
https://www.letemps.ch/node/47027

Hominidés : "Évolution de l'Homme, un dessin qui prête à confusion" consulté le 16 juin 2017
http://www.hominides.com/html/theories/evolution-de-l-homme-representation-dessin.php

Pedro Lima, Pascal Semonsut, Romain Pigeaud "L'homme de Cro-Magnon n'était pas blanc"  publié le 28 décembre 2015 et consulté le 16 juin 2017
http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/12/28/l-homme-de-cro-magnon-n-etait-pas-blanc_4838707_3232.html

Philippe de Carlos Le savoir historique à l’épreuve des représentations sociales : l’exemple de la Préhistoire et de Cro-Magnon chez les élèves de cycle 3 - Thèse de doctorat en Sciences de l’éducation 3 novembre 2015
www.theses.fr/2015CERG0750.pdf

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